D’une traduction indésirable de Heidegger

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Heidegger restera comme un cas unique dans l’histoire de la philosophie du XX° siècle. On a dit, parfois non sans ambiguïté, qu’il fallait apprendre à lire Heidegger en allemand. La pensée de Heidegger serait inséparable de l’ouverture privilégiée à l’Etre que permet la langue allemande, seconde langue de la pensée après le grec.

Mais il y a une autre traduction possible et nécessaire, c’est celle qui consiste à traduire le texte pensant de Heidegger dans le texte nazi qu’il transporte en même temps qu’il le code. J’ai déjà dit que Heidegger avait des motifs particuliers pour se croire lui-même au-delà de la philosophie. Une philosophie nazie, nécessairement explicite en tant que philosophie, serait autant monstrueuse que contre-productive au regard des hitlériens. Il fallait que Heidegger parle d’un lieu, transphilosophique, qui rende possible son commerce particulier.

Considérant qu’il y a une pensée digne de transmission chez Heidegger certains de ses lecteurs refusent de concourir à cette traduction interne au texte de Heidegger (quoique, probablement, le nazisme de Heidegger soit plus explicite en allemand qu’en français).

Les plus « résistants » à cette traduction sont en réalité bien heureux de pouvoir limiter le nazisme heideggérien à la période dite du rectorat. La démission de 1934 correspond pour nous, au contraire, à une décision fondamentale : le nazisme de Heidegger s’exprimera désormais moins en termes de pratiques institutionnelles – révolutionner en accord avec le Führer l’université allemande – qu’en termes « poético-pensants ». Heidegger s’est investi de la mission de constituer une version à façade honorable, académisable, de l’hitlérisme. Dans le dispositif nazi dans son ensemble ce sera « son combat » à lui : préparer spirituellement un futur au nazisme.

Pour nous non seulement Heidegger est resté nazi jusqu’à sa mort mais, pour mettre les point sur les « i », en restant nazi il a construit une « légitimation » rampante d’Auschwitz. Sa fidélité est demeurée jusqu’au bout active et en un sens militante.

Voici quelques repères pour une telle traduction aussi indésirable :

1. Dans le § 27 d’ Etre et temps on trouve par exemple ceci : « Nous rencontrons les autres tels qu’ils sont dans le monde ambiant de notre préoccupation; et dans ce monde, ils sont ce qu’ils font. » Peut-être faudrait-il préciser : ils sont ce qu’ils sont supposés faire. Pour le moins on comprend qui est désigné, par un jeu implicite d’oppositions, par cette phrase. Certains sont dans les affaires, le commerce, la publicité, l’argent. D’autres seront d’autant plus qu’il feront ce qu’il faut contre les premiers. « Tout ce qui est original, continue plus loin Heidegger, se dévalue comme une chose connue depuis longtemps. Ce qui a été conquis au prix de l’effort devient objet d’échange ».

Avec Heidegger, deux ans après la publication du Mein Kampf d’Hitler, l’antisémitisme devient une catégorie d’une ontologie existentielle. La conjonction avec le futur état hitlérien se trouve ici en position d’attente.

Toute l’analyse du « on » n’est qu’une caricature, sur le thème de l’enjuivement, de l’universel. Cependant « s’il arrive – il s’agit du Dasein ou « être-là »  – qu’il manifeste à soi-même son être authentique, cette découverte du « monde » et cette manifestation de l’être-là ne pourront s’accomplir que grâce à l’élimination et la destruction des camouflages, occultations et dissimulations par lesquelles l’être-là se ferme à soi-même ». Ce passage est parfaitement consonnant avec le thème de l’ennemi intérieur. C’est en débusquant et combattant l’ennemi intérieur que l’être-là – l’être-là « aryen » – reconstituera son authenticité.

2. Nous sommes  à quelques années de l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Deux ans après cette arrivée Heidegger concluera son Introduction à la métaphysique, qui est un cours de 1935, par une référence à Etre et temps : « Etre et temps » désigne dans une méditation de ce genre, non pas un livre, mais ce qui est proposé comme une tâche. Il faut entendre par là : Cela que nous ne savons pas ou que, si nous le savons authentiquement, c’est-à-dire comme tâche proposée, nous ne savons jamais que sur le mode du questionner« .

