Heidegger : politique de l’être incomprise

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Sur un site consacré à la littérature on peut lire ces remarques sur Heidegger dues à Richard Wolin :

Martin Heidegger se risqua à son propre récit des fortunes de l’Allemagne. Il était inflexible sur le fait que ce qui s’était passé était essentiellement un phénomène européen et non typiquement allemand. (Son étudiante Hannah Arendt partageait cette approche). Bien sûr, il n’avait pas complètement tort. L’Allemagne est loin d’avoir été la seule à choisir une solution fasciste ou autoritaire aux maladies politiques de l’entre-deux guerres. Mais Heidegger n’était pas un analyste ordinaire du désastre. Son récit était tronqué pour une raison simple: il avait lui-même soutenu le régime nazi. Il dessinait une prophylaxie rétrospective contre ses propres paroles et actes. Dans la vision de Heidegger, les horreurs du nazisme étaient seulement un monumental exemple de « l’oubli de l’être » pour lequel les Allemands ne portaient pas de responsabilité spéciale. Toute la civilisation occidentale, croyait-il, s’était de même écarté de la vérité philosophique première. Dans l’Introduction à la métaphysique, qui sortit en 1953, Heidegger soulignait même que le fascisme allemand était le seul parmi les mouvements politiques occidentaux qui, pour un moment, avait maîtrisé la relation entre la technologie et l’homme moderne. « En cela réside la vérité intérieure et la grandeur du National Socialisme ». La tragédie devait être recherchée dans les limitations intellectuelles des nazis: « Ces gens étaient de loin trop limités dans leur pensée ». Pathétiquement, Heidegger en resta à répéter dans son propre esprit ce qui aurait pu être si Hitler avait tenu compte non de l’appel des guerriers imbéciles du parti mais de celui de l’être, tel qu’il était relayé par le sage de Fribourg. Avec un brin d’attention à l’ontologie, le nazisme aurait pu réaliser son véritable potentiel.

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L’auteur semble confondre l’entretien donné au Spiegel (écrit en 1967 et publié à titre posthume en 1976) et l’ Introduction à la métaphysique. Mais passons. C’est bien dans l’entretien qu’il affirme qu’il considèrait encore que le nazisme était allé dans la bonne direction dans la relation avec la technique. « La tragédie devait être recherchée dans les limitations intellectuelles des nazis », écrit Wolin et de citer Heidegger: « Ces gens étaient de loin trop limités dans leur pensée ». Et Wolin de prêter à Heidegger cette pensée : « Avec un brin d’attention à l’ontologie, le nazisme aurait pu réaliser son véritable potentiel. »

Heidegger est ici incompris. Et cette incompréhension minimise ce qu’on appelle son engagement nazi.

1. La tragédie ne concerne nullement l’extermination des juifs d’Europe.

2. La tragédie c’est, surtout, l’ Allemagne coupée en deux, offerte à l’ouest au libéralisme américain et, à l’est, au bolchévisme soviétique. Le projet hitlérien retourné en une défaite honteuse et en une situation dont il est nécessaire d’évaluer le caractère monstrueux au regard du nazi Heidegger. C’est cela la tragédie.

3. Quant à l’incompétence des dirigeants nazis elle n’a rien à voir, bien entendu, avec le fait qu’ils ont commis Auschwitz mais avec le fait que l’Allemagne se soit retrouvée dans un tel état.

4. Le caractère limité de leur « pensée » signifierait, pour le dire de manière concrète, qu’ils n’ont pas été capables d’exterminer de manière suffisante pour éviter la « dévastation ».

Heidegger n’était pas nazi pour rien. Parmi les nazis il était un des plus radicaux qu’on puisse imaginer. Le potentiel dont parle Wolin, qui aurait pu s’épanouir « avec un brin d’attention à l’ontologie », concerne trés précisément la puissance meurtrière, « thanatique », du nazisme.

Les nazis n’ont pas assez tué, massacré, génocidé. Leur politique n’a pas été assez ontologique en tant que « méditation-décision ». Concrètement ils ont manqué de mettre au point – est-ce en partie à cause de leur haine de la science juive relativiste? – la bombe atomique. (1)

Le nazisme heideggérien est trés précisément cela : un Reich disposant d’une force de destruction suffisante pour détruire tous les sous-hommes jusqu’à Moscou.

C’est ça, heideggériennement, la technique au service de l’être!

Dans les années 60 Heidegger, qui fait je crois par ailleurs un pélérinage (qui sera filmé) en Grèce, montre l’Allemagne coupée aussi honteusement en deux et désigne les responsables : les dirigeants nazis. Ils n’ont pas assez généralisé la bonne technologie, la technologie au service de l’Etre : Auschwitz.

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Au centre de cette question se trouve la figure énigmatique du savant atomiste « aryen » Werner Heisenberg. On se rapportera notamment à l’introduction de Catherine Chevalley à Philosophie, le manuscrit de 1942 de Werner Heisenberg. (Seuil).

Rapidement : Heisenberg, un des maîtres « aryens » de la physique allemande, décide de rester en Allemagne en 1939. Avec une diplomatie fine et efficace il parvient à s’opposer à la condamnation de la « physique moderne juive » incarnée surtout par Einstein. De ce point de vue il aurait permis théoriquement à l’allemagne nazie de se doter ainsi de l’arme nucléaire. Mais il apparaît par ailleurs qu’il aurait découragé Albert Speer, alors ministre de l’armement, en affirmant qu’il lui semblait impossible de mettre au point, pour des difficultés techniques et des difficultés économiques liées à la guerre, une bombe atomique. Albert Speer fit en ce sens un rapport à Hitler. Heisenberg préconisa de lancer un programme de recherche sur les réacteurs. Applications envisagées : équiper des bateaux utilisant l’énergie nucléaire.

(Heisenberg était-il sincére? Craignait-il d’engager l’industrie militaire allemande dans une impasse mortelle? Heisenberg a-t-il a-t-il été un résistant en jouant au contraire de l’argument du réalisme pour priver un régime hautement criminel d’une arme de destruction massive décisive?)

Une date est emblématique : 1942. C’est à cette date qu’est en effet officialisée à Wansee le programme de la solution finale. Mais c’est aussi à cette date qu’est prise la décision définitive de ne pas subventionner la construction d’une bombe.

Albert Speer fait-il partie de ces cadres nazis « indigents » fustigés par Heidegger?

Mais notons que, si « la science ne pense pas », il est plaisant d’imaginer un Heisenberg adopter par patriotisme les révolutions théoriques « juives » puis, notamment persuadé du peu de longévité prévisible de l’hitlérisme, « sabotant » en quelque sorte le programme nucléaire nazi en matière de bombe.

Quelque chose de décisif s’est-il joué ici et qui aurait justifié la « colère » de Heidegger?  Speer aurait commis l’erreur, trop bureaucrate et pas assez motivé par la « différence ontologique », de ne pas avoir osé parier sur la bombe et ses pouvoirs meurtriers. Speer était un nul. Architecte, il avait réussi une brillante carrière en flattant la passion d’Hitler pour l’architecture monumentale de pouvoir. Mais il lui aurait manqué visiblement un « brin d’attention à l’ontologie ».

L’histoire, même trés problématique, de la compréhension d’Heidegger du pouvoir nazi, pouvoir dont il est lui-même un rouage officiel, serait  à faire. Je tente seulement ici des hypothèses qui refusent le récit convenu d’un Heidegger trés peu impliqué dans le nazisme et la définition de ses « buts de guerre ».

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