Heidegger a-t-il instrumentalisé René Char?

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Nous n’en finissons pas d’expérimenter la schizophrénie d’une situation où l’invitation académique à la déférence admirative envers Heidegger, à se l’incorporer spirituellement contredit la recherche de l’esprit libre en quête de la vérité politique du personnage et de son oeuvre. Pour ma part Heidegger est un nazi, et pas seulement affecté d’une vague sympathie humorale. Il s’est lui-même construit comme le dépositaire des fondamentaux du nazisme. Le monument Heidegger est une véritable pérennisation de la logique de tout dispositif de type national-socialiste.

Au lendemain de la guerre, avec la complicité d’un réseau français, il s’est livré à une légitimation de son crypto-nazisme. Quelle satisfaction, après la défaite militaire et l’interdiction d’enseignement, que d’abattre symboliquement René Char, grand poète et résistant français. L’abattre en l’enrôlant dans son entreprise de relève du nazisme.

Je ne sais rien des détails d’une rencontre et d’une amitié. Heidegger, pour reprendre le mot à Hannah Arendt, est un prince – un « prince de la pensée » mais un prince. Il savait se faire aimer et admirer tout en tuant symboliquement celui qui succombait à la séduction.

Voici comment François Fédier, au cours d’une émission de Bibliothèque Médicis, a parlé des rapports de Heidegger à René Char :

François Fédier : … Char est à mes yeux le plus grand résistant français au nazisme.

Jean-Pierre Elkabach : Ha!.. Mais c’est une bonne caution pour Heidegger!

FF : Je ne pense vraiment pas que Heidegger a voulu aller voir René Char parce que ce serait pour lui une caution. Je pense au contraire qu’il a voulu aller voir René Char parce que c’était un poète et qu’il était extrêmement, extraordinairement attentif à la parole poétique. Et le fait que René Char ait reconnu en Heidegger un de ses alliés substantiels me paraît être non pas une preuve parce qu’il n’y a pas de preuve dans ces cas là, mais il y a… je dirais on devrait au moins voir l’idée que c’est un indice pour se calmer et pour ne pas lancer des accusations folles.

JPE : Le problème qu’on vous posera c’est de savoir si en dehors de son travail sur Hölderlin, qui est allemand, René Char connaissait toutes les oeuvres de Heidegger d’autant plus qu’elles n’étaient pas encore traduites et qu’elles sont loin d’être traduites…

Soulignons le slogan sans doute préparé d’avance par Fédier : Char est à mes yeux le plus grand résistant français au nazisme.

C’est caractéristique de la rhétorique des heideggériens de secte. Heidegger lui-même, pour le dire ici de manière brève, est le publicitaire spirituel du nazisme, le démarcheur discret et rusé de l’hitlérisme auprès des couches cultivées.

Mais que juge Fédier dans son slogan : le résistant ou le poète? Et que sont tous ces résistants anonymes qui se sont parfois héroïquement sacrifiés?

Le slogan est méprisant et profondément cynique. Mais il s’agit surtout de participer à la légitimation du nazi Heidegger. Il importe alors que Char soit transformé en slogan publicitaire au service de Heidegger.

Une bonne façon, pour le nazisme heideggérien, d’abattre symboliquement un des symboles de l’esprit français de résistance.

La louange est ici tueuse. C’est une manière ignoble de coller la mémoire de Char au poteau heideggérien.  

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2 commentaires

  1. Bonjour,

    Voici une bonne question, celle d’élucider comment un poète et résistant de la dimension de René Char a pu se faire « embobiner » par la logorrhée absconse (qui ressemble à celle d’un certain L. Ron Hubbard avec sa « Dianétique » !…) du nazillon sectaire Heidegger ?
    Sur Heidegger, il faut lire le petit volume traduit en français que lui a consacré Gunther Anders afin de cesser de répéter ce mensonge éhonté sur le soi disant « plus grand (sic) « philosophe »  » , etc. Heidegger est un dangereux fumiste extrémiste et rien de plus.
    Si M. Fédier a bien écrit (voir ci-dessus) que, selon lui, Char « serait le plus grand résistant », etc., alors il raconte n’importe quoi, car si René Char fut certainement digne d’éloges pour son action durant la seconde guerre, qu’est-ce qui permettrait de lui décerner cette qualification particulière le situant au-dessus de tous les autres résistants ? Et Messieurs Raymond Aubrac, et Jean Moulin ? Pour ne retenir que ces deux noms. Par ailleurs nous avons appris incidemment que le célèbre anthropologue, sociologue et mythologue Gilbert Durand, également résistant remarquable, avait lui, été fait « Juste » parmi les nations ce qui constitue, sauf erreur, un honneur plutôt rare… Alors, sans aucunement vouloir diminuer (de quel droit d’ailleurs ?) les mérites de René Char, l’affirmation de M. Fédier n’est-elle pas complètement dénuée de tout fondement autre que celle d’une personne obnubilée par la phraséologie amphigourique de « l’heidegerianisme » ?
    Merci de l’attention portée à ces quelques remarques,
    Tom Bombadil

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  2. Bonne analyse. Mais je pense que Heidegger et sa philosophie ne sont pas la seule imposture philosophique dangereuse du vingtième siècle. Par exemple Jean-Paul Sartre, adulé par beaucoup, était également selon moi un crypto-fasciste, et le terrorisme intellectuel que Sartre est parvenu à imposes a encore aujourd’hui de funestes conséquences dans tout le monde occidental.

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