Sur ‘Le Spectre juif de Heidegger’ de Joseph Cohen – Revue Cités 61/2015

 

J’aurai peut-être ici, tout d’abord, l’étrangeté de me demander s’il est possible de nouer un rapport critique à Heidegger – « sans limite » comme le dit un jour Derrida – sans en passer par une sorte de prudence autant diplomatique que tactique ? Pour quelles raisons il semble qu’il soit encore à la fois particulièrement téméraire et fantaisiste de discuter le fait que Heidegger serait un très grand penseur, voire le plus grand penseur du XX° siècle ? Apprécions pour le moins le paradoxe : à vouloir mettre à jour, pour le rejeter, le nazisme de Heidegger on se verrait rétorquer quelque chose comme un « oui… mais vous vous en prenez au plus grand penseur du siècle dernier ! » Il se fait jour qu’il serait justifié d’avoir vraiment peur sinon de Heidegger du moins d’un heideggérianisme militant. Le nazisme, si ce très grand penseur l’a adopté avec enthousiasme et en toutes connaissances de cause, ne saurait être aussi mauvais qu’on veut bien le dire.

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Je donne ici ce qu’il en est, aujourd’hui même, de ma propre position. Il est absolument et définitivement impossible, sinon à être nazi – et par conséquent soutenir d’avance quelque génocide que ce soit pourvu qu’il soit même a minima argumenté ontologiquement – d’être « heideggérien ». Car ce qui caractérise le texte heideggérien c’est une dualité structurelle entre une sémantique sinon universaliste du moins recevable par n’importe quel lecteur et une sémantique adressée en réalité à un peuple-maître, en l’occurrence le Volk, et telle qu’il est légitimé par elle à exercer une souveraineté absolue, cette souveraineté comprenant comme un « droit ontologique » – « au nom de l’Etre » non au « nom de la Loi » – à la pratique esclavagiste la plus brutale et à l’extermination de l’ennemi et plus précisément de l’ennemi intérieur.

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Le cas du mot Dasein est en ce sens significatif et révélateur. Même si Heidegger a rejeté la traduction française en l’espèce de « réalité humaine » et proposé le français « être-le-là » on ne s’inquiète pas : je, tu, nous, ils sont « être-le-là ». Mais, précisément, et Heidegger est pourtant très clair sur ce point : ce n’est pas une condition anthropologique. Dès lors qu’il est dit clairement, dans les Cahiers noirs, que les juifs sont sans monde il apparaît que, le Dasein étant au monde, Dasein est le mot qui chasse les juifs de l’humanité. C’est le mot qui autorise – et c’est précisément ce que fait l’auteur Heidegger – de se représenter les juifs comme des « Stuck », des morceaux tout juste bon à servir de matière première à la fabrication de cadavres.
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Cette thèse est forte. Je la croix juste. Cela signifie que si l’on veut encore lire Heidegger il faut descendre au plus profond de son texte et désintriquer sans autre limite que celle de la raison les deux discours. Je suis certain, alors, que des motifs se dégageront qui pourront être développés  hors du champ de gravitation du texte originaire en tant qu’intentionnellement ambigu et ambivalent. Comme l’ont déjà fait certains élèves ou grands lecteurs de Heidegger, Anders, Marcuse, Jonas, Sartre… on peut partir de Heidegger sans devenir heideggérien. Je tiens ce devenir éthiquement et politiquement impraticable. Il s’agit en somme de prolonger éventuellement certains des chemins indiqués par Heidegger tout en leur faisant changer radicalement de territoire. Il faut ainsi laisser ou abandonner Heidegger à son refus de la philosophie et philosopher. C’est alors décrocher résolument d’un effet d’entraînement induit par le culte exclusif du particularisme. La pensée de Heidegger est profondément raciste. Einstein ne pense pas, Hölderlin oui. Le premier parle, et c’est un bien grand mot, un allemand dégénéré à cause de sa judéïté ; le second parle vraiment car parlant un allemand pur.

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Je ne suis pas Dasein.

