Göring, un héros heideggérien de l’accomplir

.

Il est possible de représenter le fonctionnement du dispositif heideggérien par le schéma suivant :

hh.1256650718.jpg

Le discours heideggérien contient comme un de ses sous-ensembles des phrases hitlériennes ou (néo)nazies, déjà proférées ou « virtuelles ».

C’est Heidegger lui-même qui, au premier chef, a opéré selon la flèche n° 2, de la phrase nazie à la phrase ontologique.

Par exemple la notion nazie de peuple défini par le sang, la langue, son enracinement dans un paysage et sa vocation naturelle à dominer car d’essence supérieure devient Dasein.

Le terme Da-sein, être-là, être-le-là, permet d’abord d’éviter l’emploi de cette monstruosité idéologico-politique, au regard des nazis, que constitue l’universel « homme » ou « humanité ».

Il n’est pas question, pour le Volk, d’accepter de se penser comme membre d’une humanité universelle. Le Volk sera maître, au sens esclavagiste, ou ne sera pas. Avec Dasein le référent ne peut être en aucune manière un ensemble de droits universels. Il indique plutôt ce qui est supposé légitimer une souveraineté absolue.

Au fond, en dernier ressort, Heidegger utilise Dasein pour dire, et d’une certaine manière pour prédire, ontologiquement « aryen ».

L’idéal proclamé d’une description phénoménologique des situations existentielles concrètes est d’entrée de jeu dévoyé et interprété comme ce qui doit « correspondre » au Dasein dans sa  vocation historiale, c’est-à-dire selon un projet de souveraineté absolue.

Un des avantages du dispositif heideggérien – hitléro-heideggérien – est d’occulter la grammaire idéologico-politique qu’il entretient en permettant le renvoi permanent à la phrase ontologique. « Voyons, cher phibloZophe, vous délirez! Etudiez donc ce que fait Heidegger avec Aristote. » Vous êtes ainsi renvoyé des bas-fonds du nazisme à l’université. Je parle de l’université telle que la concevait l’hitlérien Heidegger.  

Il est vrai que ce n’est pas n’importe quel « philosophe » qui pouvait se permettre la mise en place d’un tel dispositif. Il faut reconnaître que le succès de l’entreprise avait nécessairement pour condition une solide virtuosité discursive. Qu’on puisse dire que mon blog délire et calomnie et que je ferais mieux de lire sérieusement la critique heideggérienne de la phénoménologie husserlienne est à mettre à l’actif de la stratégie de Heidegger.

Il faut qu’on puisse vous faire faire le chemin 2 sans que vous aperceviez que le code explicite de la route est doublé d’un autre code.

On peut au moins déterminer deux sortes de « guides ». Les premiers, qui ne voient Heidegger qu’en grand philosophe, n’ont évidemment aucun intérêt à placer l’éclairage sur le nazisme heideggérien, réduit magiquement à un égarement passager fondamentalement étranger à sa « pensée ». A propos de « pensée » je tiens au contraire que l’insistance avec laquelle Heidegger a opposé la pensée non seulement à la science mais aussi à la philosophie est la signature spirituelle de son nazisme. La « pensée » heideggérienne passe ainsi par Auschwitz.

Quant aux seconds ils sont des philonazis qui, bien entendu, sont plus que ravis de pouvoir vous entraîner dans leur monde tout en faisant mine de ne parler que de Parmènide ou d’Hölderlin.

C’est ça le nazisme! C’est ça le Reich pour mille ans! Nous en voyons la carte, la « mappimmonde »!

Ainsi la doctrine heideggérienne du Dasein, qui contenait déjà l’idée de l’extermination, il n’est pas étonnant qu’elle était prête, en 1945, pour permettre de ne pas reconnaître les fondements du procès de Nüremberg.

J’affirme que Heidegger, dans La lettre sur l’humanisme, développe pour initiés une plaidoirie consistant à faire des condamnés de Nüremberg des victimes de la « métaphysique » et de la « philosophie ».

