Le nazisme heideggérien et la technique

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Philosophie magazine de février 2008 a publié un article de Pauline Théveniaud sur Heidegger et la technique intitulé : Martin Heidegger et le vieux pont de bois.

J’en propose ici une lecture questionnante.

L’article commence par l’exposé d’un étonnement et d’une question : Pourquoi, écrit l’auteure, à l’occasion d’une ballade sur les rives d’un fleuve comme le Rhin ou le Rhône, sommes-nous davantage frappés par la présence d’une nouvelle centrale hydraulique que par l’ancien pont de bois emprunté depuis toujours?

Rappelons tout d’abord cette trivialité qu’une philosophie se caractérise par ses sujets d’étonnement et les questions qu’ils lui suggèrent. La philosophie partage avec l’art, et notamment avec le cinéma, la possibilité de s’adresser à son public en choisissant, avant même que soit élaboré un point de vue, un cadrage. Or tout cadrage suppose précisément un hors-champ avec lequel il noue des rapports variés allant de l’occulation pure et simple à la mise en évidence de propriétés cachées.

L’auteure, ici, nous propose d’entrer en intelligence avec Heidegger en faisant en sorte que nous soyons étonnés du fait d’être « davantage frappés par la présence d’une nouvelle centrale hydraulique que par l’ancien pont de bois emprunté depuis toujours. »

Il faut remarquer comme une malice dans l’introduction qui est déjà une faiblesse. Comment ne serions-nous pas frappés par quelque chose de « nouveau » par opposition à quelque chose d’emprunté « depuis toujours »? Cependant quel est le lecteur  qui se trouve en situation de pouvoir faire référence à l’emprunt habituel d’un vieux pont de bois? Sous couvert de nous préparer à bien comprendre la grande pensée de Heidegger la majorité des lecteurs est de fait invitée à faire référence à l’expérience imaginaire d’un vieux pont de bois, chose chaleureuse, sympathique et fraternelle.

On objectera que nous comprenons bien ce qu’est un « vieux pont de bois » surtout si, comme la suite va le montrer, on le compare et l’oppose à la centrale hydraulique, nouvelle en l’occurrence. Mais, précisément, tel est  le problème. Il n’est précisément pas certain qu’on comprenne effectivement ce qu’est un « vieux pont de bois » et à quoi il renvoie hormis que nous sommes enclins à le préférer à l’horrible centrale hydraulique. Nous avons bel et bien, dans notre imaginaire, emprunté depuis toujours un « vieux pont de bois ». Mais la référence à son emprunt ne peut que nous renvoyer à nous-mêmes, à nos rêveries et non par exemple à l’histoire du rapport entre la société et la technique. Nous sommes renvoyés à notre enfance et aux délices d’être porté d’une rive à l’autre par un bon vieux pont. Ce vieux pont de bois a un petit côté berceau…

Quelle différence y a-t-il entre la technique traditionnelle et la technologie moderne? Avec le chapitre « La question de la technique » dans Essais et conférences (Gallimard) Martin Heidegger entend montrer que, dans un cas et dans l’autre, ce n’est pas le même rapport de l’homme avec la nature et le monde qui est en jeu.

« La centrale n’est pas construite dans le  courant du Rhin comme le vieux pont de bois depuis des siècles unit une rive à l’autre. […] Le fleuve est muré dans la centrale », qui le met en demeure de livrer l’énergie qu’il recèle. La centrale et le pont de bois illustrent en réalité deux types de relation à la nature.

* La première est techné, au sens grec d’un savoir-faire qui a partie liée avec les arts. Elle est productrice d’oeuvres, de choses fabriquées par l’homme mais qui s’inscrivent dans la nature, qui peuplent le monde. Sur le pont de bois, le promeneur passe et son regard embrasse le paysage. La technique ancienne permet à l’homme d’habiter en poète.

* La seconde technologie, poussée jusqu’au machinisme, est une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer ses ressources, lesquelles sont à leur tour susceptibles d’être stockées avant d’être transformées. Elle considère la nature comme un « fonds », ne visant pas à produire une oeuvre qui s’intègre à son environnement mais opérant plutôt une coupure radicale entre les produits de l’activité humaine et la nature.

Nous avons toujours de bonnes raisons pour douter de la validité d’oppositions tranchées de manière aussi binaire que : technique ancienne versus technologie moderne, habiter en poète versus habiter en quoi… en barbare?

