Heidegger : prendre modèle sur la naïveté de Conche?

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Le calamiteux Heidegger à plus forte raison (Fédier/Fayard) est une mine autant d’infâmies que de sottises.

J’avoue du reste être un trés mauvais lecteur de ce qui apparaîtra bientôt comme un pavé de médiocrité en pleine french theorie. Il m’arrive en effet de ne pas pouvoir dépasser les premières lignes d’articles, pourtant signés par des noms, tant leur indigence est frappante.

Dans sa contribution Heidegger et le nazisme Marcel Conche tente de briller en montrant l’absurdité qu’il y aurait à imaginer un Heidegger nazi. Et pourtant… Lisons et méditons.

« Le thème « Heidegger et le nazisme » a suscité bien des commentaires. L’article d’Eric Weil, Le cas Heidegger, passe pour l’un des plus remarquables. C’est celui que j’ai lu avec le plus d’attention. Toutefois, ayant lu auparavent, avec un esprit naïf, et une bienveillance de méthode, les textes heideggeriens de la période sombre, cet article, pour ce qui est du moins du « nazisme » de Heidegger, non seulement ne m’a pas convaincu, mais même, sur ce point, m’a semblé faux, comme laissant de côté l’essentiel.

L’essentiel? Le racisme et l’antisémitisme comme aussi indissociables (cf. Mein Kampf) du national-socialisme que du triangle euclidien la somme de ses angles égale à deux droits. Or, « racisme », « antisémitisme » : ces mots n’apparaissent pas sous la plume de Weil. Comme s’il lui coûtait d’écrire : « Heidegger ne fut pas raciste, ne fut pas antisémite »  – d’où il résulterait la conséquence : Heidegger ne fut pas nazi. Il préfère dire que Heidegger « n’était pas matérialiste biologiste » (page 141) : formulation bénigne, qui permet d’exonérer Heidegger de l’accusation (à laquelle personne n’a songé) de « biologisme », tout en maintenant celle d' »hitlérisme » (p. 41) – alors que, sans racisme et sans antisémitisme, il n’y a pas d' »hitlérisme ».

Lisant les « petites oeuvres de circonstances » de l’année 1933-1934, Eric Weil nous dit : « C’est le langage nazi, la morale nazie, la pensée nazie, le sentiment nazi ». Non! Car ce n’est ni le langage raciste (et antisémite), ni la morale raciste (et antisémite), ni la pensée raciste (et antisémite), ni le sentiment raciste (et antisémite). Et ce qui n’est ni raciste ni antisémite ne peut être nazi. »

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On ne peut faire preuve de plus d’aveuglement… et de plus franche sottise politique. Il faut saluer au passage, même si c’est ici facile à faire, la clairvoyance d’Eric Weil.

Conche n’a pas compris une seule seconde que le « grand philosophe » Heidegger, s’il voulait réussir l’introduction du « nazisme dans la philosophie », s’il voulait apporter son concours, après la mort de Hitler, l’effondrement du Reich – mais aussi la destruction d’une bonne partie du monde juif européen – à une légitimation-fondation philosophique du nazisme il lui fallait à tout prix réussir à produire une version « universalisable » et honnorable du nazisme!

Il est vrai que des stupidités comme celles ici pointées ne peuvent que lui faciliter la tâche!

Faut-il alors expliquer?

Hitler s’est occupé principalement du « nettoyage » de l’Allemagne (et d’une Europe sous tutelle « völkisch »). Avec la complicité ou le concours, intentionnels ou non, de nombreux européens, dont des noms reconnus de la culture, il a ouvert des centres d’extermination afin de procéder à la « solution finale ». Le scénario, pour être idéal, aurait dû normalement se terminer par l’effacement de toutes les traces de ce meurtre administratif et industriel. Il n’en a rien été. Et l’on connaît les images, quoiqu’incomplètes et partielles, qui nous sont parvenues de l’enfer. Mais, imperfection ou non de la réalisation, une telle « fondation » de « civilisation », une telle inhumanité,  ne peut être que profondément négationniste.

Imagine-t-on un seul instant un « grand philosophe nazi » utiliser le langage de Hitler et allant même, pourquoi pas, faire l’apologie de l’efficacité d’Auschwitz?

C’est là où, pour le coup, ses propres camarades auraient pu l’abattre lui, le grand philosophe du Reich, pour cause de profonde débilité mentale!

Heidegger, au contraire, avait l’absolue confiance des têtes du Parti. C’était la carte maîtresse, relevante et parfaitement présentable, d’un mouvement dont la dynamique s’est toujours étendue bien au-delà des « godillots » nazis.

Heidegger n’a jamais trahi cette confiance puisqu’aussi bien il est parvenu à exprimer philosophiquement la quintessence même de la méthode négationniste.