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Je viens de lire, en effet, Le Spectre juif de Heidegger de Joseph Cohen, bref article mais dense publié dans Cités n° 61. Sa lecture m’a laissé particulièrement perplexe. Heidegger est crédité, selon la réception en vigueur en France depuis des décennies, d’avoir commis un « geste inaugural » : « geste puissamment inédit dans l’histoire de la philosophie » et consistant à « renouveler et [à] reposer la question oubliée, impensée et celée depuis l’aurore de la pensée occidentale et dont l’oubli, l’impensé et le cèlement auront constitué la métaphysique en son déploiement propre ». Il s’agit, naturellement, de la question de l’être, du «sens de l’être ». Cependant, à propos des passages antisémites des Cahiers noirs – ils ont stupéfié de nombreux lecteurs habitués depuis longtemps au mythe d’un Heidegger non antisémite (et sa fameuse preuve, profondément obscène, en l’espèce d’Hannah Arendt) voire, comme l’a suggéré de manière comique Froment-Meurice, nazi radical mais non antisémite – Joseph Cohen en tire avec raison cette conclusion : « … il y va bien plus qu’une reprise de propos antijudaïques traditionnels, tels que ceux-ci ont pu être exprimés, par exemple dans l’idéalisme allemand depuis Kant et plus particulièrement – plus brutalement aussi – chez le jeune Hegel. Bien au contraire, la « reprise » heideggérienne de certains de ces propos dresse la scène d’une radicale et inédite forclusion du « judaïsme ».

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Soit mais où cela mène-t-il ? Peut-on imaginer seulement amender le « geste inaugural » ? Nous sommes ici au cœur d’une question cruciale. Un tel amendement serait-il un passage entre une « ontologie restreinte » à une « ontologie générale » ? Je soutiens que, si cela peut se concevoir, cela ne pourrait que signifier un « chambardement » de la planète Heidegger tel qu’il ne subsisterait rien du projet de Heidegger. Il n’y aurait certes pas lieu de nous en plaindre. Mais je ne sache pas que Joseph Cohen nomme explicitement, frontalement cette bête immonde au visage d’être qu’est le nazisme heideggérien. Je soutiens surtout que la promotion de la question du sens de l’être a précisément, dans le langage heideggérien, pour mission de forclore le judaïsme. On peut donc envisager une « ontologie universelle » et dont une des res-sources de pensée serait le judaïsme, mais la condition première serait de déconstruire ce qui, chez Heidegger, fait de la question de l’être un motif à forclore ce même judaïsme.

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N’en déplaise à Heidegger – « La raison est la pire ennemie de la pensée… » – il y a une raison heideggérienne. Elle a surtout l’étrangeté, et tel est effectivement l’opération nazie à laquelle se livre Heidegger, de déployer ses motifs en partant de principes irrationnels. L’antisémitisme est un tel « principe ». Il n’y a aucune raison valable à vouloir l’extermination des juifs. Mais c’est ainsi. Le texte peut alors se déployer tel un palais de raisons fondé sur l’irrationnel. C’est, notons-le, un formidable dispositif à asphyxier une société. Cela la transforme en une communauté soudée par le meurtre de l’autre. Et initiée au « secret ». Ressort dont Heidegger aura par ailleurs usé en maître.

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Mais cela signifie surtout qu’il y a, dans le contexte heideggerien, un arc tendu entre la question du sens de l’être et l’antisémitisme. La promotion de la première ne va pas sans le second. Elle est pour et par le second si tant est que l’antisémitisme de Heidegger est tel qu’il lui fallait comme entrer en guerre contre le néant.

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Je donne ici quelques arguments supplémentaires. Le premier ne sera pas entendu et sera jeté immédiatement aux oubliettes. Comme par hasard, en effet, le mot hindou svastika désignant la croix gammée contient « asti » et le terme signifie être, existence. Heidegger était encouragé par la croix gammée à mettre la question de l’être sur le devant de la scène. Il l’a au reste, ce svastika, ostensiblement portée à la boutonnière. Cette « rencontre » entre un colifichet et une thèse serait anecdotique voire amusante si la croix gammée n’était pas un symbole antisémite et meurtrier. Mais, surtout, la motivation essentielle est celle de la constitution d’un peuple allemand, le Volk, telle qu’il n’aura de compte à rendre à aucune autre loi que la sienne propre. De quoi être est-il le nom chez Heidegger ? De l’identité, de « l’essence purifiée », de la souveraineté absolue et « hors-la-loi », du droit à l’extermination et à la mise en esclavage. Dans ses aspirations à une telle domination le Volk est entravé par la métaphysique des juifs en tant que peuple d’esclaves échappés d’Egypte. Ils complotent et dominent précisément par la morale, la loi, la culpabilité et leur aliénation d’esclaves dans l’arraisonnement technique du monde. Heidegger, Heidegger le maître, règne au contraire dans un paysage où la nature, comme les races, fait l’objet de soin et non de provocation.

