Page de pensée/Bruce Bégout



 

……………………..L’être-dans advient sur le mode existentiel du non-chez soi. C’est cela l’inquiétante étrangeté.

……………………………………………….H. Arendt 

L’examen critique des théories phénoménologiques de l’ Urdoxa nous conduit à mettre en doute le caractère absolu de la croyance au monde. Nous émettons à la place l’hypothèse d’une inquiétude originelle. Nous considérons en effet que cette substitution, cette inversion même, nous permet de mieux comprendre in nuce la formation du monde de la vie et d’interpréter plus correctement la constitution passive de la croyance naturelle comme une réaction constructive à l’incertitude primitive. Partons de ce qui n’est pour l’instant qu’un simple postulat, à savoir que l’être-au-monde originel ne donne pas lieu d’abord à l’expérience confiante d’un environnement familier, mais, au contraire,à une indécision radicale concernant le monde et la nature des relations perceptives, actives et judicatives que j’entretiens avec lui. Etoi men prôtista chaos génet. Ce qui est premier, ce n’est pas la croyance mais le doute. L’être-au-monde en tant qu’il pousse l’existant à sortir hors de lui-même et à être en relation avec l’horizon indéfini du monde ne peut qu’être à l’origine une expérience étrange et troublante. Ce « hors-de-chez soi (Das Un-zuhause) » doit être conçu « de manière ontologico-existentiale comme le phénomène le plus originaire. En conséquence, la trancendance qui caractérise principiellement l’essence de l’existant comme ek-sistence n’est pas d’emblée pour lui une expérience familière; c’est, à l’inverse, l’épreuve de la confrontation avec la démesure la plus complète du monde et des autres. L’homme est dans le monde, mais il n’y est pas « chez soi ». L’étrangéreté (Unheimlichkeit) est donc première, et elle se traduit affectivement pour tout existant par un sentiment d’inquiétude. Il n’est rien que l’homme craigne davantage que la confrontation soudaine avec l’inconnu. L’ouverture implique en effet la possibilité imminente de sombrer dans l’abîme, à savoir la perte de l’individu, cet être fini, dans le sang-fond. La peur du contact avec l’Illimité caractérise notre condition originelle. Nous fuyons l’indéterminé comme la peste. Cela signifie que ce n’est pas seulement l’existant qui se transcende vers le monde, comme sortie hors de soi et relation avec l’extériorité pure, mais le monde lui-même qui, en tant qu’horizon mal établi, se transcende continuellement, et se donne à voir comme ce mouvement de l’ auto-dépassement qui n’est autre que son illimitation originelle. L’extériorité apparaît d’entrée de jeu comme un espace-temps indéterminé. Le monde comme tel, le monde originel que le quotidien dissimule et conjure, n’est pas l’unitotalité fixe et ordonnée, le globus qui embrasse toutes les choses et les tient ensemble, chacune à sa place, sous sa coupole diaphane et majestueuse, mais c’est la réalité informe et chaotique de l’Illimité (apeiron), le monde ouvert, incertain et instable, le réceptable branlant de toute vie. C’est parce que la phénoménologie husserlienne (mais aussi celle de Fink, de Patoçka et de Merleau-Ponty) pose généralement (et sans justification) le phénomène du « monde » comme un Tout unitaire, immuable et indestructible qu’elle conçoit corrélativement l’être-au-monde originel comme assurance (Urdoxa, foi perceptive ou adhésion). L’un ne va pas sans l’autre. A la sphère parfaite s’accorde un état d’esprit confiant. Et la certitude doxique répond ici à la simplicité cosmologique. L’homme croit de manière absolument certaine au monde, parce que celui-ci se donne à lui sereinement comme une totalité unifiée. Mais, comme l’analyse koinologique montre que le monde comme tel n’est pas une unité englobante, mais, à l’inverse, un mouvement d’expansion sans frontières, l’apeiron originel, elle dévoile du même coup son nouveau mode d’être : l’inquiétude. L’expérience du monde est le contraire d’une marche confiante vers le Certain; c’est l’arrivée dans une contrée inconnue, mal établie, mal définie.

Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Allia 2005, Paris pages 277 à 279.

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