Qu’est-ce que « le silence de Heidegger? »

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Alors que le corpus Heidegger se signale  par des dizaines de milliers de pages on appelle « le silence de Heidegger » l’étrange blanc, pour parler comme les hommes de radio, qui recouvre dans ce corpus les horreurs du système nazi et la culpabilité de Heidegger lui-même. Ce blanc n’est pas rompu par quelques déclarations qui, d’une certaine manière, sont bien pires que le silence.

Je crois avoir saisi chez Heidegger une disposition qui se caractérise par le mépris le plus total pour tout ce qui relève du tourment de conscience. Le souci de l’être, tel qu’il est élaboré à partir de la pensée de la différence ontologique et de l’ oubli de l’être, se traduit chez le philosophe par une extraordinaire (et terrifiante) capacité à raturer, effacer, nier tout ce qui pourrait venir troubler une « conscience normale » – normalement morale et moralement normale – cette conscience dont par ailleurs il en déconstruit l’étayage métaphysique.

La première remarque, qui est loin d’épuiser la signification de ce silence, sera donc pour souligner qu’il me semble que Heidegger effectue « philosophiquement », notamment par une certaine interprétation de la phénomènologie – qu’il dérobe en quelque sorte à son fondateur Husserl – un certain travail sur soi que je n’hésite pas à rapprocher de l’entraînement qu’on peut supposer avoir été celui des SS.

L’être, la « désoubliance » de l’être, la garde de l’être constituent une famille thématique que Heidegger interpréte et met en pratique comme capacité à n’être nullement affecté par l’étant dés lors que celui-ci, soupçonné de favoriser d’une manière ou d’une autre l’oubli de l’être, apparaît menaçer de distraire le « penseur » de sa méditation ontologique. Pour le dire concrètement Heidegger effectue dans (son) « espace spirituel » la même chose que fait un SS quand il tue de ses mains un enfant : insensibilité et si possible rien qui puisse même relever du dégoût ou de la « haine humaine ».

Il faudrait démêler ce qu’il en est au juste de la fameuse différence ontologique. Mais je crois avoir saisi qu’elle est investie par Heidegger, sur fond d’une liquidation de toute philosophie de la conscience, dans la « constitution dispositionnelle » à n’agir et à ne ressentir que dans la perspective d’une possible « désoubliance » de l’être. Bref, la pensée de l’être donne tous les droits ou, plutôt, elle supprime même la notion de droit et d’abord, en premier chef, toute notion d’un quelconque « droit naturel » – par exemple le droit de vivre – et cela comme en anesthésiant au nom de l’être l’étant corporel exposé à autrui et, notamment, exposé à autrui souffrant.

Ceci n’est encore qu’intuition. Mais cela tendrait à montrer que le nazisme, dans ce que j’ai appelé le « dispositif Heidegger », est logé intimement dans les singularités d’une ontologie que d’habitude on tient pourtant comme exempte d’idéologie. L’homme Heidegger s’est constituée une « Bildung » de manière telle que, par exemple, il n’a pas cru bon que les exactions racistes des SS méritaient autre chose que d’être simplement mises en marge de la « grandeur interne  » du mouvement.

Pour le dire encore plus clairement : il y a une parfaite concordance entre l’ontologie et la nécessité pensée comme telle de pouvoir justifier les pires violences sans être autrement affecté par elles. Le « sens de l’être » est le mythe central de cette disposition à la criminalité d’état et de masse.

A quoi cela pouvait servir à Heidegger, dira-t-on, lui dont la vocation n’a été nullement de vouloir devenir un commandant de camp? Précisément il s’est pensé – il s’est toujours pensé – comme le « fondateur spirituel » du nazisme. A ce titre, sa fidélité au mouvement en tant que « philosophe », et philosophe disposant d’une entrée royale dans le champ de la reconnaissance internationale, il ne pouvait pas mieux en témoigner qu’en se mettant en situation d’être le moins possible troublé par les « souffrances de l’étant ».

Ce qui s’est passé avec Heidegger est extraordinaire… et terrifiant… extraordinairement terrifiant.

Le philosophe ainsi « préparé », ainsi « disposé », se trouve alors dans la situation de devenir par ses écrits la mémoire fondatrice du nazisme.   

Le réseau nazi proche de Heidegger a été suffisamment intelligent pour laisser le « prince » – le druide dirait Deleuze – agir un peu près comme bon lui semblait : il avait totalement confiance en lui. Il savait que Heidegger était le nazisme. Plus pérenne, plus fondamental, plus « essentiel » que celui de Hitler lui-même.

La preuve?

Elle est se trouve clairement dans le Heidegger 2, celui de la Kehre des Beiträge.

Tout ce que fait Heidegger à partir de ce moment là, en suivant pas à pas les événements, est de produire une forme philosophique « essentielle  » du nazisme. Les distances, les critiques… tout ceci fait partie du montage destiné à assurer la pérennité du nazisme. C’est même, en un sens, l’application d’un « principe de précaution » visant à anticiper, pour les « générations futures » (!) ce que le nazisme a de choquant au regard de la « conscience ».

On peut dire que, à ce jour, la réussite est avérée et non entamée.

En ce sens la « preuve » la plus claire de ce que j’avance est apportée par le livre de Silvio Vietta, qui a connu Heidegger et qui a écrit son ouvrage avec la bénédiction de Hermann Heidegger en personne.

Le titre même en est la démonstration :

HEIDEGGER critique du national-socialisme et de la technique. 

Il suffit, pour comprendre, d’imaginer le désastre qu’aurait été pour les nazis, un livre ayant la bénédiction du fils du Prince et qui aurait accusé Heidegger de nazisme!

