Petit contre-dictionnaire Heidegger : AFRIQUE – Martintin au Congo

.

Martintin au Congo… le jeu n’est pas sans justification. Hitler, dont Heidegger a épousé la doctrine, pensait que les nègres n’étaient que des singes. C’est un peu ce qu’a dit Heidegger, dans son cours de nazisme théorique – La logique comme question… – lorsqu’il propose comme exemple d’êtres humains sans histoire les Cafres d’Afrique. «On pourrait d’une part émettre l’objection – à l’idée selon laquelle l’histoire est une marque distinctive pour « l’être de l’homme » – qu’il y a des hommes et des groupes d’hommes (des Nègres, comme par exemple les Cafres), qui n’ont pas d’histoire, dont nous disons qu’ils sont sans histoire ». (La logique comme question en quête de la pleine essence du langage, Gallimard, 2008, page 100).

Observons au passage le simplisme de l’anthropologie induite par l’ontologie heideggérienne. Il est vrai que, sur ce point, Heidegger a eu un « informateur » hors pair en l’espèce d’Eugen Fischer. Il est avéré que Heidegger et Fischer ont été des amis très proches. Or le dénommé Fischer a tiré profit des camps de concentration ouverts en Namibie en vue d’exterminer les Héréros – l’Allemagne a reconnu officiellement le génocide de 65000  Héréros – pour se livrer à des expériences sur des êtres humains, ceux-ci étant parfois pendus pour permettre le bon exercice de la science raciale. Hitler a dit s’être inspiré des « travaux » de Fischer pour rédiger Mein Kampf. Et pour passer de la triade au quatuor c’est le même Fischer qui forma ce bon docteur Mengele.

Fischer 1934 Berlin,_Kundgebung_an_der_Universität

Fischer, Heidegger, Hitler, Mengele et selon un ordre purement alphabétique. Gageons que ce fut, de la part de ce quatuor,  pour « mettre en œuvre la vérité de l’Etre » et « habiter en poète ».

Antoine-Dover Osungo-Lukadi, diplômé de l’université catholique de Louvain, est l’auteur d’un petit ouvrage intitulé Heidegger et l’Afrique – Réception et paradoxe d’un « dialogue » monologique (L’Harmattan).

L’auteur nous apprend tout d’abord que Heidegger a beaucoup d’audience en Afrique. Il s’agirait cependant d’un paradoxal « dialogue » monologique Heidegger étant resté « ethnocentriste » et ayant une vue méprisante de l’Afrique, ne la voyant en effet qu’à travers la figure du désert, métaphore de l’absence de pensée. Malgré tout, et parce qu’il a fondé son ontologie sur un rapport créateur à la tradition et sur la promotion de la terre natale Heidegger est devenu une référence centrale, nettement préférée à Jean-Paul Sartre lequel, pourtant, s’est impliqué au côté de l’homme noir contre le colonialisme. Voilà l’ironie des temps post-modernes : l’Afrique préfèrerait l’ami du génocidaire Fischer à l’admirateur de Franz Fanon.

Herero_chainedPersonnalités héréros enchainées par les amis d’Eugen Fischer

Il faut concéder que cela ne constitue pas, en effet, un critère pour décider de l’importance d’une pensée philosophique. Mais, ici, un auteur africain est exposé aux mêmes ambiguïtés de la réception de Heidegger qu’un auteur blanc né en France. Il a fallu en passer par des moments de polémique, parfois verbalement très violentes, pour secouer la mythologie qui façonne l’heideggérisme et faire apparaître les affinités de celui-ci avec le nazisme avec, comme le dira tardivement Derrida, avec la possibilité de tous les nazismes.

Sur ce point l’ouvrage en question est avare d’informations. Nous apprenons tout de même, page 20, que Heidegger pourrait avoir à faire avec le « national-socialisme » : « Or, d’un côté comme de l’autre côté, qu’il s’agisse de l’absence de pensée chez l’Africain ou de la possibilité de relever chez Heidegger un humanisme ontologique (débarrassé de connotation raciale) voire- dans le cas extrême – un « national-socialisme », on peut dire que ces clichés ou ces lunettes relèvent d’une fausse approche. A telle enseigne que dans l’état actuel des choses, nous estimons improbable l’horizon d’un « dialogue » entre Heidegger et l’Afrique. D’où le « dialogue » monologique d’un côté comme de l’autre.

Malgré ce «monologue », l’Africain poursuit sans désemparer la réappropriation de l’œuvre heideggérienne. »

Soit, puisque Heidegger est un des grands penseurs du 20eme siècle, il serait heureux que l’Africain se réapproprie son œuvre. L’auteur propose ainsi, à l’instar de nombreux lecteurs critiques européens, de jouer Heidegger contre Heidegger.

Heidegger contre Heidegger comme Fanon contre Fischer ?

La bibliographie donne ainsi à voir à quel point l’université de Kinshasa semble être particulièrement active en études heideggériennes.  

Mais comment se réapproprier Heidegger et sur quels motifs ? Notons que le particulier est si fortement ancré chez Heidegger qu’il faut en effet déployer toutes sortes de précautions – ne sont-elles que de pures formes ? – pour l’acclimater aux pays africains.

Mais pourquoi cette volonté de réappropriation ?

Vue de France il ne manque pas d’apparaître singulier qu’un des lieux d’Afrique très actif en heideggérisme se trouve dans une région qui a connu des guerres extrêmement violentes, très meurtrières et au reste non totalement terminées. C’est au Rwanda, pays voisin du Congo, que des nazis africains ont battu le record des SS au nombre de morts à la minute. 

A-D Osongo-Lukadi met ainsi en avant les positions heideggériennes : «… C’est sur le fond d’une telle critique de la métaphysique – la métaphysique est sourde à la question de l’être pour Heidegger – que Heidegger rejette alors tout ce qui est pensée humaniste avec ses corollaires, à savoir l’existentialisme, l’anthropocentrisme, le biologisme, le christianisme, le scientisme, voire même le marxisme ».

S’il s’agit pour l’Africain, et malgré le racisme germano-centré de Heidegger, de s’approprier son œuvre, cela s’entend-il comme rejet de « tout ce qui est pensée humaniste » ? Si c’est le cas, et bien avant la parution de l’ouvrage de  E. Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, cela ne peut que vouloir dire qu’il s’agit d’introduire, avec Heidegger, le nazisme en Afrique. Mais alors qu’est-ce que cela signifie ?

Il faut prendre au mot certaines phrases clés. Rejeter « tout ce qui est pensée humaniste » c’est rejeter les droits de l’homme, le sens de l’équité, l’idéal d’égalité entre hommes et femmes et s’autoriser les pires violences. Mais pourquoi l’Afrique ? Et pourquoi des Africains heideggériens en tant qu’ils rejetteraient, avec Heidegger, « toutes les autres formes de pensées qui prennent des allures humanistes » ? (Op cité, page 31)

Cela ne reviendrait-il pas à approuver les génocidaires Hutus, le viol systématique des femmes dans les conflits, les enfants-soldats, les chasses génocidaires dans les forêts ?

Pourquoi cet Heidegger-là, qu’on vénère en France comme grand penseur de l’être, en Afrique ?

.
.
.