L’ »analytique du Dasein » est au cœur du racisme de Heidegger – Objection à Jean-Claude Monod – Etre et Temps est le certificat de « vérification » de Mein Kampf.

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Dans sa brève recension pour le numéro 811 de Critique aux éditions de Minuit et intitulée La double énigme des Cahiers noirs Jean-Claude Monod écrit ceci : « En dépit des éléments qui montrent la contamination de la pensée de Heidegger par des idéologèmes centraux du national-socialisme qu’il critique mais intègre partiellement, l’absurdité de la réduction de Heidegger au rang d’idéologue obsessionnel du nazisme peut toujours être montrée par une simple question : pourquoi ce petit idéologue se serait-il fatigué à bâtir, par exemple, quelque chose comme une « analytique du Dasein », celle que déploie Etre et Temps ? »

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Je réponds ceci à la question posée : pour les mêmes raisons qu’avec l’hitlérisme l’antisémitisme a cessé d’être un artisanat presque folklorique pour se muer en une entreprise étatique et industrielle d’extermination.
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Cela signifie tout d’abord que Heidegger, en tant que nazi, est tout autre chose qu’un « petit idéologue ». Je suggérerais d’utiliser l’expression d’ « idéologie théorico-pratique » pour désigner un mode de constitution de l’idéologie qui, bien qu’ayant clairement en vue des objectifs « pratiques » – comme l’extermination – répond en apparence à certains critères savants.

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S’agissant de Heidegger il fallait précisément que l’hitlérisme ne demeurât pas qu’un phénomène de rue ou de brasseries mais obtienne ses lettres de noblesse universitaire. Il fallait qu’Hitler, d’un point de vue académique, ne mente pas. C’est un ensemble de relais, heideggérisme compris qui, en prolongeant et en légitimant l’idéologie hitlérienne dans l’espace académique et universitaire, explique qu’une telle chose que l’extermination industrielle par les chambres à gaz a été possible.

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J’affirme et soutiens que l’ « analytique du Dasein » est le cœur heideggérien de cette fusion-collusion entre l’académie et la pègre antisémite. En ce sens, et quoiqu’on en dise par ailleurs, Heidegger introduit de cette manière le nazisme dans la philosophie. Avec Etre et Temps Hitler est insidieusement reconnu comme disant la vérité. Etre et Temps est le certificat de « vérification » de Mein Kampf.

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En quelques points j’expose ici une hypothèse de travail qui se veut aussi destructive d’une réception française si peu heideggériennement attachée à sa tradition d’aveuglement.

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1 – L’essentiel a déjà été dit sur cette page : Etre et Temps est le reflet à caractère philosophique – la phénoménologie comme ontologie… – de Mein Kampf. Sein und Zeit est la constitution, de même expression, du peuple – le Volk – comme peuple de l’Etre. Ce peuple de l’Etre s’oppose radicalement au peuple de la Loi, si radicalement qu’il devra lui livrer une guerre totale et sans autre issue que l’extermination « jusqu’au dernier ». Une fois Hitler au pouvoir, Sein und Zeit devient ainsi Sein und Warheit, (Etre et Vérité) titre d’un séminaire de 1934 et où Heidegger en appelle explicitement au « völligen Vernichtung », à l’anéantissement total de l’ennemi intérieur enté sur la racine du peuple.

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2 – Que vient faire là-dedans le Dasein ? L’expression, qui se réfère au moins à une notion déterminée, joue en fait un rôle essentiel. Je vois pour ma part deux mobiles dans le recours à ce terme.

