Heidegger : sur un « bon mot » de Marcel Conche

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On attend des philosophes qu’ils nous proposent, voire nous opposent, des paradoxes qui donnent à penser, qui nous fassent penser.

Certains, cependant, semblent se débrouiller pour les formuler sous la forme de petites phrases qui ne relèvent en rien de la pensée.

Lisons et apprécions ce « bon mot » de Marcel Conche : « Le national-socialisme lui-même n’a, comme tel, pas grand-chose à voir avec Auschwitz ». (Heidegger par gros temps, page 84).

Gôutons l’étrange clause de prudence « pas grand-chose ». Conche ne dit pas : le « national-socialisme n’a rien à voir avec Auschwitz ». Mais la réserve de l’auteur, qui laisse entrevoir une possibilité pour que le nazisme ait tout de même une « petite chose » à voir avec Auschwitz, n’annule pas l’affirmation négative qui se cache sous la phrase : « nazisme et Auschwitz n’ont rien à voir entre eux ».

Il suffit de réduire la « petite chose » à une coïncidence de date – Auschwitz a été ouvert sous le III° Reich – pour qu’on franchisse allégrement le pas : le nazisme et Auschwitz ne relèvent pas (du tout?) d’une problématique commune.

Il est vrai que l’enjeu est de taille. Si Heidegger a été national-socialiste, il n’aurait, selon Conche, jamais été antisémite. « Heidegger et Auschwitz n’ont pas grand-chose à voir ». Voilà le sens réel que l’auteur donne à son « bon mot ». Comme de juste il faut alors désigner un bouc émissaire. Il est tout trouvé puisque l’homme est répugnant : Adolf Hitler. Le grand Heidegger a été affreusement trompé – c’est une sorte de victime – par le monstre Hitler.

Auschwitz a été le fait du seul Hitler : « L’extermination a tenu à la seule décision d’Hitler, qu’il a prise non tant que national-socialiste (il n’en est pas question dans Mein Kampf), mais seulement en tant que Führer ».

Faut-il s’attarder sur autant de « naïve rouerie »?

Faisons tout de même quelques remarques.

1) Il y a pour le moins, dans Mein Kampf,  des allusions à la « possibilité » d’une disparition des juifs d’Allemagne (et d’Europe).

2) Hitler ne commandait pas à des robots. Il était le porte-parole d’un mouvement d’exterminateurs.

3) Le national-socialisme et l’état de guerre ont précisément créé les conditions favorables à la recherche d’une « solution finale ».

4) Cette « solution finale » ne pouvait pas être exposée clairement à la fin des années 20. Mais il ne fait aucun doute que de nombreux soutiens à Hitler avaient pour assise les promesses d’un réglement de la « question juive ».

Au reste Conche accumule les bévues. Page 26 il cite un dénommé Heinrich Laube qui, en 1847, déclarait : « Ou bien nous devons être des barbares et exterminer les Juifs jusqu’au dernier, ou bien nous devons nous les incorporer ».

Si l’on raisonne à la Marcel Conche on obtient la chose suivante :

Hitler est un criminel de la trempe d’un Laube. Le national-socialisme, notamment grâce à Heidegger, n’avait rien à voir avec cette « tradition » de la volonté exterminatrice. Poussons alors le bouchon : Heidegger est la preuve que le nazisme « comme tel » aurait plutôt été un hâvre de respect des droits de l’homme. Ah!… s’il n’y avait pas eu Hitler! (Respectons Marcel Conche… il a été primé par l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre.)

J’ai trouvé ce fragment de Mein kampf (je ne peux ici certifier son authenticité) :   » Si vous prêchez pendant dix longues années que les peuples slaves constituent une race inférieure et que les juifs sont des sous hommes, il s’ensuivra logiquement qu’on acceptera comme un phénoméne naturel le fait de tuer des millions de ces êtres humains… « 

Mais, pour le moins, la citation fait signe que le système nazi de la haine antisémite portait en filigrane le projet de la solution finale.

On prendra également note des indications suivantes : « Dès 1919, dans le premier de ses écrits politiques qui nous soit parvenu, Hitler indique qu’il faut obtenir « l’élimination des juifs en général ». Dans Mein Kampf, il envisage la destruction des juifs dans le chapitre intitulé « Orientation vers l’Est ou politique de l’Est » : « … c’est maintenant l’inexorable juif cosmopolite qui combat pour la domination des autres peuples. Aucun d’eux ne peut écarter cette main de sa gorge autrement que par le glaive. (…) un tel geste ne saurait aller sans effusion de sang ». Hitler écrit encore qu’il faut « déclarer au marxisme une guerre d’extermination » : or, le marxisme et le bolchévisme s’identifient, dans l’idéologie hitlérienne, au « complot juif ». (Site Hachette multimédia).

Lisons alors ce petit chef-d’oeuvre conchien : « Il y a un péril juif. Il faut donc réagir quand il est temps – s’il est encore temps. Cela sans « hargne », précise Heidegger, c’est-à-dire sans haine et sans violence, mais avec le respect de l’autre, le respect du Juif. » (Page 28).A part cela Heidegger n’était pas antisémite. C’est vraiment n’importe quoi!

Une chose juste, cependant, Heidegger n’appréciait précisément pas le spectacle honteux créé par les actes antisémites. Cela faisait désordre et pas du tout « grande Allemagne ».

C’est pourquoi Heidegger a été trés tôt un pétitionnaire en faveur de la solution finale.

Telle est notre thèse. Les expressions « commencement originaire », « tournant », « décision ultime » désignent avec toute la dignité ontologique requise l’extermination « sans hargne » des juifs d’Europe.

Où sommes-nous?

Lorsqu’un grand professeur de morale comme Marcel Conche (*) s’abaisse à autant d’arrangements avec « l’affaire Heidegger » il n’y a pas lieu de s’étonner du retour en force des fonds de tiroir de la haine la plus vile et la plus sotte.

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(*)  Marcel Conche a même écrit un ouvrage intitulé Le fondement de la morale.  

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