Quel changement après deux ans de nazisme d’Etat! Etre et temps devient une tâche! Et nous connaissons cette tâche : débusquer et combattre l’ennemi intérieur. Et cela est légitime car fondé sur un savoir authentique!

Mais, en 1935, rien n’est encore décidé concernant l’ennemi intérieur. Cela doit donc demeurer un « questionner », mais le questionner d’une « tâche proposée ». Comme si Heidegger était le chef pétitionnaire d’une demande concernant la Vernichtung, l’extermination! Il était effectivement, à mon avis, un des plus acharnés.

3. Nous sommes cette fois en automne 1946. Le procès de Nüremberg a eu lieu et des responsables nazis ont été condamnés notamment pour crimes contre l’humanité.

Que les nazis se rassurent et ne perdent pas courage! Leur Heidegger déclare dans La Lettre sur l’humanisme : « Le langage est la maison de l’Etre. Dans son abri, habite l’homme ». Non seulement « l’homme » – le « Mensch » aryen – a été mis à l’abri dans et par le langage de Hitler, mais Heidegger continue à porter le flambeau. Le « Mensch » hitlérien est désormais à l’abri dans le langage heideggérien. Et cela est d’autant plus important qu’en disant cela Heidegger déclare implicitement qu’Auschwitz a été également l’abri du « Mensch ». Au moment même où le procès de Nüremberg s’achève!

Au reste dans la même Lettre, Heidegger récuse le procès de Nüremberg et en renverse les termes : ce sont les juifs qui  ont commis le crime contre l’humanité – contre l’humanité authentique du « Mensch » – et les chefs nazis, ces héros, ont été injustement condamnés!

Et cela il le dit dans la pénombre de son texte en s’étonnant auprès de Jean Beaufret, au moment même où les juges de Nüremberg instituent le crime contre l’humanité, qu’il faille maintenir le mot « humanisme ».

Et alors que le monde vient de découvrir l’horreur des camps et des centres d’extermination Heidegger réduit « l’humanisme » a un « …isme » circulant sur le « marché de l’opinion publique ». Il évoquera lui-même, dans la Lettre, le fameux paragraphe 27 d’ Etre et temps.

Traduction : le procès de Nüremberg n’est qu’une publicité juive destinée à détruire l’authenticité de l’accomplissement manifestée dans la Vernichtung par le « Mensch »!

Heidegger tel qu’en lui-même il se traduit en chef spirituel nazi!

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Post-scriptum de Heidegger :

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« L’ennemi n’est pas nécessairement l’ennemi extérieur et l’ennemi extérieur n’est pas nécessairement le plus dangereux. Il peut même sembler qu’il n’y a pas d’ennemi du tout. L’exigence radicale est alors de trouver l’ennemi, de le mettre en lumière ou peut-être même de le créer, afin qu’ait lieu ce faire front face à l’ennemi et que l’existence (Dasein) ne soit pas hébétée. […] et de mettre en place l’agression à long terme ayant pour but l’extermination complète. » (Il s’agit d’un extrait d’un cours de 1933 de Heidegger intitulé De l’essence de la vérité. Cité par Reinhardt Linde.) 

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2 commentaires

  1. Je suis absolument sidéré de voir sa pensée emportée par un pur négativisme, quand il y a tellement d’autre chose à penser en premier lieu, l’être évidemment, qui d’autre ?
    Son texte majeur est publié en 27 quand le parti nazi collectait à peine 100000 adhérents (je ne vérifie pas le chiffre) et qu’on était en pleines années folles et que le nazisme allait éclore je dis bien éclore avec la crise de 29, les précédents du nazisme sont à chercher dans l’anti-judaïsme.
    Se décarcasser l’esprit, pire plier l’ESprit absolu en autant de cheveux qu’il est possible est impressionnant surtout au vu d’extraits d’oeuvres aussi peu parlant et explicites que ceux que vous extrayez. Si vous voulez des preuves, chercher des preuves claires et non à disséminer le doute sur un élément biographique qui tombe devant les exigences de l’être, de toute manière.
    Tout bonnement hallucinant de voir des trucs pareils. Je me suis intéressé à des bouquins sur le sujet il y a quelques temps et quand j’ai vu la vacuité intégrale de ceux-ci, j’ai vite compris qu’il fallait détacher à tout prix Heidegger d’un fait politique qui est plus important que la pensée politique qu’Heidegger n’a pas.
    C’est comme de demander à un footballeur son avis sur le criticisme kantien, ou presque. ça n’empêchera pas le footballeur d’avoir une bibliothèque et Kant dedans. De là à ce qu’il l’est lu, il y aura une marge.
    Faire tout un blog sur le sujet, je serai curieux de savoir l’élément personnel qui vous y a expédié.

