Eichmann : l’erreur d’Hannah Arendt

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Hannah Arendt a écrit, à propos d’Eichmann : « Eichmann n’était ni un Yago ni un Macbeth. (…) Il ne s’est jamais rendu compte de ce qu’il faisait. (…) Il n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée, ce qui n’est pas du tout la même chose que la stupidité, qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Et si cela est banal, et même comique, si avec la meilleure volonté du monde on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque, on ne dit pas pour autant, loin de là, que cela est « ordinaire ». (…) La question du genre de crime dont il s’agit vraiment ici, un crime dont, de plus, tout le monde s’accorde à dire qu’il était sans précédent est une question apparemment plus complexe. Mais elle est en fait bien plus simple que celle de l’étrange lien entre l’absence de pensée et le mal ».

Hannah Arendt s’est peut-être doublement fait avoir. Et par Heidegger qui, bien que pensant, n’a jamais cessé d’être nazi. Et par Eichmann qui, en nazi aguerri et bien conseillé n’avait pas, lors de son procès à Jérusalem, à faire autre chose qu’à paraître le plus lisse possible.

Ce qu’elle n’a pas vu c’est que, pour lui reprendre des catégories au reste bien insuffisantes, c’est précisément dans le système formé par l’apparente surabondance de pensée de l’un et l’apparente absence de pensée de l’autre que résident le « diabolique » et le « démoniaque ». On comprend bien entendu ce qu’elle veut dire de manière journalistique : les grands criminels nazis, les organisateurs, n’étaient pas des démons  jouissant à l’évidence du mal fait aux autres. Les trés grands crimes ont besoin de ce genre de cadres demeurant à la fois dignes et mondains dans l’horreur. Ce sont des monstres à sang froid. Indispensables au Système du crime.

Dans sa biographie d’Eichmann l’historien Cesarani soutient avec vraisemblance qu’Eichmann savait ce qu’il faisait. Il est devenu génocideur en toute connaissance de cause. Mais le Dispositif ne lui aurait pas confié de responsabilité majeure s’il n’avait pas montré une réelle capacité à surmonter l’effroi et à considérer les victimes commes de simples marchandises à traiter. L’illusion suprême d’Arendt c’est de penser que penser c’est penser le bien.

Nous pouvons tous nous faire avoir, nous faire rouler par les maîtres humains et bien humains du « diabolique ». La Lettre sur l’humanisme, par exemple, de Heidegger est un éloge et une défense cryptés, en 1945, des accusés et des condamnés du procès de Nüremberg! C’est rassurant, mais infiniment dangereux, que de poser par principe que les cadres nazis ne pensaient pas. Eichmann pouvait « jouer au con » : il s’était assumé comme un rouage d’un Dispositif particulièrement bien pensé. « Si tu te fais prendre… si tu parais un jour devant des victimes muées en juges… fais le mort… ne fait rien qui leur donne spectaculairement raison… »

Nous l’avons dit, contre une incompréhensible illusion d’époque, le « génial » Heidegger a toujours fait partie de la bande. C’est le « trésor spirituel » des adeptes de « l’institution génocidaire ».

Quand on aura compris ce qu’il en fut d’un Dispositif comprenant, à sa tête pensante, le « penseur du Reich » – je respecte ici les volontés de l’habitant bonasse de la Hütte et ne le traite pas de « philosophe » – et à ses étages intermédiaires les « crétins » du genre d’Eichmann on aura fait un grand pas dans la compréhension de la possibilité du crime de masse à grande échelle.

Tous ceux qui s’évertuent à ne pas comprendre la compatibilité d’Eichmann et d’Heidegger, au prétexte notamment que celui-ci est un auteur transcendant, difficile à lire et peu populaire, s’exposent à ne pas comprendre aussi que le III° Reich a été une expérience totalitaire qui regardait loin et de manière métastasique.

Le « Reich pour mille ans » passe par Heidegger.

Si Eichmann ne savait pas ce qu’il faisait il nous faut apprendre, quant à nous, que les concepteurs des guerres d’extermination ont des monuments intellectuels particulièrement bien camouflés. « Le langage est l’abri de l’Etre »… pas vrai? 

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2 commentaires

  1. Ridicule, avec autant de paranoïa et de mauvaise foi je pourrai tout aussi prouver que mon sexe a activement participé aux autodafés…
    ————–

    Vous apprécierez alors cette mauvaise foi de Heidegger lui-même :

    « L’ennemi est celui-là, est tout un chacun qui fait planer une menace essentielle contre l’existence du peuple et de ses membres. L’ennemi n’est pas nécessairement l’ennemi extérieur, et l’ennemi extérieur n’est pas nécessairement le plus dangereux. (…) L’ennemi peut s’être enté sur la racine la plus intérieure de l’existence d’un peuple, et s’opposer à l’essence propre de celui-ci, agir contre lui. D’autant plus acéré, et dur, et difficile est alors le combat, car seule une partie infime de celui-ci consiste en frappe réciproque; il est souvent bien plus difficile et laborieux de repérer l’ennemi en tant que tel, de le conduire à se démasquer, de ne pas se faire d’illusions sur son compte, de se tenir prêt à l’attaque, de cultiver et d’accroître la disponibilité constante et d’initier l’attaque depuis le long terme, avec pour but l’extermination totale. »

    in Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Emmanuel Faye, Albin Michel 2005, page 276.(GA 36/37, 90-91).

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