(Il ne s’agit pas de jouer un philosophe contre un autre, par exemple Descartes contre Heidegger… si Heidegger est un philosophe.  Et si le cartésianisme mérite la critique celle que fait Heidegger est fondamentalement motivée par ce que j’ai appelé ailleurs le « négationnisme de méthode » inhérent au nazisme lui-même. Pour le dire séchement : un négationniste ne peut être qu’anticartésien. Et pourfendre une raison qui, sans cesse, le rappelle à la raison des faits et à celle des crimes. Il faut que l’horreur et son inhumanité soient noyées dans une « mytho-poétique ». C’est là le coeur même du nazisme. Heidegger en est la quintessence.)

Thèse :

Avec l’accord tacite des meilleures intelligences du parti hitlérien, puis avec le concours des philo-nazis extra-hitlériens, dont certains intellectuels français, Heidegger est devenu le véritable « chef spirituel » du nazisme. Celui qui a l’intelligence suprême – prouvant ainsi sa « Rasse » – de produire une version honnorable du nazisme est le véritable héros, le « dieu », d’un mouvement qu’il serait absolument stupide et indigent de réduire aux slogans de la propagande et au discours explicite de la doctrine raciste (et antisémite).

Ne pas comprendre que le « penseur du Reich » devait précisément produire le nazisme moins une certaine rhétorique est indigne d’un philosophe. En tous les cas ce philosophe s’identifie lui-même comme « gobeur » de négationnisme.

C’est faire preuve d’une incapacité à comprendre les ressorts du crime de masse d’état et les conditions mêmes de sa réalisation. Et de sa possible reproduction. Des sottises comme celle-ci, d’hier et de demain, ne peuvent que contribuer à faire le « lien de métastase » entre Auschwitz et le Rwanda… Entre Auschwitz et le Darfour?

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Concession :

Là où Conche a raison c’est que Heidegger n’était pas obligé d’être antisémite. Je veux dire que Heidegger n’était pas obligé d’être antisémite lui-même pour être le « chef spirituel » du nazisme. On peut être un Pape et ne pas croire une seule seconde aux dogmes dont on est le gardien suprême.

Les grands chefs maffieux interdisent énergiquement à leur progéniture de toucher à la drogue!

Or il se pourrait bien que Heidegger ait même été antisémite. Je répète cependant que cela n’est pas une condition personnelle absolument indispensable  pour être un « philosophe nazi ».

Un « grand nazi » est un chef qui ne croit pas à toutes les sornettes distillées dans la société pour la détruire, la manipuler et la contrôler. Cela vaut mieux pas vrai?

Saluons alors, en tant que tour de force, la prouesse de Heidegger. Peut-être lui-même profondément raciste et antisémite il a pris sur lui, par devoir – Heil Hitler! – de refouler suffisamment c/ses sentiments pour produire ce que la tête du Parti attendait de lui, le grand génie du Reich : produire une version du nazisme qu’on étudierait plus de soixante ans après la fermeture d’Auschwitz avec le concours d’intellectuels étrangement aveuglés.

Bravo!

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Notons cependant que, selon des indications d’E. Faye, des cours de Heidegger de sa période hitlérienne au contenu franchement nazi sont en cours de publication. Ils seront donc en contradiction avec la « période négationniste ».

Comment tout cela va-t-il prendre place dans l’espace de réception de Heidegger?

Quel mythe les heideggériens de secte sont-ils en train de nous préparer?

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4 commentaires

  1. Après les déclarations de Rémi Brague et de Maxence Caron sur le blog de l’action française étudiante, déclarations mises en ligne le jeudi 1 mars 2007, on voit tout de suite quel mythe les Heideggériens sont en train de nous préparer. Le dogme du recours à la seule lecture immanente aseptisée porte ses fruits. Fait plus accablant le livre de Maxence Caron sur Heidegger qui véhicule un contre sens général d’un bout à l’autre a été primé par l’Académie française. Cela nous renvoie aux années obscures.
    MB

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  2. Heidegger est pourtant un penseur typique de l’Aufklärung, qui tente de libérer l’humanité de tout ce qui ressemble au nazisme. Le paradoxe est que la pensée de Heidegger est la seule au monde, avec peut-etre celle de Hanna Arendt, qui ait tenté de combattre le nazisme dans ses fondements essentiels. La notion de Dasein a par exemple été inventée avant la guerre pour essayer d’en finir avec toutes les tentatives de « biologiser » l’être humain, d’en faire un animal ou une chose. C’est pourquoi une adhésion postérieure à l’idéologie nazie est inconcevable. Lire Heidegger c’est en fait combattre tout ce que représente de près ou de loin au nazisme. L’adhésion de 33 montre seulement à quel point Hitler a su berner ses ennemis. Pour qualifier son engagement, Heidegger n’aura après la guerre qu’un seul mot : « Dummheit ! » (cf. Towarnicki, Le messager de la forêt noire)

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    Tout ceci ne tient pas la route. Le Dasein a été précisément inventé par Heidegger pour bloquer la rencontre entre la phénomènologie et l’Aufklärung. (Ce que vous dites sur l’ Aufklärung et Heidegger est assez drôle).

    Faye a montré à quelle profondeur Heidegger s’est engagé dans le racisme et l’antisémitisme nazis.