Ce qui est contestable c’est cette idée que la technique ancienne serait bonne (elle nous permet d’habiter en poète) alors que la technologie moderne serait mauvaise (elle fait de nous des barbares).

Dans cette page nous ne contestons pas que l’industrie humaine, telle qu’elle est encore mise en oeuvre, représente un danger pour la planète et l’ensemble de ses habitants. Nous contestons surtout l’idée que le danger proviendrait du passage de la technique (comme techné) à la technologie (comme, nous allons le voir, arraisonnement).

Dés le début de l’article, mais c’est Heidegger qui nous promène, nous « cadrons » sur une chose sympathique et que nous isolons du système de production qui la rendue possible.

Mais il n’y a pas de pensée du pont de bois sans qu’on considère la forêt elle-même exactement comme on considére le fleuve : un stock d’énergie. A l’époque des ponts de bois on n’utilisait pas uniquement le bois comme matière première pour produire des choses commes des ponts de bois, des maisons, des charpentes, des bateaux. Les forêts étaient considérées également comme des réserves d’énergies destinées à alimenter aussi bien les foyers domestiques que les fours. Les charbonniers préparaient ainsi, au coeur même des forêts, des stocks de charbon de bois. Ce charbon était utilisé dans les forges, par exemple, pour fabriquer des outils, des armes, des fers à cheval. Un sac de charbon de bois est une quantité d’énergie relativement commode et léger à transporter.

L’évocation du vieux pont de bois « emprunté depuis toujours » (!) nous masque en réalité la complexité de tout le système d’exploitation des forêts. La forêt est protégée et gérée aussi en tant que stockage d’énergie. La forêt est un lieu de chasse, de cueillette mais aussi un lieu où l’on stocke l’énergie déjà sous forme d’arbres vivants dont on gère l’abattage et les coupes.

La tromperie du sophiste Heidegger repose sur un cadrage sur le « vieux pont de bois » qui laisse totalement hors-champ le système de l’exploitation forestière.

Ainsi, la construction de la centrale électrique revient-elle à éliminer le fleuve en tant que fleuve pour en faire un mécanisme qui entraîne une machine. « La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de transmission. » Le fleuve lui-même devient un objet technique et meurt en tant que chose naturelle.

Certes la centrale hydraulique appartient à un dispositif général différent de celui auquel appartient le « vieux pont de bois ».

Mais nous ne voyons pas en quoi l’exploitation forestière, qui a permis la construction du vieux pont et la constitution d’un mode de vie fondé en partie sur la combustion du bois et du charbon de bois, a laissé être une forêt dans toute sa sauvagerie originaire.

La forêt heideggerienne est un mythe. Cette forêt, dans laquelle on trace par exemple des chemins de transport, que l’on gère au mieux des besoins en bois de construction et en bois de chauffage, n’est pas plus une forêt que le fleuve est un fleuve du fait de la centrale.

L’association implicite que nous pourrions faire entre le « vieux pont de bois » et une forêt souveraine de sauvagerie est un leurre.

Les ponts de bois, les cheminées des maisons (ces dernières peuvant être en bois), les fours attestent qu’au moins une fraction importante de la forêt sauvage, primaire ou non, a été transformée et entretenue en tant que stockage d’énergie.

Si la centrale sacrifie au moins ponctuellement l’écoulement sauvage du fleuve, elle accomplit surtout comme une contraction du moment de la production d’énergie. Une partie du fleuve elle-même devient de l’électricité potentielle stockée sous forme de masse d’eau. Mais cela relève de la même logique avec laquelle une partie de la forêt est transformée en stockage de chaleur potentielle et d’éléments résistants aptes à la construction.

Si nous appelons EFS la partie de l’espace de la  forêt transformée en stockage d’énergie et ED l’espace de distribution de l’énergie stockée, ces deux espaces EFS et ED demeurent dans un rapport de proportion peu élevé. Notons que la bûche de bois est une partie du stock transportable et que le sac de charbon de bois contient du bois transformé avec une partie de l’énergie contenue en lui-même.

Dans le cas de l’électricité, si le fleuve est bien partiellement transformé en stock d’énergie, ce qui est distribué relève de la transformation du mouvement entretenu par la chute d’eau en électricité. Et l’électricité elle-même, qu’il faut  transformer à son tour en chaleur, en lumière ou en mouvements mécaniques, est beaucoup plus facilement transportable qu’un stère de bois ou qu’un sac de charbon de bois. Dans ce cas l’espace de stockage et de production d’électricité (ESE) est dans un rapport beaucoup plus élevé avec l’espace couvert par la distribution d’électricité (EDE).

