Heidegger : philosophie et idéologie

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Pierre Teitgen, à la sortie du livre d’Emmanuel Faye – Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie – et sur le blog de Pierre Assouline a fait état d’une déclaration téléphonique de Jean-Luc Marion :  » Si je n’ai pas répondu au livre de Faye, c’est qu’il est impossible de répondre philosophiquement à un livre qui ne contient pas une ligne de philosophie, qui se meut dans l’idéologie pure et simple, et qui a été écrit par un auteur qui ne comprend visiblement pas une ligne des textes qu’il cite, et qui d’ailleurs serait bien incapable de commenter fût-ce un demi-paragraphe de Sein und Zeit« .

Le livre devait être cependant bien dérangeant pour qu’un « philosophe » en descende un autre en le recollant à l’oral du bac.

Cette défense est en réalité un aveu : dés que l’on commence à comprendre la manière trés serrée avec laquelle Heidegger a tissé ensemble nazisme et philosophie on n’en finit pas de découvrir l’étendue du désastre et de s’étonner de la cécité de lecteurs qui se posent eux-mêmes en herméneutes d’exception.

Mais, surtout, qu’est-ce que Jean-Luc Marion entend par « idéologie pure et simple »? Cela désigne-t-il ainsi la part idéologique de Heidegger, inintéressante au regard de la philosophie même si, éventuellement, la philosophie de Heidegger permet sa transmission?  Plus probablement  cela cherche à discréditer la démarche même de Faye comme si s’intéresser à l’action et au projet politiques de Heidegger revenait à sortir du cercle philosophique.

Pourtant « idéologie » et « philosophie » sont précisément étroitement intriquées chez Heidegger.

Exemple : la notion de Dasein (être-là). Des exégètes diront qu’il ne faut pas surtout pas la comprendre comme signifiant une sorte d’enracinement régional. Pourtant le discours heideggérien n’est pas avare en stigmatisation du déracinement, de l’absence de sol, du cosmopolitisme.

Pour nous les textes des années Etre et temps (1924 à 1929) sont des textes qui, tout en gardant une frappe stylistique phénoménologique, introduisent dans la philosophie ce pré-nazisme qu’est l’idéologie völkisch.

Dasein c’est aussi le nom du Volk au sens völkisch. Le terme signifie ainsi d’autant moins « homme », « réalité humaine » ou « humanité » qu’il désigne précisément la notion d’un peuple-maître.

Arrivera le Tournant (1) en l’espèce de l’arrivée des nazis au pouvoir. Heidegger deviendra recteur. Dans la foulée de sa « démission » pour cause de radicalisme il rédigera en 1934 ce cours de nazisme qui sera publié sous le titre pompeux La logique comme question  en quête de la pleine essence du langage. Le tournant est tel qu’Heidegger y fera l’éloge de la « voix du sang » et de la « joie au  travail ». Le « schème » de la solution finale est en place. Le peuple-maître deviendra peuple-exterminateur.

Il n’est d’ailleurs sans doute plus d’actualité de discuter de la réalité du nazisme de Heidegger. Il s’impose, à la condition de reconnaître que cela pose tout de même un petit problème, de désintriquer systématiquement un discours philosophique universalisable du discours nazi.

La notion de Dasein doit être ainsi reproblématisée et remise en cause, sachant que les gardiens du temple Heidegger ont de nombreux développements propres à vous égarer.

En réalité le risque majeur est devenu celui-ci : quand des lecteurs de Heidegger oseront-ils déclarer qu’aprés tout le nazisme philosophique de Heidegger est une perspective aussi légitime qu’une autre?

On s’effraie d’un tapage de skeaneds. On ne voit pas venir le nazisme transporté par le discours de Heidegger.

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(1) Je concède qu’il faudrait ici être très précis. (Nous y reviendrons). Mais je maintiens qu’au tournant intra-philosophique de Heidegger correspond la progression du parti nazi. La période concernée commence donc à la fin des années 20. A la Kehre correspondrait donc plus exactement la montée progressive en puissance du parti nazi. Heidegger est depuis longtemps à son poste de combat. Le « philosophe pur » se pose surtout la question de « l’historialité » de son propre discours. Pas question de se laisser aller au « déval »!

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