Heidegger, Eichmann et Arendt – Critique de la « banalité du mal »

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Les trois noms cités, le dernier représentant une forme incontestable de résistance au moins intellectuelle au nazisme, sont ceux d’une assez étrange question.

Heidegger, celui qui a dit qu’on ne savait pas encore ce que signifiait penser, celui qui aurait poussé l’expérience de la pensée à un sommet – il a même écrit un texte poétique sur le thème : L’expérience de la pensée – aurait formé le projet d’une introduction du nazisme dans la philosophie.

Le second, Eichmann, aurait été, selon la troisième, un grand criminel par absence de pensée. « Aussi monstrueux qu’aient été les faits, écrit Hannah Arendt à propos d’Eichmann dans Considérations morales, l’agent n’était ni monstrueux ni démoniaque, et la seule caractéristique décelable dans son passé comme dans son comportement durant le procès et l’interrogatoire de police était un fait négatif : ce n’était pas de la stupidité mais une curieuse et authentique inaptitude à penser. »

Quelques pages plus loin de ce qui a été une conférence prononcée en 1970 Arendt cite favorablement Heidegger : la pensée est « hors de l’ordre ». Eichmann, ne pensant pas, ne pouvait en aucune manière être « hors de l’ordre ». Il a obéit à des « ordres de l’ordre » qui ont contribué à faire ce qu’on lui a dit constituer, à Jérusalem, un crime contre l’humanité.

Le dispositif d’Arendt me semble ici d’une extrême fragilité. Pour que la thèse de la « banalité du mal » entendue comme obéissance sans méchanceté d’êtres dépourvus de pensée tienne il faut que Heidegger, le grand penseur, ne soit pas l’introducteur du nazisme dans la philosophie.

La description qu’elle fait d’Eichmann est non pas celle d’un être stupide mais d’un être incapable de penser, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Eichmann n’était pas un idiot, seulement un « non pensant » et il a fait carrière dans le crime contre l’humanité comme on peut faire carrière dans la mise en conserve des petits pois.

Notons qu’a rebours, Heidegger le grand penseur, est encore aujourd’hui présenté, en reprenant ses propres termes, comme un résistant spirituel au nazisme. Cette résistance spirituelle aurait été sa manière à lui d’être pensant, d’être « hors de l’ordre ». (Au contraire, le « hors d’ordre », chez Heidegger, c’est précisément ce qui en a fait au moins un complice spirituel du crime de masse d’état. Il suffit d’entendre « ordre » par « droits de l’homme », par exemple, pour entendre ce que disait au juste Heidegger.)

Je ne peux suivre H. Arendt sur cette voie. Elle me semble sous estimer le « cynisme » – que les Cyniques de l’antiquité me pardonnent – des cadres nazis.

Une certaine lecture de Nietzsche – mais Nietzsche, au moins, s’arrêta au seuil de l’antisémitisme – une certaine conception du non-métaphysique peuvent en partie rendre compte comment le nazisme de Heidegger lui-même fut une manière de penser-agir précisément « hors de l’ordre ».

Pour notre part le texte de Heidegger L’expérience de la pensée est un véritable petit manifeste (néo)-nazi.

Quant à Eichmann il n’avait à l’évidence aucune des  capacités d’un Heidegger. Mais, à Jérusalem, dans sa cabine de verre, il est resté un « nazi parfait ». Il n’avait pas, selon la logique nazie, a donner en spectacle certaines motivations.

Et si Eichmann avait seulement feint d’être dépourvu d’une capacité à penser? Le personnage étant effectivement quelque peu insipide j’appelle ici « pensée » un fond de convictions nazies. Il a agi conformément à ces convictions en rentrant dans sa coquille d’officier obéissant et bon donneur d’ordres.   

Imaginons, mais c’est une pure fiction, qu’il ait lu du Heidegger et qu’il lui avait toujours semblé que son métier était donc une manière héroïque de « penser-agir » heideggérienne?

