La révolte anti-nazie dans Cheyennes Autumn, western de J. Ford de 1964

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L’hypothèse émise dans une note précédente était que l’oeuvre de John Ford aurait été bouleversée par l’expérience qu’a faite le réalisateur du montage de rushes tournés au cours de la libération des camps de concentration nazis par l’armée américaine. John Ford n’a certes pas attendu la seconde guerre mondiale pour développer un point de vue favorable à la cause des indiens. Mais l’expérience visuelle qu’il a faite, à la demande de l’US Navy pour le procès de Nüremberg, lui aurait permis de révéler le caractère génocidaire de certaines actions et de certains comportements à l’égard des populations indiennes d’Amérique du Nord.

Mais le paradoxe est peut-être que ce western – c’est le dernier que Ford réalisa – ne constitue pas seulement une nouvelle visite de la tragédie de l’Ouest, mais aussi un testament « libéral » et anti-nazi au sens où le film met en scène, en composant l’Ouest américain anti-indien à l’Est allemand anti-sémite (et anti-tzigane), comme une essence « mondiale » d’un monstre toujours susceptible de renaître.

Je n’avais jusqu’ici jamais vu de western fordien sans scène de bal. Mais, dans Les CheyennesCheyennes Autumn est le titre original – on ne voit plus personne danser. Il est question, à un moment donné, d’un bal. Mais c’est un bal de la honte auquel se rendent des officiers et des politiques décidés à laisser les cheyennes mourir de faim. Aussi bien Ford ne montrera pas ce bal. De même nous ne verrons véritablement aucune danse indienne. Nous assistons à des rituels et à des assemblées mais non à des danses. Les indiens ne dansent plus mais chantent. Des chants de morts, de désespoir mais aussi, nous le verrons, des chants de combat.

Nous allons voir et commenter prés d’une trentaine de plans appartenant à ce que j’appellerai la grande séquence anti-nazie du film.

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Un groupe de cheyennes vient d’entrer volontairement, pour échapper au froid et à la faim, dans l’enceinte du fort Robinson. Il appartient à un groupe plus grand qui, poussé par la famine et l’irresponsabilité de la bureaucratie, a décidé de quitter les terres arides du sud où il a été relégué pour retrouver ses terres natales du nord, verdoyantes et peuplées de bisons. Nous voyons des indiens vêtus des couvertures distribuées par le bureau des affaires indiennes. Froid et insuffisance de nourriture font que les cheyennes, bien avant le goulag et le camp, deviennent des ombres humaines. L’audace de Ford aura été de filmer, au coeur même d’un Ouest fier de ses victoires, une sorte de camp où les indiens sont réduits peu à peu à des ombres grises et faméliques.

> On le sait maintenant les couvertures étaient parfois intentionnellement contaminées par la variole, maladie pour laquelle les indiens ne disposaient d’aucune défense naturelle.  

Bien entendu le « beau monde » de l’armée ne souffre pas :

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De gauche à droite : le médecin-chef du fort Robinson; Deborah Wright (quakeresse, elle a pris fait et cause pour les indiens) ; le capitaine Oscar Wessels (d’origine prussienne il est persuadé que l’arrivée des cheyennes au fort lui permettra d’obtenir des galons); le capitaine Archer (joué par Richard Widmark il est l’ami de la jeune fille et commence à sympathiser avec la cause indienne); le lieutenant Peterson, qui seconde le capitaine Wessels.

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Note :

QUAKER, QUAKERESSE, subst.
RELIG. Membre d’une église protestante fondée au XVIIe s. en Angleterre, qui se répandit surtout en Hollande

 et aux États-Unis, prêchant en particulier le pacifisme, la philanthropie et une très grande austérité de mœurs. Il s’agit de quakers, et tu sais que ceux qui sont attachés à cette secte tutoient tout le monde, sont vêtus simplement, ne vont point à la guerre, ne font jamais de serment, agissent avec flegme, et surtout ne doivent jamais se mettre en colère (BRILLAT-SAV., Physiol. goût, 1825, p. 14). L’avocat assura le navire et ensuite il partit pour le Parlement où, parlant sur l’abolition, il fit frémir l’assemblée et pleurer deux bonnes quakeresses (VIGNY, Journal poète, 1839, p. 1114). La réprobation de l’esclavage a été inaugurée en Amérique par la secte des quakers (Philos., Relig., 1957, p. 44-5).

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Dans cette scène le capitaine Wessels fait un beau discours sur la culture indienne et dit avoir lu de nombreux ouvrages sur le sujet. Deborah Wright lui pose alors la question qui lui brûle les lèvres :

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Beau parleur, mais incohérent, le capitaine Wessels écarte cette éventualité comme épouvantable.

Mais un ordre écrit vient d’arriver qui demande d’enfermer les cheyennes dans un dépôt et de les contraindre ensuite de retourner dans le sud, de renoncer définitivement à retrouver leurs terres. Le magnifique « culturalisme » du capitaine s’effondre devant l’ordre reçu lequel est en réalité un ordre d’extermination.

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Commandant du fort, le capitaine Wessels n’est pas seulement un militaire, il est dans la « mystique » de l’obéissance aux ordres. 

C’est au lieutenant Peterson, encore obéissant, que le commandant ordonne d’enfermer les cheyennes dans un  dépôt. Or cela revient à les assassiner :

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Cela trouble le capitaine Archer. 

