Heidegger : espace, monde, völkisch (1)

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Heidegger, 1925 : Prolégomènes à l’histoire du concept de temps. Le terme « prolégomènes » a été choisi après coup pour donner de la modestie à un cours de 1925 intitulé à l’origine : Histoire du concept de temps.(Mein Kampf [tome 1] , de Hitler, paraît en 1924).

On peut d’abord être frappé par la manière avec laquelle certaines lectures de Heidegger ont su contourner, pour peu qu’on sache quelque chose du mouvement völkisch et de ses rapports avec l’hitlérisme, cette sorte de pré-nazisme rampant qui pousse Heidegger, alors jeune futur grand philosophe, à précipiter le mouvement de sa pensée, cette pensée qu’il dira plus tard encore nous échapper dans son essence .

Cette note est une étape dans une lecture du paragrahe § 25  des Prolégomènes intitulé La spatialité du monde.

L’hypothèse est que, sous ce titre, Heideggger ne vise rien moins qu’à introduire dans la phénoménologie un des thèmes centraux du mouvement völkisch : le Volk est enraciné dans un paysage dont il tire son essence et sa grandeur, paysage menacé comme lui par les puissances cosmopolitiques d’obscurcissement – elles sont diaboliques et infernales – que les juifs sont dits activer dans la perspective d’un complot mondial de domination. Depuis la seconde moitié du XIX° siècle des auteurs völkisch préconisent l’extermination.

Heidegger rappelle tout d’abord qu’il a fondé son approche de l’être-au-monde en donnant à monde le « sens de monde du Dasein quotidien » (p. 324). Certes la philosophie, comme l’a noté Bruce Bégout, fait ainsi droit au quotidien et à son inquiétante étrangeté.

La question serait cependant de savoir si Heidegger n’instrumentalise pas d’emblée le thème pour mieux « enraciner » la pensée elle-même dans l’imaginaire völkisch. La quotidienneté n’apparaît-elle pas ainsi comme un phénomène aussitôt soumis à une stratégie de clôture? Heidegger ne s’en sert-il pas pour territorialiser, voire sur-territorialiser, le Dasein et la pensée elle-même dans un paysage völkisch, notion entendue comme étant destinée à fonder l’exceptionnalité du Volk, sa souveraineté absolue notamment concernant le droit de déterminer le « qui doit vivre et qui doit mourir »?

Nous avons dit ailleurs que le texte heideggérien était principalement soumis à l’objectif de sauver, et de sauver à n’importe quel prix, le principe même de la domination européenne. L’idée même d’une civilisation-monde constitue une horreur absolue. Les immenses obstacles que le projet ne peut pas ne pas rencontrer sont transformés en prétextes pour justifier quelque chose qu’on pourrait résumer par la formule : « il faut tirer les premiers ». Pour des raisons fantasmatiques criminelles Auschwitz fut une façon « fantastique », pour les nazis comme avant-garde de choc de la domination européenne, de tirer les premiers. Il fallait bien le faire, semble-t-il, et avec d’autant plus de facilité que la cible fut celle d’une population abandonnée et désespérée. Cette action glorieuse Heidegger l’aura nommée, selon nous, « commencement originaire », « tournant »…

La deuxième manière de « tirer les premiers » aurait consisté dans la maîtrise de la bombe atomique. Nous n’en serons peut-être jamais certains, mais il se pourrait que le pro-nazi Werner Heisenberg ait décidé, à un moment donné, de faire capoter le projet notamment en manipulant l’architecte et ministre de l’armement Albert Speer. « La science ne pense pas »! C’est du Heidegger avec, en prime, ce qu’il a appelé « l’indigence des dirigeants du national-socialisme »!

La devise du troisième Reich – qui aurait donc du être appelé à devenir une puissance aérienne et atomique unique – était : « un peuple, un état, un chef ». (Ein Volk, ein Reich, ein Führer). Dans ce programme Heidegger se concentre, quoiqu’en prétendant au titre de Führer spirituel, essentiellement sur le peuple. « Nous sommes le peuple », dira-t-il dans La logique…

Pour l’instant, dans Les prolégomènes…, il acclimate l’idéologie pré-nazie völkisch à l’université et, notamment, contre la phénoménologie husserlienne.

Donnons la formulation théorique de cette acclimatation :

Nous ne sommes donc par partie de l’extensio, – [pour élucider le « sens du monde du Dasein quotidien »] – c’est-à-dire de cette détermination de la réalité à laquelle on peut arriver en s’orientant sur une théorie de la connaissance radicale. Mais le fait qu’il soit possible de déterminer à bon droit le monde primairement à partir de l’étendue et de la spatialité, et en visant une certaine objectivité propre à la connaissance de la nature, montre que la spatialité appartient bien, en un certain sens, au monde, que la spatialité est un constituant du monde. Cela ne signifie pour autant que l’être du monde pourrait être déterminé sur la base de la spatialité, comme le voulait Descartes, et que tous les autres caractères de réalité possibles du monde devraient être fondés sur elle. La question se pose bien plutôt de savoir s’il ne faut pas expliquer à l’inverse la spatialité à partir de la mondanéité, et si ce n’est pas seulement à partir de la mondanéité du monde que peut devenir intelligible la spatialité spécifique du monde ambiant ainsi que la modalité et la structure de l’espace lui-même, sa mise à découvert, la manière dont il peut faire encontre, y compris sous la forme de l’espace métrique pur. Et c’est bien en effet le cas.