    Merci pour votre écoute et pardon de mon « étonnement ».

    —————–

    Réponse de Skildy :

    Le fait que Heidegger ait eu pour projet fondamental d’introduire le nazisme dans la philosophie me semble constituer un motif suffisant pour en faire un des thèmes d’un blog.

    « Etre », chez Heidegger, fonctionne comme un mot-valise permettant de désigner implicitement la « race » et notamment la race aryenne supérieure. (Et supérieure par la langue, la pensée… et la pensée de Heidegger lui-même).

    Quant à l’anti-judaïsme vous avez raison. Mais, précisément, Heidegger est profondément adossé à cette « tradition ».

    Même dans Etre et temps il fait de l’antisémitisme une sorte de catégorie existentiale.

    Désolé mais Heidegger est un nazi acharné. Toute La lettre sur l’humanisme est une petite machine de guerre dirigée contre le procès de Nüremberg.

    Si on peut affirmer que Heidegger introduit le nazisme dans la philosophie c’est précisément qu’il pouvait le faire… Cela signifie notamment qu’on peut toujours le lire dans l’incrédulité de son projet politique criminel. Sinon l’introduction ne pourrait avoir lieu.

    Ses compagnons nazis auraient pu le « punir » dans le cas où il aurait rédigé quelque chose comme un « manuel de philosophie nazie »!

    Pensez-y : Auschwitz est aussi inconcevable qu’un Heidegger nazi. Et pourtant…

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  2. Je pense aussi parfois que certaines affirmations de Skildy mériteraient d’être textuellement plus étayées. Mais ce n’est pas une raison pour verser soi-même dans l’hallucination, qui plus est à vocation « historique ». Ainsi quand pseudonyme1 avance
    « Son texte majeur est publié en 27 quand le parti nazi collectait à peine 100000 adhérents (je ne vérifie pas le chiffre) et qu’on était en pleines années folles et que le nazisme allait éclore je dis bien éclore avec la crise de 29 (…) »
    énorme, et auto-contradictoire … un parti qui va « éclore » en 29 et qui compterait (mais on a pas vérifié, c’est pas grave on va en parler quand même …) 100 000 adhérents en 27, pas mal pour un parti encore même pas né (en fait, il est né après la première guerre mondiale, et quand est-ce que d’aucuns vont se rendre compte que non le nazisme n’a pas « surgi » ou « éclôt » en 29 voire en 33, et que son histoire ne s’est pas terminée en 45 ?).
    Pas mal aussi le mythe de l’apoliticité de Heidegger, « Je me suis intéressé à des bouquins sur le sujet il y a quelques temps et quand j’ai vu la vacuité intégrale de ceux-ci, j’ai vite compris qu’il fallait détacher à tout prix Heidegger d’un fait politique qui est plus important que la pensée politique qu’Heidegger n’a pas. » Ce monsieur Pseudonyme aurait mieux fait de lire de plus près ces ouvrages dont il déclare la vacuité sans la prouver.
    Mais monsieur a des excuses : dans le récent numéro de la revue les cahiers philosophiques (n°111) on voit des « sommités » se livrer (en un meilleur français, reconnaissons le) à des manoeuvres du même genre. Malheureusement pour eux, ce numéro contient aussi la transcription et la traduction d’une émission en Allemagne portant sur l’ouvrage d’E.Faye (« Ein Volk, ein Reich, ein Denker », voir : http://www.cndp.fr/lesScripts/bandeau/bandeau.asp?bas=http://www.cndp.fr/revuecphil/accueil.htm
    Les entretiens sont téléchargeables en pdf). On se rend compte alors que chez nos voisins la question de l’antisémitisme et du nazisme de Heidegger peut-être discutée et affrontée directement, et ce par des gens plus que compétents qui étrangement ne trouvent pas les thèses d’E.Faye scandaleuses (et qui savent apprécier sa connaissance de leur langue), voire même qui trouvent qu’il aurait pu aller plus loin sur certains points …
    étrange, ce que l’on gagne à sortir de sa basse-cour …
    JV

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