Rome, Pékin, Vittorio de Sicca et Wang Xiaoshuai

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Il est instructif de revoir, dans la foulée de Beijing Bicycle –  Les vélos de Pékin – de Wang Xiaoshuai (2001) Le voleur de bicyclette de Vittorio de Sicca (1948).

Le premier film, comme son titre l’indique, « se déroule » à Pékin, le deuxième à Rome. Or Rome et Pékin ne sont pas seulement des capitales administratives, mais aussi des capitales symboliques et spirituelles : du christianisme (du christianisme catholique) dans le premier cas; du communisme (du communisme maoïste) dans le second.

Les deux cinéastes donnent à voir, et à entendre – Deleuze dit des choses intéressantes à propos des « opsignes » et des « sonsignes » (1) du néo-réalisme italien et de celui notamment de Vittorio de Sicca – la non correspondance substantielle entre l’existence romaine et pékinoise et l’affichage de ces capitales symboliques.

Il leur aura suffit de filmer ce qui arrive à l’homme le plus humble lequel, en l’occurrence, constitue la pierre de touche.

La question « théorématique » est alors la suivante :

Qu’arrive-t-il au monde si, à Rome comme à Pékin, l’homme le plus humble vit un véritable enfer?

Que cela nous dit-il sur la société si, au coeur de la capitale de la Charité et au coeur de la capitale de la Révolution Prolétarienne, l’homme humble est humilié, méconnu, méprisé, exposé à la violence, à la haine et, pour finir, à la destruction, à la « disparition »?

Que peut-on esquisser comme réponse?

Une réponse-cadre s’impose pourtant immédiatement, qui est elle-même une source d’innombrables nouvelles interrogations : ce qu’on appelle « libéralisme », ou plus exactement peut-être « capitalisme libéral », s’est installé partout de manière triomphale allant même, parfois, jusqu’à emprunter des détours invraisemblables.

Le directeur de la compagnie qui emploie le jeune Guei, dans Beijing Bicycle, va jusqu’à utiliser la rhétorique de l’entreprise communiste pour enchaîner les employés à la terreur du rendement et du profit.

Il est parfaitement légitime de penser que le libéralisme est hautement préférable aux phalanges fascistes et aux divers types de goulags.

Cependant  la « liberté » du marché est inquiétante en cela même qu’elle semble s’adosser dans les deux cas à la menace totalitaire : celle du fascisme – les plans sur les stades survoltés à Rome – et celle du communisme de goulag – la disparition de la jeune servante à Pékin. Comme si la frontière entre les deux univers, celui de la liberté et celui de la terreur, était tout sauf étanche et simple à définir et à « surveiller ».A plus d’un demi-siècle de distance les deux films dressent un état des lieux désespérant. 

Vittorio de Sicca montre par lui-même qu’il existait au moins encore un vrai chrétien à Rome en 1948.

Wang Xiaoshuai montre par lui-même qu’il existait au moins encore un vrai révolutionnaire à Pékin en 2001.

Mais cela même n’est absolument pas rassurant.

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(1) Dans Beijing Bicycle Xiaoshuai incruste par exemple un sonsigne récurrent : la rumeur sourde des automobiles qui, jour et nuit, prête sa voix au nouveau Pékin. Cette présence sonore, ne l’oublions pas, résulte de l’explosion du gaz de pétrole raffiné. Elle annonce l’entrée de la Chine dans le concert international de la destruction du climat et de la biodiversité. Cette musique est relativement récente et nouvelle. Pendant des siècles Pékin, la nuit, c’était le chant des insectes, des crapeaux-buffles, des aboiements de chiens, des rumeurs de musiques, des pleurs d’enfants… Puis il y eut les vélos avec leur sonnette. L’ambiguïté du sonsigne « automobile » est abyssale. D’un côté elle est rassurante. Pékin est une des grandes métropoles du monde moderne. D’un autre elle est totalement inquiétante : elle est le signe mortuaire d’une probable  catastrophe écologique planétaire.

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