Donnons encore la première partie de la phrase suivante :

Expliquer l’espace et la spatialité, en tant qu’une constitution fondamentale du monde, à partir du monde lui-monde et de lui seul et donc en conformité avec la démarche de l’analyse phénoménologique (…)

« … En conformité avec la démarche de l’analyse phénoménologique… » C’est ce que prétends Heidegger. En réalité il ne tente même pas, notamment à partir de sa critique de Descartes, quelque chose comme une déconstruction de la phénoménologie. Il se revendique au reste de l’analyse phénoménologique. Mais son objectif est celui d’une « völkischisation » de la philosophie par une perversion de la phénoménologie.

Le passage cité me semble en réalité en conformité avec le déni hitlérien de la raison. Heidegger utilise les mêmes termes – il faudrait étudier le texte allemand… – pour désigner des choses au contraire distinctes. On peut au reste saisir au passage un des motifs qu’il avait pour mettre à l’écart le philosophe « français » des idées claires et distinctes. Il télescope des plans de pensée différents et brouille à loisir le raisonnement.

Le noeud de la confusion se produit à propos de « monde » et de « spatialité ».

Nous ne parlons pas de la même chose, en effet, quand nous disons :

–  » l’être du monde pourrait être déterminé sur la base de la spatialité, comme le voulait Descartes »…

– « (c’) est seulement à partir de la mondanéité du monde ambiant ainsi que la modalité et la structure de l’espace lui-même, sa mise à découvert, la manière dont il peut faire encontre, y compris sous la forme de l’espace métrique pur. Et c’est bien en effet le cas. »

La phénoménologie husserlienne s’était effectivement posée le probléme en termes de constitution. Dans l’ Origine de la géométrie il s’était agi, pour Husserl, de penser le processus de constitution des idéalités géométriques à partir de notre expérience, y compris pratico-technique, du monde vécu.

Cette visée généalogique – il est question de l’ origine de la géométrie – n’invalide absolument pas le principe d’une construction théorique d’un monde physique effectivement déterminé « sur la base de la spatialité ».

Par les expressions de « monde » ou « d’être du monde », et en feignant d’emprunter le chemin de la constitution, Heidegger espère rien moins que de faire une « révolution völkisch anti-copernicienne ».

Le mot « monde » ne désigne pas le « même monde ».

Et ce n’est pas parce qu’on peut faire dériver les idéalités de la géométrie – les « intentionnalités théorétiques » – du monde pratique, du « monde ambiant », que cela invalide la visée d’une physique fondée sur un concept isotopique d’espace.

Ce qui intéresse Heidegger est en réalité de donner une dignité phénoménologique de façade – en réalité il évacue la rigueur husserlienne – à la spiritualité völkisch. C’est pourquoi il sera plus loin question de contrée, de monde ambiant…

Il élabore une version d’aspect phénoménologique du paysage völkisch, à ce paysage trés particulier où les membres du Volk seront cultivés comme autant d’orchidées tueuses.

Il sur-territorialise philosophiquement le Volk.  

Et construit une approche ontico-phénoménologique de la spatialité ne faisant aucun droit, et pour cause, à l’expérience de la ville.

Le fantasme Völkisch  est celui d’une habitation, destinée au « peuple de penseurs et de poétes », irriguée en permanence par le paysage tandis que des esclaves travaillent dans des concentrations urbano-industrielles en relation permanente et terrorisante avec l’institution du « donner-la-mort » (cela même qui trouvera son « accomplissement » avec la chambre à gaz).

Le Volk est ici une entité spirituelle-paysagère qu’il faut protéger contre la ville, contre le diable, contre les juifs.

(Cela débouchera notamment sur une sorte de schizophrénie massive où d’un côté sera bannie la spatialité rationnelle tandis que, de l’autre, et pour des motifs de puissance guerrière et donc industrielle, seront instrumentalisés massivement les dispositifs techno-scientifiques. Heisenberg, qui est un sympathisant du régime, luttera contre la notion de « science juive » notamment à propos de la relativité.)

Bien sûr tout ceci mérite de plus amples justifications.

Mais terminons cette note sur la page 334 des Prolégomènes en l’espèce de la phrase suivante :

Si l’espace pur de la mesure, de la géométrie est homogène, c’est parce que la mesure et la géométrie ont détruit la structure spécifique de l’ambiance.

Là où, avec Husserl, nous pourrions parler de transcendance ou d’infinitisation, Heidegger utilise le terme diabolisant de destruction. Cette destruction n’est naturellement pas celle de la déconstruction. Le terme se lit ici, sur fond du romantisme völkisch, comme une calamité, un ravage, une catastrophe.

Mais, ne l’oublions pas, le paysage dans la main droite, comme pour faire un salut, et la techno-science dans la main gauche pour faire la guerre et tuer en masse.

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