Acceptons donc de voir par exemple dans le début de La lettre un exemple de phrase ontologique.

Voici ce que dit le texte : « Nous ne pensons pas encore de façon assez décisive l’essence de l’agir. On ne connaît l’agir que comme la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre. Mais l’essence de l’agir est l’accomplir. Accomplir signifie : déployer une chose dans la plénitude de son essence, atteindre proprement que ce qui est déjà. Or, ce qui « est » avant tout, est l’Etre. La pensée accomplit la relation de l’Etre à l’essence de l’homme ».

Heidegger, quand il rédige ses phrases, est interdit d’enseignement. L’académie vous dira aujourd’hui qu’il faut sans doute remercier Jean Beaufret d’avoir permis à ce grand penseur d’avoir pu écrire et publier une telle méditation.

Ces conditions font que, cependant, nous n’aurions du que nous attendre au pire! Un « grand philosophe », accusé de sympathie pour le nazisme mais innocent n’aurait pas eu besoin d’un tel stratagème. Heidegger est un guerrier nazi. Se battre jusqu’au bout, dans la fidélité à Hitler, ne permet pas d’être très sensible aux horreurs révélées à Nüremberg.

Et il vrai que Heidegger cherche d’abord à redonner du courage aux troupes völkisch.

Donc, traduisons.

Si l’agir n’était que « la production d’un effet dont la réalité est appréciée suivant l’utilité qu’il offre » alors le Volk aurait de quoi s’interroger.

L’action hitlérienne ne pourrait en effet être jugée qu’à l’aulne des résultats « utiles » : défaite à Stalingrad, bombardements massifs alliés sur les villes allemandes, destruction du bunker, suicide d’Hitler, occupations militaires. Il faut sans doute aussi mentionner les horreurs des camps, lesquelles auraient pu tout de même bouleverser quelques consciences.

« Mais l’essence de l’agir est l’accomplir. Accomplir signifie : déployer une chose dans la plénitude de son essence, atteindre à cette plénitude, producere. »

Et voilà l’opération ontologique! Le Volk, malgré les apparences, s’est accompli!

Cela suppose une chose : qu’Auschwitz soit considéré par Heidegger comme un des lieux de l’accomplissement.

Göring, un héros de l’accomplir (Vollbringen)!

On a compris : « La pensée accomplit la relation de l’Etre à l’essence de l’homme ». Voilà ce qu’est penser pour Heidegger! Et c’est la pensée qui a été jugée et condamnée à Nüremberg! Pauvre Göring-Socrate!

Heidegger ne pense pas – ce n’est pas sa vocation – il tue!  

Il faudra un jour expliquer pourquoi tant de maîtres en philosophie n’ont pas vu à quel point La lettre plonge la philosophie – qu’elle congédie pourtant explicitement – dans l’abjection nazie.

Roger Munier, qui introduisit en 1957 à cette ontologie du crime, se félicitait de la grandeur de l’oeuvre : « L’intérêt de la Lettre tient avant tout dans le rappel des thèmes heideggériens auquel cette confrontation donne lieu. A ce titre, c’est avec l’ Einleitung à la conférence : Was ist Metaphysik, la meilleure introduction à la lecture de Sein und Zeit« .

Nous pourrions penser que le renvoi à Etre et temps fonctionne comme une protection, le livre étant devenu un monument philosophique.

Munier fait autre chose : il associe, toujours pour initiés, l’accomplir d’Auschwitz à l’herméneutique du Dasein d’ Etre et temps. Bravo! 

Pour finir, une petite galerie des horreurs :

Avant (Heidegger au milieu des siens) :

heidegger.1256657072.png

Pendant (les amis de Heidegger à Nüremberg) :

heidegger-88.1256657241.jpg

Après (Heidegger en grand philosophe français) :

heidegger-99.1256657591.jpg

 

« Mais l’essence de l’agir est l’accomplir » :

 heidegger-87.1256657695.jpg

 .
.
.
.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s