Heidegger et les « philosophies national-socialistes »

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On peut trouver sur certains sites contestant le nazisme de Heidegger l’argument selon lequel, pour avoir écrit ceci : « les pénibles ramassis de choses aussi insensées que les philosophies national-socialistes » , Heidegger aurait témoigné d’un anti-nazisme d’autant plus courageux qu’il a écrit cette phrase en 1938 et alors que l’hitlérisme a déjà depuis longtemps fait main basse sur l’Université et la culture.

Il faut d’abord s’étonner que des philonautes heideggériens donnent une telle importance à une remarque en « coup de griffe » alors même qu’ils la soustraient à son contexte.

Or, selon nous, toute l’activité de Heidegger depuis le rectorat jusqu’au début des années 1940 a consisté pour l’essentiel à radicaliser le nazisme.

L’objectif principal de Heidegger a été de fournir une justification de la nécessité de passer d’un antisémitisme « artisanal » à un antisémitisme d’extermination.

Dans le discours du rectorat comme dans Introduction à la métaphysique il a, de manière évidemment cryptée, lancer un appel à l’extermination. (En ce sens Heidegger serait le véritable « fondateur » de la biopolitique d’extermination.)

Il faut avoir en mémoire que, lorsqu’il écrit la phrase sur le « ramassis », nous sommes en 1938 : la guerre n’est pas encore déclarée et le génocide n’a pas encore commencé.

Heidegger bout d’impatience car c’est un hitlérien acharné.

En réalité sa soi-disante critique du nazisme est une critique de son côté « philosophique ». Pour le dire de manière abrupte : il critique l’antisémitisme philosophique et son enlisement dans le biologisme pour faire passer le nazisme au stade de « commencement originaire » fondée sur « l’ouverture déterminée à l’estance de l’être ». Et pour être encore plus clair : son rejet de la « philosophie national-socialiste » est en réalité un appel « vibrant » au génocide. L’antisémitisme ne doit pas tourner en vinaigre philosophique mais se muer en événement historial capable d’ouvrir une nouvelle époque de l’être. L’antisémitisme de philosophie, et de philosophie biologique, est « réactif » et non « historial ».

Et il faut que le « tournant », le tournant historial, ait lieu. Pour le traduire encore plus clairement : il faut cesser de « philosopher » et créer quelque chose qui deviendra la « shoah par balles » puis Auschwitz. C’est la condition pour que le « commencement originaire » ait lieu.

Heidegger cherche à s’adresser à « l’élite de l’élite » nazie, notamment aux SS de « culture ». Il leur crée, avec panache et sur fond du mythe du « peuple de penseurs et de poètes », la justification de la nécessité de l’extermination.

La phrase soi-disant anti-nazie provient d’un addenda à la conférence L’époque des « conceptions du monde » prononcée le 9 juin 1938.

Or, dans cette conférence, il y a une « fantaisie grecque » de Heidegger qu’on peut lire comme une justification de « l’antisémitisme ontologique d’extermination » qui a toujours été celui de Heidegger.

Voilà ce que dit Heidegger dans le contexte d’une analyse de ce que, dans Introduction à la métaphysique, il a désigné par l’expression de « mésinterprétation de l’esprit », mésinterprétation obscurcissante et qui est le fait, mais dans ce texte il prend soin de ne pas utiliser cette terminologie, de « l’enjuivement du monde ».

L’interprétation moderne de l’étant est encore plus étrangère au monde grec. Un des énoncés les plus anciens de la Pensée grecque sur l’être de l’étant dit : To gar auto noein estin te kai einai. Cette phrase de Parménide veut faire entendre qu’à l’être appartient, parce que par lui requise et déterminée, l’entente de l’étant.

L’étant, c’est l’épanouissement de ce qui s’ouvre, de ce qui, en sa présence, arrive à l’homme comme au présent, c’est-à-dire dire comme à celui qui s’ouvre lui-même à la présence des présents en la laissant entendre, l’entendant ainsi lui-même. (Chemins qui… page 118).

L’expression clé est : « l’épanouissement de ce qui s’ouvre ». Telle est la manière heideggérienne de dire et de justifier l’extermination laquelle, encore une fois, n’a pas encore eut lieu quand le texte est écrit.

L’expression renvoie au thème opposé de « l’obscurcissement du monde » (« enjuivement ») mais aussi aux thèmes conjoints du « tournant », de « l’historial », du « commencement originaire ».

Et cela il faut l’entendre. C’est-à-dire l’écouter et comprendre.

C’est un conseil que je donne à ceux qui prennent certaines phrases de Heidegger comme ayant été écrites par un scribe humaniste plutôt sympa.

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Remarque. Il est vrai que, dans la mesure où la phrase est extraite d’addendas qui n’ont pas été prononcés au cours de la conférence, il faudrait d’abord s’assurer que la formulation de ces addendas datent bien du moment où la conférence a été prononcée.

Quoiqu’il en soit cela ne change rien sur le fond. Dans le pire des cas Heidegger a pu donner a posteriori une touche de « critique du nazisme ». Mais, quand on regarde bien, ces touches ne remettent jamais en cause le noyau le plus radical du nazisme. Il a toujours critiqué la mollesse du « nazisme de philosophie » (de « conception du monde »). Il l’a toujours trouvé empêtré dans ce qu’il prétendait pouvoir se « libérer ». D’où l’appel au « tournant », au « commencement originaire », à la « décision », à « l’ouverture déterminée à l’estance de l’être ». L’antisémitisme doit cesser d’être une « conception du monde », ou un élément d’une « conception du monde », pour se muer en « tournant historial ».

Heidegger est un auteur nazi radical. Et c’est comme tel qu’il doit être étudié et déconstruit par les historiens, les historiens des idées et les philosophes qui ne supportent plus le négationnisme du nazisme de Heidegger.

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