Ils ont impérativement besoin d’un chef spirituel à distance, en réserve, et capable de conjuguer fondation du nazisme et respectabilité universelle. Bref, un vrai « monument ».

Plus encore cette Bildung dont j’ai parlé, à base de différence ontologique, elle va servir à Heidegger à produire le récit idéal pour le néo-nazisme : gommer  Auschwitz  en « l’avalant » dans une critique de la technique!

On ne pouvait pas mieux faire.

Qu’on m’entende bien : la critique de la technique – mais quelle critique? – la description de la « destruction de la Terre » ne sont pas en soi des thèmes nazis. Ce qui est nazi c’est le montage, l’articulation virtuelle qui est faite entre ces thèmes et celui de la « solution finale », de la biopolitique d’extermination.

Si Heidegger s’était étendu sur les « souffrances de l’étant » il aurait perdu la capacité d’opérer cette jonction entre la critique de la technique et la « solution finale ». Et il ne serait pas le guide spirituel du nazisme.

Sa « Bildung » lui a permis de trouver la solution idéale : se distancer d’avec les basses oeuvres du nazisme et construire l’argumentaire de la critique de la technique. Il a réussi et, en réussissant, hitlérise discrétement la philosophie…

Heidegger, malgré son intelligence et son immense culture a donc été en mesure, et c’est en cela qu’il s’est littéralement façonné lui-même en nazi idéal, de n’éprouver de troubles que dans la mesure où cela lui permettait de trouver la « solution » permettant d’assurer, en toute fidélité, la continuité du nazisme.

J’avance ceci dans la mesure où j’ai été convaincu, à la lecture de certains textes, que Heidegger « capitalisait » en réalité Auschwitz.

Il y a un vrai silence de Heidegger. Vietta félicite Heidegger d’être resté fidéle au refus de l’histoire empirique. En effet « l’histoire empirique »  aurait conduit le philosophe à trop s’exposer aux « souffrances de l’étant ». Il aurait ainsi « aggraver » l’oubli de l’être. Ce que j’ai appelé la « désoubliance » de l’être – est-ce que cela à voir avec le jeu danken-denken, – rappelle au contraire, et dans le même temps, Heidegger au « devoir » d’insensibilité et à la défense du pouvoir du « peuple princier ».

Quand Vietta dit cependant qu’il n’y a pas de « silence heideggérien » sur le nazisme, c’est surtout pour dire qu’en réalité Heidegger a trouvé la bonne voie/voix pour assurer la pérennité du nazisme. Le critiquer non vraiment sur le fond – et comme les victimes du nazisme sont « à la base » issues de minorités traditionnellement diabolisées ce n’est pas difficile de rassurer beaucoup de gens! – mais le critiquer en  construisant une critique de la modernité virtuellement et discrétement articulée à la « solution finale ».

Avant de trouver mes arguments étranges n’oublions pas qu’avec les nazis tout est possible. Et que l’expression « critique du national-socialisme » peut vouloir dire tout son contraire. Cela peut en être une apologie remarquablement discrète. Un leurre de plus dans l’histoire du nazisme.

Théorème : fondant le nazisme dans les termes d’une ontologie transcendantale Heidegger peut en produire une critique qui ne touche pas sur le fond et qui permet même de justifier une critique radicale de la modernité.

La biopolitique d’extermination reste virtuellement articulée à cette critique. . 

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Remarque. Je ne fais toutefois pas d’ Etre et Temps un livre nazi. Son éthos est cependant conforme à une vision guerrière. Il suffira de quelques années et l’arrivée de Hitler pour que la vision guerrière se transforme en biopolitique d’extermination.

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1 commentaire

  1. Bonjour M. Skildy,
    Je viens de terminer la lecture de la correspondance de Heidegger avec Jaspers (Gallimard, 1996). Et on y voit un Jaspers écoeuré par la malhonnêteté intellectuelle, le manque de sincérité et le blabla soi-disant philosophique du millénariste de Messkirch. Un extrait d’une lettre de Jaspers (24/07.1952) en dit long sur les sentiments que lui inspirait le comportement de Heidegger:
    « … Une philosophie qui devine et poétise dans ces phrases de votre lettre, qui réalise la vision de quelque chose de monstrueux, ne prépare-t-elle pas d’un autre côté la victoire du totalitaire, du fait qu’elle se sépare de la réalité? De même qu’en grande partie la philosophie d’avant 1933 a effectivement disposé à accepter Hitler? Quelque chose de semblable arrive-t-il aujourd’hui? N’est-ce pas une erreur néfaste de dire qu’une production de l’esprit comme telle est la seule contre-attaque? …Vous écrivez plus loin: « En ce défaut de chez soi… se dissimule en avent. » Mon effroi a augmenté, quand j’ai lu ça. Pour autant que je sois capable de penser, c’est là pure rêverie, dans la droite ligne de si nombreuses rêveries qui – chacune « à son heure » – nous ont bercés durant ce demi-siècle. Etes-vous sur le point de jouer au prophète qui montre le suprasensible à partir d’une connaissance occulte, au philosophe qui fourvoie loin de la réalité? Qui fait manquer le possible par des fictions? Avec de tels personnages, il faut poser la question du mandat et de la vérification… » (pp. 191-192).
    « Le silence de Heidegger » dans cette correspondance est assourdissant. Que voulez-vous, Skildy, quand on passe son temps à se cacher derrière l’Aître de l’Estre (das Wesen des Seyns), on finit par « néantiser » la réalité, et l’être devient un autre mot pour le néant, comme Sartre nous l’a appris.
    Bien à vous
    R. Misslin

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