Notons cependant que, dés l’antiquité, des poteries et notamment des jarres étaient transportées parfois sur de très grandes distances. Et la poterie exigeait que soit mis à disposition d’importantes réserves d’énergie.

Pensons à ceci : les arbres permettent la construction de bateaux. Leur bois, transformé en charbon de bois, permet le four à poterie et la fabrication de jarres. C’est grâce à l’exploitation des forêts que des jarres pleines d’huile d’olive ou de vin ont pu être transportées sur de grandes distances.

Mais revenons à l’exposé sur Heidegger.

Telle est l’essence de la technique moderne : un « arraisonnement », c’est-à-dire une mise à la raison du monde, une exploitation des connaissances scientifiques pour mettre le réel des connaissances scientifiques pour mettre le réel et ses ressources à notre disposition.

L’auteure de l’article fait une liaison entre « arraisonnement » et « mise à la raison du monde ». L’interprétation peut se défendre. Mais « arraisonnement » traduirait l’allemand Gestell qui signifie plutôt dispositif. Beaucoup de lecteurs de Heidegger ont lu Gestell comme dispositif.

Certes les connaissances scientifiques sont investies dans l’industrie moderne. Mais la mise à disposition des ressources est un phénomène bien plus ancien. Une forêt du Moyen-Age gérée est aussi peu une forêt qu’un fleuve moderne est un fleuve.

Et cette réduction des choses naturelles à l’état d’objet profitable est lourde de conséquences pour l’homme. Notre monde se tranforme peu à peu en un système d’objets intégrés dans une chaîne de moyens permettant de tendre vers une certaine fin. Mais l’individu est-il capable de maîtriser le processus, de déterminer cette fin? En aucun cas, répond Heidegger, qui considère que seules des fins particulières peuvent être dorénavant posées par l’homme. La fin générale reste hors de sa portée. L’illusion est là, mais non la maîtrise, car l’homme n’est plus qu’un maillon de la chaîne. Appartenant pleinement lui-même à la nature, il ne peut faire comme s’il était extérieur au fonds qu’il arraisonne.

Que signifie exactement l’idée selon laquelle « seules des fins particulières peuvent être dorénavant posées par l’homme? » C’est ici que nous voyons le plus clairement émerger le nazisme heideggérien. Car, sans autre précision, le thème nous conduit à l’exaltation de fins particulières en tant qu’elles seraient définitivement coupées de toute possibilité de rencontrer une fin générale. Pour le traduire encore plus clairement, le peuple allemand, le Volk ne peut vouloir qu’imposer ses lois. Pour le nazi Heidegger ce peuple – ce peuple de poètes et de penseurs… – aurait toutes les bonnes raisons du monde pour ne reconnaître d’autres lois que lui-même.

Martin Heidegger voit dans la technique un destin, un processus qui s’impose à l’homme d’aujourd’hui sans que celui-ci en ait conservé la maîtrise. Elle représente un danger – intuition confirmée par les menaces écologiques actuelles – en même temps qu’un défi. Le seul moyen d’en contrer les effets néfastes est d’échapper à sa fascination, ainsi qu’à la conception instrumentale qui ajuste les moyens aux fins, et de mettre en sécurité une part de la nature, de conserver intacte l’essence d’un certain fonds.

Il y a effectivement des « menaces écologiques actuelles ». Mais est-ce pour ne pas écorner la rhétorique de Heidegger que l’auteure n’évoque pas le cas de trés anciennes catastrophes écologiques? Des auteurs ont étudié comment d’anciennes civilisations sont mortes du fait de catastrophes écologiques qu’elles avaient provoquées. La désertification et le déboisement de l’île de Pâques, consécutifs à l’érection massive de têtes colossales sculptées, est aujourd’hui bien connu. Certes ces catastrophes avaient conservé un caractère local. Mais elles suffisent à démystifier la notion d’un ancienne technique écologiquement innocente.

En réalité l’auteure esquive le véritable problème. Les grandes catastrophes écologiques à venir seront mondiales. Pour les éviter ou en amoindrir la violence il est à nouveau nécessaire de renouer avec l’idée de « fin générale ». On ne voit pas comment on pourrait conserver un certain fonds de manière locale sans articuler cette conservation avec une « fin générale ». Le nuage de Tchernobyl s’est moqué des frontières.

