Heidegger : Badiou touche-t-il au fond?

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Viens de paraître Heidegger. « Ma chère petite âme ». Lettres à sa femme Elfride 1915-1950. (Préface de Alain Badiou et Barbara Cassin).

Faut-il espérer que le monde entier lise ce recueil des lettres de l’introducteur du nazisme dans la philosophie à sa femme (elle-même nazie) comme s’il s’agissait des lettres d’un héros de la pensée, et de la pensée occidentale?

Jetons un regard sur la tranche de l’ouvrage, de droite à gauche :

L’ordre philosophique

Martin Heidegger

« Ma chère petite âme »

Seuil

J’avoue être saisi d’une sorte d’effroi. S’agit-il d’un gag, d’un mauvais rêve? Je dois me calmer un peu avant de raisonner l’effroi.

On peut lire cette tranche éditoriale de cette façon :

L’ordre philosophique : comme on dit « l’ordre règne ».

Martin Heidegger : Introducteur du nazisme dans la philosophie.

« Ma chère petite âme » : le « grand philosophe introducteur du nazisme  » qualifiant sa femme de « petite âme ».

Seuil : un  seuil franchit dans le grotesque!

Une lueur de lucidité de Badiou et Cassin : « … le portrait de lui-même que Heidegger, lettre après lettre, dessine pour son épouse, même s’il est aussi une pose et un mensonge, comme tout portrait, n’en est pas moins clairement déchiffrable comme un éclaircissement involontaire des procèdures de la pensée ». (Page 23, Op. cité).

La lumière jetée par la lueur est vite étouffée par les auteurs  de la préface. Alors que la pose et le mensonge heideggériens ont une signification fondamentale, ils sont ramenés à la ruse de « tout portrait ». Voilà l’affaire vue par le « petit bout »… et transformée en bouillie de chat.

Quant aux « procèdures de la pensée » : l’essentiel est bien que la « pensée », chez Heidegger, est à la fois l’alibi et le dispositif théorique d’introduction du nazisme.

Il y a quelque chose de scandaleux dans le texte de Badiou-Cassin. Mais ils ont appris auprès de Heidegger lui-même qu’il y a désormais des scandales qui, ne choquant plus personne, ne sont précisément plus des scandales.

Lisons ceci, qui caricature la position d’Emmanuel Faye : « … Heidegger est disqualifié comme philosophe et doit être retiré des bibliothèques où il se pourrait qu’il corrompe la jeunesse ». (P. 12)

Vous avez bien lu : les attaques contre Heidegger-le-nazi sont assimilées aux attaques contre Socrate!

Ce qui est incroyable, également, c’est la superbe avec laquelle « l’ordre philosophique » décide des choses : « … au fond il n’y a plus rien d’intéressant à dire sur l’antisémitisme et le nazisme de Heidegger, si l’on s’en tient aux deux positions dominantes aujourd’hui ».  (P. 12).

La déclaration est quelque peu ambigüe.

Mais, en réalité, tout reste à faire.

Je veux dire qu’il faut entrer dans le détail de ces « procédures de la pensée » en vertu desquelles le nazisme est introduit dans la philosophie.

Et là un immense champ de recherche a été en réalité (ré)ouvert par E. Faye. Et Badiou-Cassin ne l’enterreront pas.

Malgré cette folie qu’ils infligent aux lecteurs de Heidegger  en instituant une coupure entre le penseur et l’idéologue : « Heidegger est certainement un grand philosophe, qui a été aussi, et en même temps, un nazi très ordinaire ». (P. 12).

Bref Heidegger est un fou furieux : il pense en grand philosophe mais à distance du nazi « très ordinaire » qu’il  n’a cessé d’être.

Comme l’écrit lui-même Heidegger à la fin et de manière abrégée :

Ma ch. pte â. (Ma chère petite âme).

Badiou-Cassin  prennent le lecteur pour une Ma ch. pte â.

Lisons, en français : machptâ!

J’veux pas être une machptâ! J’veux pas qu’on me mette ça dans le crâne!

Mais pourquoi Badiou-Cassin écrivent-ils « Heidegger est certainement un grand philosophe ». En sont-ils après tout si sûrs?

Ce qui frappe surtout c’est leur habileté à s’en tenir, malgré certaines remarques, à une sorte d’effet de surface. Il faudra un jour un écrivain ou un auteur dramatique pour nous faire pénétrer dans un monde d’omissions, de dissimulation, de mensonges, de paraître. La famille Heidegger est une famille de nazis où la mise en scène du « nous » atteint un rare niveau de cynisme.

Qui corrompt qui et avec quelle méthode?