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On peut être d’accord avec cette critique du refus. Je maintiens que l’ontologie de Heidegger recèle précisément ce qui nous motive à le tenir. Il y aura lieu, ainsi, de ne pas accepter sans examen ce que cette ontologie prétend être quand elle se présente comme une pensée et une pensée instruite par l’histoire de l’être. Il convient donc de se donner les moyens de défaire cette connivence « structurelle » entre ontologie heideggérienne et antisémitisme. Ils ne sont pas juxtaposés mais  intriqués.

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Un regard critique sans concession devrait par ailleurs être porté sur le détail des attendus de l’ontologie d’Etre et Temps. Par exemple est-il justifié que Heidegger parle de « préjugés » à l’égard des positions qui affirment que l’être est un concept général, indéfinissable et qui va de soi. La qualification apparait d’autant plus rapide que, par ailleurs, il refuse de faire du jugement le site de la vérité. N’est-il pas de même piquant que Heidegger paraisse sur ce point empressé lors même que, quelques années plus tard, il érigera d’antiques préjugés antisémites en motifs autant philosophiques que meurtriers. Il le faut si on est le penseur d’un Etat génocidaire !

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Il me semble de même que l’auteur de l’article accorde, dans sa référence à la problématique du tournant, bien trop de distension entre les motifs nazis et l’herméneutique heideggérienne. « (…) C’est, dit-il en commentant Heidegger, à l’homme qu’il incombe de voir là où s’inscrit un tournant dans le déploiement technique du monde planétarisé et donc au sein de l’arraisonnement de l’être dans sa présentification ». Je suis beaucoup plus sévère quant au sens de la conférence intitulée Le tournant – die Khere. Je pense notamment que « l’homme » invoqué par Joseph Cohen n’existe pas dans le texte heideggérien. Il s’agit surtout de « l’allemand » (versus « juif ») dont l’exceptionnalité et la génialité de nature sont mises en péril par la technique planétaire. Le tournant est métamorphose, métamorphose de la technique en un « cela qui sauve ». Quand on sait que Heidegger estimait que l’Allemagne occupée constituait un camp plus cruel encore que les chambres à gaz on ne peut douter que la technique salvatrice est précisément celle qui s’est déployée dans les véritables camps de la mort. Dans le texte, mais c’est une question du même ordre que celui de la croix gammée d’Etre et Temps, Heidegger déploie la métaphore de « l’éclair de l’être ». C’est peut-être beaucoup de choses mais c’est aussi et surtout un hommage incroyable à la SS !

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Au reste, cette phrase heideggérienne : « Dans l’essence du péril, où le péril est comme péril, le tournant est tournant vers la garde, est cette garde elle-même, est ce qui dans l’être est salvateur » me semble constituer un hommage « ontologique » à la SS et à l’œuvre accomplie à Auschwitz.

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Joseph Cohen écrit : « Ainsi, il faudra lire et relire incessamment cette pensée, aujourd’hui comme demain, afin de comprendre ce qu’elle aura enfermé dans une « impensabilité » sans détour ni détour, et donc y voir surgir, à rebours de tout ce qu’elle aura cherché à déployer, cette question : qu’en est-il, au sein de l’histoire de l’être, de cette forclusion dans l’impensable de la figure du juif ? » Certes on peut avoir envie de faire autre chose que de lire incessamment Heidegger ou de surfer, la critique sous le bras mais avec un infini doigté, sur les vagues incessantes de la ferveur dévote des heideggériens.

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Il faut pour le moins critiquer Heidegger. Mais cela exige moins de distension, et peut-être aussi moins de précaution, entre ce qui est concédé de valeur philosophique à Heidegger et l’hitlérisme. On doit être prêt à réviser en profondeur certaines des évaluations les plus partagées. Etre et Temps, pour moi, est un titre nazi.

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