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1°) Il s’agit, en empruntant le terme à l’auteur de La phénoménologie de l’Esprit, Hegel, de reprendre en quelque sorte la phénoménologie à Husserl, « protestant juif », afin de racialiser à nouveau la pensée allemande, de l’arracher au complot juif qui se trame derrière la raison universelle (même phénoménologique). Le rôle que fera jouer Heidegger à Hölderlin est du même ordre. Contre la raison scientifique – les sciences ne pensent pas – le poème de Hölderlin devient le parangon d’une pensée-parole purement allemande. Le verbe hitlérien bénéficiera, cultes hölderliniens aidant, de l’aura du poète de Germania. Ailleurs Heidegger ira jusqu’à dire que Husserl a défiguré la phénoménologie. Heidegger n’aura donc pas fait que critiquer Husserl, ce qui est dans l’ordre philosophique, il l’aura académiquement exterminé. La dédicace est effectivement un « enterrement de première classe ». En ce sens Etre et Temps est déjà une « petite shoah ».

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2°) De manière cette fois plus fonctionnelle que symbolique Dasein se substitue à homme (à réalité humaine, à expérience humaine, à humanité, à être humain, à existence humaine…) pour faire barrage à l’universalisme et à tout ce qui pourrait aller dans le sens de l’égalité des êtres humains. Pour être Dasein il faut précisément être ouvert au , et les juifs ne le peuvent pas. Ils sont sans racine, sans monde, sans sol. En fait DaseinEtre Là, Etre-le-Là – contient le principe d’une stricte hiérarchie des « humanités ». Au sommet se tient le peuple purement allemand. Il se trouve qu’à son s’adjoint le fait majeur qu’il parle – surtout si, en devenant heideggérien, il désenjuive sa parole – la seule langue vivante authentique de l’être. Dans les bas-fonds se tiennent les juifs : comploteurs, calculateurs, sans monde, sans sol, incapables « d’oser l’être ». A l’époque d’Etre et Temps c’est Hitler qui tient explicitement ce langage. Heidegger, successeur réputé génial de Husserl, se tient tactiquement sur la réserve. Mais, avec Etre et Temps et l’analytique du Dasein, il adoube Hitler, il le certifie comme sujet ‘völkisch’ de vérité.

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3 – Beaucoup de lecteurs sont ainsi dupés. Ils prennent la notion de Dasein comme une sorte d’universel trans-anthropologique alors que Heidegger a déjà clairement en vue qu’elle exclut notamment les juifs. N’ayant pas de , n’étant pas là pour ainsi dire, ils n’ont pas d’être. On ne peut rien dire des juifs, pour Heidegger, qui ne relève pas du néant. Plus tard ils seront même incapables de mort. Quand même ! Si les nobles SS ont envoyé à la mort des millions de femmes et d’enfants c’est bien parce qu’ils étaient incapables de vraie mort ! Faudrait pas déconner !

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4 – Pour autant que Heidegger se pense comme un formateur de l’élite allemande, mais purement allemande, il est possible de trouver quelques pépites dans ses descriptions. Encore faut-il les refondre dans le godet d’une conception universelle de l’humain, d’une conception non excluante et surtout non meurtrière.

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5 – Malheureusement certains thèmes donnent l’impression qu’ils ont été faits à la mesure d’une histoire de l’être marquée, dans les Temps modernes, par l’enjuivement. Le souci, la préoccupation sont des thèmes qui s’accordent ainsi avec la constitution d’un antisémitisme obsessionnel. Si « juif » est un marqueur de ce que l’époque moderne a de plus aliénant d’entrée de jeu la problématique du souci hérite des effets de ce marquage. Le « souci » deviendra ainsi aisément repérage, délation, volonté de purifier absolument l’espace vital allemand de ce qui affaiblit « l’être » en sa vérité.

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6 – L’analytique du Dasein a ainsi pour ombre portée tous les procédés d’exclusion des êtres inférieurs en tant qu’ils sont des parasites du . Sidonie Kellerer rapporte par exemple que Heidegger était très fier que son fils serve en Ukraine. Ce fut en des lieux les plus terrifiants des « terres de feu », un lieu où c’est un Oradour-sur-Glane qui s’est perpétré tous les deux jours pendant deux ans. Tel est le revers de la médaille qu’est l’ analytique du Dasein en sa gloire.

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