Ce que H. Arendt ne semble pas envisager c’est que :

1. Heidegger, en tant que grand représentant de la culture philosophique allemande, a peut-être bel et bien constitué une sorte de façade spirituelle au nazisme. C’est comme « penseur » qu’il s’est engagé jusqu’à la fin de ses jours dans le nazisme. Et c’est comme « penseur » qu’il a fourni des justifications d’apparence ontologique à la biopolitique d’extermination.

2. Eichmann, à la diffèrence de Heidegger, s’est fait prendre et pas par n’importe qui. Il n’a pas eu besoin d’aller aux ordres pour se comporter en « bon nazi » : faire l’idiot, ne laisser à ses juges qu’un minimum de prises.

Ces quelques remarques ne constituent nullement un retour en arrière de plus. La superbe pensante de Heidegger, et cela jusqu’au texte du Spiegel publié à titre posthume; le jeu terne et fuyant d’Eichmann feraient signe  que le nazisme s’est installé durablement dans les moeurs politiques.

Heidegger a « fait l’anguille » par le haut. Nous ne savons pas encore ce qu’est penser!

Eichmann a « fait l’anguille » par le bas. Je ne n’ai pas à penser dans un tribunal israélien.

Le premier était en gloire.

Le deuxième parut dans une cage de verre.

Si on interpréte la notion de « banalité du mal » comme étant celle d’horreurs causées par l’absence de pensée on risque bien de se mettre dans la situation de ne rien comprendre aux possibilités « d’éternel retour » d’un monstre qui a été couvé dans des milieux pas seulement savants mais aussi « pensants ».

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Arendt n’a rien compris au « couple » Heidegger-Eichmann.

En fait la véritable photo de famille serait celle-là :

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A gauche : Eichmann en uniforme d’officier SS du Reich, ce Reich étant fondé sur le principe de la souveraineté absolue du « peuple de penseurs et de poètes ».

A droite : Heidegger en uniforme völkisch de maître spirituel d’un tel peuple. 

Ces deux  photos mériteraient à elles seules une méditation philosophique. 

Je précise : oui à l’enseignement de Heidegger, mais à condition qu’un des thémes de cet enseignement porte précisément sur la responsabilité du philosophe dans la « possibilité et la réalité de tous les nazismes. » Ce qui suppose que le geste philosophique demeure dans l’horizon de l’universel, cet universel constituant pour Heidegger cet « ordre » duquel la pensée authentique aurait à se désengager. Cela mène à la biopolitique d’extermination.

Imaginons ce que serait une biopolitique mondiale d’extermination!

“Ils meurent? Ils périssent. Ils sont éliminés. Ils meurent? Ils deviennent des produits manufacturés dans une fabrication de cadavres. Ils meurent? Ils sont liquidés imperceptiblement dans les camps d’extermination. […] Mais mourir signifie : endurer la mort dans son être propre. Pouvoir mourir signifie : pouvoir cette endurance résolue. Et nous le pouvons seulement si notre être peut l’être de la mort. […) Partout, l’immense malheur des innombrables et terribles morts non mortes, et pourtant l’essence de la mort est interdite à l’homme.”

Le penseur qui a dit cela après la guerre est cet homme en uniforme völkisch!

Notons la formule : « liquidés imperceptiblement ». C’est précisément ce pour quoi il a toujours « ontologiquement » milité! Imprégné du racisme et de l’antisémitisme völkisch Heidegger n’a eu de cesse de mettre au point le Gestell à formulation ontologique favorable à ce qu’il feint – c’est tout de même dosé au minimum – de dénoncer, à savoir : la fabrication de cadavres.

Persister à faire de Heidegger un « résistant spirituel au nazisme », en reprenant ses propres formules, c’est transmettre aux amateurs de philosophie une incapacité à comprendre le fonctionnement criminel du cynisme nazi.  
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