Heidegger : sens du mot « être » comme terme central d’une ontologie politique discrète

Tout un académisme repose sur une confiance, parfois même sur un semblant de confiance accordé à un des plus « grands penseurs de tous les temps ». De grands maîtres de la transmission heideggerienne, telle Françoise Dastur par exemple, ont repris comme parole d’évangile la déclaration de Heidegger selon laquelle, après 1934, il aurait fait de la « résistance spirituelle ». L’expression est habile puisque, de ce côté-ci du Rhin, le mot « résistance » signifie nécessairement opposition à l’occupant nazi. N’est au reste pas une seconde interrogée la possibilité pour que l’affirmation, conjuguée au passé, signifie en réalité résistance et opposition actuelle à l’occupant « judéo-bolchévico-américain ». On peut se convaincre  aisément, par une lecture non naïve de certains textes les plus célèbres de la période post-seconde guerre mondiale, que Heidegger s’est effectivement institué comme grand résistant spirituel, mais nazi, au « système libéral-communiste » d’occupation.

Cela n’exclut d’ailleurs pas qu’il ait effectivement fait de la « résistance spirituelle » à partir de 1934. Mais c’est en tant qu’idéologue nazi ultra-radical et particulièrement motivé à la suite de sa sortie d’un rectorat de Fribourg qui avait effrayé l’université par la radicalité et l’étrangeté de son discours!

« Etre » n’est le terme d’une ontologie, chez Heidegger, qu’en se tenant à la meilleure distance possible, notamment en fonction de la situation politique, d’une ontologie politique d’inspiration hitlérienne, raciste et exterminatrice, ontologie assumée et codée dans les termes de la première.

Emmanuel Faye propose ainsi d’entendre « être » comme signifiant le destin du peuple allemand. Ce n’est pas le seul trait d’un champ sémantique ordonné à une ontologie politique du silence et de la discrétion. Il est vrai, cependant, qu’on peut lire la question de l’Introduction à la métaphysique, question reprise à Leibniz, « pourquoi a y-t-il de l’être et non pas plutôt rien » comme signifiant en réalité une réponse alors en train de s’incarner dans le jeune 3éme Reich : le peuple allemand ne sera qu’en se plaçant (destinalement) sous la Führung d’ Adolf Hitler et, cela, jusqu’à soutenir avec enthousiasme sa politique d’extermination.

Nous nous bornerons ici à proposer une table indicative de ce qui nous semble constituer les éléments de sens de  « être » :

« Etre » signifie :

1- Destin du peuple allemand

2 – La vocation du peuple allemand à exercer une souveraineté absolue. L’être, c’est le souverain-peuple pensé comme principe absolu. Il décide de l’esclavage et de l’extermination. Sa loi prime sur toute autre.

3 – Le terme signifie aussi Inégal. L’être est l’Inégal. Il y a une rigoureuse hiérarchie raciale des peuples. Sa contestation est « métaphysique » et illusoire. L' »être » c’est Auschwitz. Le « néant » c’est le procès de Nuremberg, les droits de l’homme, la notion de « crime contre l’humanité ».

4 – Le terme fait ainsi le lien entre l’essence du peuple – peuple de penseurs et de poètes – et l’expression de cette essence à travers la politique national-socialiste  d’extermination  des juifs, des tziganes, des handicapés.

Aucune oeuvre importante de Heidegger n’échappe à cette ontologie politique du silence. Et surtout pas Etre et Temps. « Dasein », par exemple, est une transposition habilement camouflée du terme nazi « aryen » (lequel signifie notamment la pureté originelle du peuple allemand en tant que sa souche vitale et vivifiante est vierge de judaïsme et de christianisme. C’est cette pureté fantasmée des origines qu’il faut retrouver par la politique d’extermination).

Etre et Temps théorise l’être aryen de l’allemand en tant que son génie est libéré, ou à libérer, du judaïsme et du christianisme.

Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir Heidegger avait autre chose à faire qu’à continuer de singer une universalité phénoménologique de façade, bonne pour faire passer à l’université une théorie de l’aryanité. Introduction à la métaphysique est ainsi beaucoup plus franc que Etre et Temps, ouvrage « dispositionnel » et qui n’avait en réalité pas lieu d’être poursuivi et achevé. Heidegger s’y était surtout fabriqué le masque d’un « philosophe pour tous ». L’illusion persiste dés qu’on s’obstine à comprendre « dasein » comme un universel. Ce n’est que l’aryen grimé pour séduire et tromper l’université « humaniste ».

Lisons ce passage des Cahiers noirs rédigé au lendemain de la seconde guerre :

« La reconnaissance manquée de ce destin qui ne nous appartenait même pas, le fait de nous avoir réprimés dans notre vouloir le monde, ne serait-elle pas, pensée du point de vue du destin, une culpabilité’ et une ‘culpabilité collective’ encore plus essentielle dont l’énormité ne saurait être mesurée à l’horreur des ‘chambres à gaz’, une culpabilité plus inquiétante encore que tous les crimes’ dont on pourrait nous accuser sur la place publique et que personne ne voudra certainement pardonner de par le futur ? Est-ce que l‘on n’imagine que le peuple allemand et son pays sont déjà devenus un camp de concentration, un camp que ‘le monde’ n’a encore jamais ‘vu’ et que d’ailleurs ‘le monde’ ne veut pas voir, et que ce non-vouloir est encore plus volontaire que notre absence de volonté face à la dégénérescence du national-socialisme ? »

Le Dasein est au monde. Les Juifs sont sans monde. Ils devaient être exterminés au nom de « notre vouloir le monde » (Heidegger). Quant à l’absence de volonté « face à la dégénérescence du national-socialisme » cela ne peut que signifier, d’un point de vue heideggerien, que le « peuple allemand » a manqué de radicalité. Il n’a pas suffisamment, par exemple, exterminé sur le front de l’est. Il porte la responsabilité de la défaite militaire du Reich.

Il n’y a pas de solution de continuité entre le Heidegger de Etre et Temps et le Heidegger des Cahiers noirs. C’est le même nazi qui s’exprime en manipulant le verbe philosophique. En appelant « dasein » l’aryen Heidegger a fait qu’on parle encore aujourd’hui de manière admirative de « daseinanalyse ». Mais, dans le contexte strictement heideggerien, cette daseinanalyse a pour envers cette gestion administrative de tous ceux qui ne sont pas au monde, qui ne peuvent en avoir la vocation, et dont la destination ne peut être que celle des centres d’extermination. Etre et Temps était déjà la doctrine théorique de cette sélection.

 

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