J-L Nancy, Heidegger et le nazisme

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Les Cahiers Philosophiques n° 111 d’Octobre 2007 sont consacrés à Heidegger et à ses rapports à la politique. Nous y reviendrons.

Ils publient notamment un entretien entre Jean-Luc Nancy et Frédéric Postel. Nous en proposerons plus tard une lecture.

Pour l’instant je voudrais simplement interroger  les trois caractéristiques avec lesquelles J-L Nancy qualifie l’engagement de Heidegger.

… je voudrais seulement préciser maintenant ceci : dans l’engagement de Heidegger il y a :

1) La pensée d’un désir de praxis historique partagé avec toute la modernité, mais se refusant aussi bien à cantonner la philosophie dans un rôle d’indicateur de « valeurs » qu’à adopter l’attitude progressiste dont le concept d’histoire était supposé donné.

Ce qui me surprend c’est d’abord une manière « à la française » de partir de la philosophie vers ce quelque chose qui est appelé « engagement ». Heidegger est ici un philosophe qui partage avec tous les philosophes de la modernité un « désir de praxis historique ». C’est, ici, une première façon de mettre le nazisme de Heidegger dans la classe des engagements des philosophes modernes. Heidegger a été nazi comme Sartre a été marxiste par exemple.

Certaines orientations philosophiques heideggériennes, en général versées à son actif et saluées comme le rejet des « valeurs » et de « l’attitude progressiste », expliqueraient que son engagement ait pu se porter sur le nazisme. Au mieux le point de départ serait bon, mais le choix désastreux. Au pire, pour certains, ce choix est en réalité l’expression d’une crise niée ou occultée par les partisans de la  » valeur » ou de l’historicisme progressiste.

Je voudrais simplement suggérer que le trajet pourrait se faire dans l’autre sens, de l’appartenance « corps et âme » de Heidegger à une tradition nationaliste, raciste,  antisémite et ultraconservatrice, à la philosophie et à son instrumentalisation. La catastrophe nazie ce ne sont alors pas seulement les crimes nazis, ni même « l’engagement » de Heidegger, mais aussi l’instrumentalisation de la philosophie par celui-ci et ses conséquences dans la philosophie elle-même. Et cela ne fait seulement que commencer à être mis à jour.

2) Un aveuglement à la vulgarité de pensée des nazis – qu’un Bataille ou un Blanchot percevaient très bien – rendu possible par une précipitation ambitieuse et naïve, aveuglement peut-être seulement tactique et en tous cas dessillé dès après le rectorat : il suffit de lire tout ce qui après 1935 s’en prend aux notions nazies du « peuple », de l' »Etat » ou de la « race ».

Pour le moins le point 2) est étrangement hésitant. JL Nancy hésite entre un aveuglement qui aurait pour origine la naïveté et un aveuglement tactique, qui est tout le contraire de la naïveté. Mais tactique de quelle stratégie? Les partisans du Heidegger « résistant spirituel » pourront toujours y voir une attitude de prudence.

J’ai déjà soutenu sur le blog l’idée que les critiques de 1935 visent en réalité l’enlisement du nazisme dans la bureaucratie. Celle-ci n’était pas en mesure de comprendre ce qu’il en était du « tournant », du « commencement originaire ». Elle n’en était pas (encore) à la hauteur. Heidegger, en 1935, demande en réalité que soit menée enfin l’entreprise d’extermination. N’oublions pas qu’il termine Introduction à la métaphysique (1935) en déclarant qu’ Etre et temps n’était pas un livre mais une tâche! Heidegger, un an après la démission du rectorat, s’avère en réalité sur-hitlérien et particulièrement acharné et résolu. Heidegger n’est absolument pas un philosophe qui se reprend après le rectorat. C’est en réalité le « penseur d’Auschwitz »…

Il est « temps d’être »…. suggère-t-il, il est temps d’opérer le grand tournant, de reconnaître le destin historial du Volk, de prendre la mesure de ce qu’exige le « commencement originaire »!

3) Enfin un aveuglement beaucoup moins explicable à la brutalité politique, pratique, physique et morale des nazis et plus particulièrement à leur antisémitisme. Sur ce plan, c’est de l’homme seul qu’il s’agit, et cet homme est inexcusable comme tous ceux – notamment la quasi-totalité des philosophes allemands du temps, pour ne rien dire des autres intellectuels, et pour ne rien dire de l’opinion internationale – qui ont laissé les SA s’emparer du pouvoir des rues pour préparer celui du Reich. Mais de cet homme à ce que j’ai esquissé plus haut comme analyse d’une situation de pensée, la conséquence n’est pas bonne.

Malheureusement ce second aveuglement est parfaitement explicable et cohérent avec la thèse d’un nazi philosophe, d’un nazi en philosophie. Heidegger n’est pas tant un philosophe un temps égaré, qu’un nazi qui sait parfaitement quoi faire dans et de la philosophie.

Nancy ne trouve ici pas mieux que de noyer la part humaine du grand philosophe dans la « masse » des intellectuels au mieux indifférents, au pire approbateurs ou complices.

Et là il y a un coup de baguette magique extraordinaire : c’est de l’homme seul qu’il s’agit. Entendons : cela n’a rien à voir avec sa philosophie ou sa pensée.

C’est une situation trés étrange de la part d’un philosophe de l’existence, du créateur de l’ analytique existentiale, de la Daseinanalyse. 

Il apparaît incroyable que les grands penseurs heideggeriens ne trouvent rien d’autre à dire qu’à constater cette coupure entre l’homme et le penseur de l’existence.

Lors même qu’on peut trouver dans les textes de Heidegger de quoi comprendre principiellement comment entre l’homme et la pensée il y a au contraire une très claire et profonde correspondance. (Ce qui ne signifie pas que le corpus ne soit pas traversé par de grandes tensions.)

Nancy essaie de bétonner la coupure en déclarant non pertinente la relation de conséquence entre l’homme et la « situation de pensée ».

Heidegger, souvenons-nous, avait dit avec Hölderlin « la magnificence de ce qui est simple ».

Il y a du simple, effectivement, et toute la magie nazie de Heidegger consiste à le magnifier.

L’Etre, dont Nancy en remet la question au centre, a aussi une interprétation très simple chez Heidegger, y compris (et surtout) quand il est pensé dans sa transitivité : c’est la « race spirituelle » du Volk, dont Hitler et Heidegger eux-mêmes en sont des phares, et dont la mission historiale relève du « commencement originaire », du « tournant » en l’espèce de l’extermination.

Les trois points de Nancy sont parfaitement compatibles avec la thèse de l’introduction du nazisme dans la philosophie par Heidegger. Ne reconnaissant pas l’existence de ce plan et la stratégie discursive qui le sert le système des trois points proposés par Nancy constituent une occultation incapable de faire barrage à l’introduction.

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1 commentaire

  1. eh oui, Heidegger c’est la droite anti-moderniste, mais en même temps il est un peu comme les marxistes de son temps, il est naif et pas si sympa que cela en fait, mais en même temps il a tout compris à tout et surtout à la Shoah, Heidi c’est tout et rien, et JL Nancy il est temps de s’en rendre compte, c’est vraiment n’importe quoi.
    JV.

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