Parce que le nazisme est une politique par nature criminelle toute approche qui ne met pas en son centre les manoeuvres de ruse, de dissimulation, de cryptage, de secret, de fabrication de leurres est mystifiante. On rate toujours quelque chose quand on n’initie pas le lecteur au dispositif du crime de masse d’Etat.

La question essentielle demeure de savoir comment un nazi supposé « très ordinaire » se prend à son jeu philosophique de manière à se faire l’ardent complice du meurtre de masse. Je soutiens que, chez Heidegger, il n’y a effectivement pas simple juxtaposition entre le nazi ordinaire et le professeur extraordinaire. Ce dernier s’est fait le champion « spirituel » de l’hitlérisme.

Par exemple le passage de la lettre du 6 avril 1930 sur Berlin :

« Cette fois-ci la ville et tout m’est déjà complétement indifférent. Le manque absolu de sol de ce lieu est monstrueux et pourtant ce n’est finalement pas un réel gouffre pour la philosophie. Berlin doit être conquis de l’extérieur. » (p. 222).

Berlin ville cosmopolite, moderne est un monstre. Il ne s’agit pas seulement d’une remarque d’un professeur de province. En tous cas celui-ci adhère à la vision déjà nazie de ce qu’est la démonie, notion théorisée dans Introduction à la métaphysique et qui est un autre nom de « l’enjuivement ».

Quelques lignes plus haut ne dit-il pas de la nomination d’Ernst Cassirer à un poste d’université qu’elle serait « insignifiante et superflue »? (p. 221)

Comme Heidegger est un auteur de référence déjà bien en place, et un filon pour l’édition, on « s’arrange » pour limiter la profondeur avec laquelle on scrute son nazisme. Que des noms comme Badiou et Cassin, grandes figures de l’Ordre philosophique, reconduisent la thèse de la disjonction entre le « grand philosophe » et le « nazi très ordinaire » est une catastrophe intellectuelle. On attendrait d’eux qu’ils esquissent au moins un pas dans la direction d’une analyse, même s’il est d’abord une éventualité, d’un « nazisme philosophique » heideggérien. Faire croire, au prétexte du caractère un peu crétin de l’âme du nazi (trés) ordinaire que le philosophe Heidegger, méritant pleinement son titre, n’aurait rien à voir avec le nazisme est une faute intellectuelle et morale.

Il y a un cliché du « nazi trés ordinaire » qui sert ici à nous décharger d’avoir à lire le texte philosophique heideggérien comme un texte où a lieu une introduction du nazisme dans la philosophie.

Comme si, en étant et un professeur extraordinaire et un  nazi trés ordinaire, Heidegger ne peut pas avoir eu comme projet d’introduire le nazisme dans la philosophie.

Tel serait le théorème central de la théorie Badiou-Cassin : Heideggersophe et Heideggernaze sont des caissons étanches.

Si le lecteur s’en tient là alors « l’ordre philosophique » est une farce sinistre. Une nouvelle scolastique selon laquelle, dans le même individu, une substance philosophique transmissible coexiste avec une substance nazie ignoble et sans qu’il soit vraiment question de leur « communication ».

Il faudrait au moins se doter de quoi les désintriquer.
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3 commentaires

  1. La régression de Badiou vers une lecture platement immanente est une affaire à suivre de très près. Qu’a-r-il fait des leçons de lecture de ses maîtres Althusser , Lacan, Foucault?

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  2. Entre nous, cela fait quelques temps que Alain Badiou régresse, tellement longtemps que je me demande quand il a fait autre chose. Le tout étant assez cohérent avec son admiration jamais reniée pour Staline et Mao …
    Personne ne se souvient donc de ses sorties sur l’État d’Israel, dont on semble avoir besoin pour critiquer sa politique de dire qu’il s’agissait d’un projet nazi, forcément nazi, en plus d’autres sorties sur cette sale démocratie parlementaire dont il faut forcément finir pour … pour quoi ? La discipline éclairée par le « Maître », justement (et la majuscule est de A.B. himself).
    La bêtise stylisée dont Skildy fait ici état n’est de fait pas une surprise pour moi.
    J.V.

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  3. Il me semble que votre critique, contrairement à ce que vous croyez, rentre tout à fait dans la pensée de Badiou lui-même. Lisez son séminaire sur Heidegger (1986) qui vient d’être publié: en deux mots, il y dit notamment que cette pensée heideggerienne du questionnement infini aboutit, à certains moments, à la nécessité d’une affirmation, d’une décision qui lui viendraient de l’extérieur, et Badiou mentionne : Dieu, et le Führer. N’est-ce pas justement penser le rapport de cette philosophie avec le nazisme ?

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