L’auteure est en réalité prise dans le filet du nazisme heideggerien. Car ce qui intéressait Heidegger, qui n’a pas bien vu le caractère mondial d’une possible crise majeure de l’environnement, c’était de justifier la préservation de ce « certain fonds » en quoi consistait la « Rasse » allemande, cette race définie spirituellement comme parlant la deuxième langue de l’être après le grec. Et ce projet de préservation a servi à Heidegger à justifier jusqu’à l’extermination, extermination qu’il appelé de ses voeux et n’a cessé de « légitimer ».

Trois remarques finales s’imposent :

1 Ce qui limite et détruit le raisonnement de Heidegger – Heidegger, il est vrai, ne cesse de raisonner contre la raison – c’est qu’en réalité l’opposition du pont et de la centrale hydraulique  a une fonction allégorique et est au service du nazisme. Le Rhin est une métaphore du peuple allemand, du Volk. Le « vieux pont de bois emprunté depuis toujours » est le symbole du paradis perdu de la communauté de « sang et de terre ». Et la centrale hydraulique porte sur ses épaules une symbolique de l' »enjuivement », libéralisme et communisme étant réunis autour de ce « pivot ».

Si le fleuve n’est plus un fleuve, c’est que le peuple n’est plus un peuple. Heidegger a parlé de manière terrifiante de « l’essence encore non purifiée des allemands ».

2 La mondialisation des nuisances écologiques dessinent en creux la nécessité d’une politique mondiale de civilisation. Il est à nouveau nécessaire d’envisager certaines « fins générales ». De nouvelles aventures de type hitlérien ne feraient qu’aggraver la situation et compromettrait l’avenir lui-même. Mais rappelons-nous le sinistre Spengler, si bien assimilé par Heidegger : espèrer en la matière est une faute. Et d’en appeler à la « guerre totale » avec, à terme, la plus belle mort possible. Est-ce ce que nous voulons?

3 Notre intention n’est nullement de renouer avec une conception angélique du « techno-scientifique ». Et nous reconnaissons pleinement les menaces écologiques qui s’annoncent. Mais nous ne pensons pas qu’il faille plaindre ces pauvres SS qui n’ont pas pu se retenir, pris qu’ils étaient dans le Gestell, de jeter les granulés de gaz zyklon dans les chambres à gaz.

Lorsque l’auteure dit : « Appartenant pleinement lui-même à la nature, il [ c’est-à-dire l’homme * ] ne peut faire comme s’il était extérieur au fonds qu’il arraisonne », elle justifie involontairement l’interprétation heideggerienne nazie… de Heidegger. Car s’il n’y a plus que des fins particulières ce que fait le SS c’est bien de se mettre fantasmatiquement du côté de ce fonds à préserver. Et en se faisant meurtrier de masse.

Heidegger fait partie de la catastrophe qu’il s’agit d’éviter.

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* La question est certainement celle-ci. D’un côté il n’y aurait plus de « fins générales », de l’autre on nous parle de l’homme. Cet homme heideggerien ne peut être alors que le « Mensch » au sens de l’ Übermensch, du surhomme nietzschéen nazifié qu’Heidegger, en trés bon tacticien, ne nomme pas explicitement mais laisse seulement entendre. Le Mensch heideggérien n’est absolument pas l’homme au sens où le terme désignerait l’ensemble des êtres humains de la planète en tant que jouissant des mêmes droits fondamentaux. La société heideggérienne est esclavagiste et le Mensch en est le maître.

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1 commentaire

  1. « La tromperie du sophiste Heidegger repose sur un cadrage sur le « vieux pont de bois » qui laisse totalement hors-champ le système de l’exploitation forestière. »

    C’est incroyable comme dès qu’il s’agit de Heidegger certains perdent tout sens critique et se mettent à bêler après leur berger…

    Votre remarque est bien vu sur le filou Heidegger qui derrière son « vieux pont de bois » se garde bien de voir la sur-exploitation des forêts aux siècles passés où le bois était la matière première servant à tout : ustensiles, habitats, chauffage, sans oublier la fabrication des galères et autres navires consommateurs de forêts entières. A tel point qu’il y a aujourd’hui en France, par exemple, plus de surfaces boisées naturelles qu’il n’y en avait au moyen-âge. Et ce, grâce entre autre à la production d’énergie électrique…

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