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C’est la question que pose le capitaine Archer au médecin-chef. Il est clair que l’enfermement équivaut à la mort, en tous cas à la mort des plus fragiles : personnes âgées et enfants. Le médecin, qui s’interroge en réalité, répond judicieusement à Archer en lui demandant ce que lui, de son côté, propose de faire. Plus tard Archer décidera de démettre Wessels de son commandement. L’opposition est possible. L’obéissance aveugle aux ordres n’est pas une fatalité. Et c’est le médecin-chef qui prendra la tête de la révolte côté blancs.

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En attendant le capitaine, comme pour excuser son inhumanité, répéte au lieutenant Peterson la tautologie de la barbarie bureaucratique.

Suit alors ce plan où nous voyons toute l’angoisse du visage d’une femme espagnole qui, par le mariage, appartient au groupe de cheyennes.

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Ce plan est peut-être le plus terrible qu’ait jamais tourné John Ford. Il ne peut se comprendre qu’en référence au documentaire sur les camps. Ce que nous voyons n’est effectivement pas autre chose qu’une chambre à gaz. Les cheyennes sont enfermés dans une chambre froide où beaucoup mourront. Cette chambre froide est leur chambre à gaz. Le rapprochement est renforcé par le fait que le capitaine Wessels, pris de colère en entendant le refus des prisonniers de repartir vers le sud, décide de leur supprimer illico toute nourriture. Avec ses bottes il éteindra le maigre feu qu’ils ont allumé au milieu du dépôt, signifiant par là qu’il est décidé à les vouer à la mort.

La glace qui cerne le visage annonce l’agonie prochaine et inéluctable. C’est la fin annoncée d’un monde.

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Le chef du groupe, pointant vers sa poitrine un poignard, déclare au capitaine Wessels qu’on ne les obligera pas à repartir vers le sud. Ils se tueront.

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L’obéissance, toujours l’obéissance. Ford nous laisse pressentir quelle conception de l’existence exprime le culte de l’obéissance. Il équivaut ici à la mort.

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La « femme espagnole », qui sert d’intermédiaire, est aussi le porte-parole du groupe.

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LA VIE, LA-BAS, N’EST PAS LA VIE

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Voilà effectivement comment se met en place la machine de mort. Aprés cette parole le commandant du fort Robinson éteint le feu avec ses bottes et déclare priver désormais les indiens de toute nourriture. Chambre froide, chambre à gaz.

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ON DIRAIT DES MILLIERS D’AMES PERDUES HURLANT A LA MORT

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Un peu plus loin, là où il y a du feu, un soldat « shakespearien » commente le chant de mort entonné par les indiens. Mais disant  son admiration pour le dévouement dont fait preuve la jeune quakeresse il précise ce qu’il en est pour lui : « m’aider moi-même ». La machine de mort à donc de quoi fonctionner.

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S’étant saoulé après avoir été démis de son commandement par le capitaine Archer Wessels tente de se justifier aux yeux du médecin-chef. Il semble incapable de comprendre que les indiens ont un besoin vital de retrouver des terres fertiles.

Wessels tente de se rassurer lui-même. Il ne veut pas s’avouer qu’il est prêt à massacrer des indiens pour gagner des galons. Il n’est pas ici en situation de combat. Et le militaire chrétien qu’il est devrait se sentir au contraire obligé de donner nourriture et chaleur aux cheyennes.

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Soit, l’ordre ne lui plaît pas. La machine de mort prolifère sur le divorce entre la conscience intime et l’action. Machine, machine de mort est bien le mot. La machine peut lui donner du galon. Mais il faut qu’il fasse taire alors sa conscience. Pour devenir un rouage de la machine elle-même.

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Mais John Ford nous dit : voyez le résultat!

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Le capitaine Wessels, ivre et comme fou, contredit lui-même ce qu’il affirme verbalement. Les ordres peuvent détruire le monde, peuvent le rendre fou.

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Et c’est précisément l’anarchie et le chaos : des indiens, des enfants, des femmes sont en train de mourir de froid dans un dépôt fermé à clé.

Appelant la garde à mettre aux fers le médecin-chef le capitaine Wessels a la surprise de se voir lui-même mis aux arrêts. Le médecin-chef a pris la responsabilité d’arrêter le capitaine Wessels :

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Mais les cheyennes n’attendent ni la charité ni un changement d’ordre. Ils avaient caché des armes dans leurs guenilles. Ils se révoltent pour s’évader de la « chambre froide » et reprendre la route vers leur patrie.

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La garnison fait feu. Elle ne tire pas uniquement contre des guerriers mais aussi contre un peuple. Des mères de famille tombent. Il faut sauver les orphelins.

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Le médecin-chef, allant jusqu’au bout de sa résurrection spirituelle, prend de fait le commandement :

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Le capitaine Wessels peut alors contempler l’ordre :

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Remarque finale

Le thème de la maison « chrétienne » attaquée par les barbares – qu’on songe à la maisonnette assiégée par des noirs révoltés dans Naissance d’une nation de Griffith – est récurrent dans le cinéma américain et notamment dans le western.

Dans Cheyennes, un western fordien sans bal! la situation est parfaitement renversée. L’attaque des indiens contre la maison dans laquelle ils sont prisonniers est une attaque de libération et de survie. Ce sont les Cheyennes qui sont assiégés. Et l’attaque se déroule de l’intérieur vers l’extérieur. Les indiens détruisent ce qui se présente autant littéralement que métaphoriquement comme leur tombe.

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…µ.

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