    Mais Heidegger savait par ailleurs trop fragile, trop démagogique, trop exposé à la critique rationnelle le biologisme. C’est pour cela qu’il élabora une notion de Dasein lui permettant d’articuler une théorie völkish fondée sur l’exceptionnalité « ontologique » de la langue allemande… seconde langue philosophique après le grec. C’est encore pire car il instrumente la philo. elle-même pour défendre la doctrine kistch et criminelle de la supériorité du Volk.

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  3. Un commentaire lapidaire de Rémi Brague à propos de la polémique :
    « Quand on est incapable d’écrire une oeuvre, on peut toujours attaquer Heidegger. » (http://www.lefigaro.fr/litteraire/20070118.WWW000000390__il_a_mene_une_explication_silencieuse_avec_le_christianisme_.html)

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    Cela s’inscrit dans la polémique elle-même et ne veut rien dire. Beaucoup d’oeuvres ont été motivées par la volonté de critiquer, de « déconstruire »… Heidegger lui-même en est un parfait exemple.

    Quant à Brague on verra ce qui restera de son « oeuvre ». Il est vrai qu’il semble être pas mal soutenu par les « identitaires chrétiens »…

    Si vous en avez d’autres comme ça ne vous gênez pas. Le problème est pourtant très grave. Il s’agit du nazisme de Heidegger. 

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  4. C’est Faye Jean-Pierre que je connais plutôt que son fiston Faye Emmanuel, que je n’ai toujours pas lu.

    Comme je suis au bureau, je serai bref.

    1) Le Heidegger du tournant 1933-34 – celui du « Ah quello Heidegger ! » lancé par Croce – ce Heidegger-là salue dans le nazisme son «retour à l’essence de l’Être».

    2) Dans « La sédition humaine  » (1949), l’antinazi Vercors observe l’essentiel: «L’existence de l’animal reste asservie à son essence, celle de l’homme s’en est libérée.»

    3) Dans les Origines du totalitarisme (T2) Hannah Arendt décrit avec juste raison le but général du nazisme comme «la transformation de l’Homme en Bête» (corollaire évidemment de la « transformation des peuples en races »).

    Alors que monsieur Heidegger s’en rende compte ou pas – je veux dire : qu’il ait ou non pris la pleine mesure de l’influence du contexte des idées régnant autour de lui sur ses idées à lui – cette histoire d’ «essence de l’Être» est un noeud. D’autant que ce qui se produit dans le tournant de sa pensée à compter de 1933-34, d’après tout ce que j’ai pu comprendre, c’est que la « chute hors de l’Être », de « moment » ontologique (lié à l’inauthenticité par rapport à l’authenticité qui consisterait à être plus près de son essence ?) devient un moment sans guillemets, j’entends par là un événement historique, un fait de la chronique qui remonte aux Grecs. C’est là que débute l’immense fausseté – ou l’immense mensonge, selon qu’on juge qu’il s’agit de tromperie volontaire ou involontaire – qui identifie la métaphysique au nihilisme alors que c’est le contraire. C’est ce dernier point que Jean-Pierre Faye décortique le plus finement dans ‘Langages totalitaires 2: La raison narrative’: le « penseur » nazi Krieck accusant son concurrent Heidegger, en 1934, de « nihilisme métaphysique » ; et Heidegger qui se défend de cette accusation en montrant qu’il la porte lui-même, qu’il reprend à son compte l’identification de la métaphysique au « nihilisme des littérateurs juifs ». C’est à ce moment que m’sieur Heidegger se met à dire que sa pensée est « plus originaire » que la métaphysique. Eh bien je veux, qu’elle est plus « originaire » ! C’est justement ça la clé, ou plutôt une clé, de toute cette fort dingue histoire.

    Que monsieur Heidegger s’en soit pleinement avisé ou non, en réalité toute cette histoire de « retour à l’essence de l’être » dans le nazisme signifie rien de moins que le retour à la bête. (Bête à laquelle j’ai presque envie de mettre une majuscule, comme dans ‘L’Exorciste’, hi hi !). La bête originaire, le « morceau de nature parmi d’autres » (Vercors) que nous étions avant de devenir l’Homme.

    Mais le petit Martin et sa reconquête ne sont pas pour moi la première préoccupation. Ma première préoccupation, c’est ce type qui arrive après Heidegger et qui clame que sa pensée à lui est « plus originaire » (rigoureusement sic) que celle de Heidegger soi-même. Encore plus « originaire », mmh ? Ça, c’est « originaire » en pas à peu près, les amis ! Et ledit penseur s’en va faire remonter la « chute hors de l’Être » à l’émergence aurorale des premières langues phonologiques, dites aussi sémitiques, qu’il taxe de « phonocentrisme » (ce qui est encore plus originaire, en effet, que disons Goering (on parle ici de Goering Matthias, le neuropsychiatre et machin-truc-fuhrer de la psychiatrie nazie, et non son cousin Herman le fondateur de la Gestapo) dont la revue Zentralblatt dénonce comme « logocentriques » les religions monothéistes…).

    C’est qui le type « encore plus originaire » que Heidegger ? Désolé de vous laisser sur une devinette… mais je suis sûr que vous l’avez reconnu, l’animal !

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