Sur Rashomon d’Akira Kurosawa (1950) – Ou la théorie du bûcheron vengeur

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Le cinéaste japonais Kurosawa doit son immense stature à ce qu’il a su conjuguer un sens plastique aigü de l’espace et une grande culture littéraire. Un film est pour lui une oeuvre totale : un scénario, une situation, des dialogues, des personnages et une vision cinématographique des formes, de l’espace et du montage.

Rashomon, l’oeuvre qui le fit connaître en Occident en 1950, est donc aussi un formidable scénario. Il est adapté d’une nouvelle de Ryunosuke Akutagawa par Shinobu Hashimoto et Akira Kurosawa lui-même.

Nous allons, dans une première partie, prendre connaissance de la dynamique propre au scénario. Dans une seconde partie nous verrons comment Kurosawa s’en est emparé cinématographiquement.

A. LE SCENARIO

I. L’argument

Nous sommes en 760 en pleine guerre civile. Un passant, un bûcheron et un moine se protègent d’une pluie battante en s’abritant sous ce qui reste d’une porte, dite « porte des démons » (Rashomon).

Un crime a été commis. Le moine et le bûcheron ont été convoqués au tribunal pour témoigner. Le moine fait part au passant et au bûcheron de son angoisse. Le crime commis, qui dépasse sa compréhension, le terrifie. Cela dit (c’est le bûcheron qui parle) :

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C’est la première réplique du film : « Rien… j’y comprends rien… ». Faut-il cependant s’y fier? Je défendrai, en fin de note, la thèse que c’est le personnage du bûcheron qui est, peut-on dire pour la bonne cause?… le plus manipulateur. Il aurait en réalité « tout compris ». Nous verrons comment.

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Il s’agit en réalité d’un sordide fait divers que l’on peut ainsi résumer : un voleur de grand chemin (Tajomaru) apercevant un couple d’un rang social supérieur, lui en arme et elle montée sur un cheval blanc, attire le mari dans un piège, le ligote et viole sa femme. Le mari est tué. Malade Tajomaru est arrêté en possession des armes du mari. Il comparaît devant le tribunal et sait qu’il n’échappera pas à la mort.

Nous appellerons F le fait divers tel qu’il s’est déroulé effectivement. Il faut dire tout de suite qu’il est difficile, même après plusieurs visions du film, de savoir ce qu’il en est au juste de F.

Cinq témoins sont convonqués par le tribunal : le moine, le bûcheron, Tajomaru (le meurtrier présumé), la femme (elle a survécu à son agression) et le mari assassiné (ressuscité par l’entremise d’une femme-chaman le temps d’un témoignage). Les trois derniers témoins sont également les trois protagonistes de F. (Le mari, la femme et Tajomaru).

Le film de témoignages est presqu’un genre cinématographique. (Qu’on songe à Faux coupable d’Hitchcock par exemple). En général le problème est d’établir F dans sa vérité, la confrontation des témoignages faisant apparaître leur fragilité, leur caractère fragmentaire, leur parti pris et parfois leur mauvaise foi.

Dans Rashomon le problème n’est pas principalement, même s’il est légitime de se poser la question, d’établir la vérité de F. Ce n’est pas la question qui est posée au spectateur et à laquelle il est invité à répondre. Il s’agit surtout de prendre connaissance des motivations qui poussent les personnages à mentir, à se mentir et de la manière avec laquelle ils construisent un réel à leur mesure, c’est-à-dire à la mesure de leur mensonge. Le philosophe grec Protagoras avait dit : « l’homme est la mesure de toutes choses ». Dans le film de Kurosawa chaque personnage élabore une version de F qui est donc ainsi à « sa mesure ».

Le film n’a pas pour objectif la promotion d’un « héros de la vérité ». Dans le film à témoignages classique un journaliste, un avocat, un policier ou un juge parvient en général à sortir du labyrinthe des témoignages et à dire le vrai sur F.

Il n’y a pas, dans Rashomon, de tel « héros de la vérité ». S’il y a un héros, c’est plutôt un « héros de la charité », voire un héros du « mensonge pieux ». Or, comme nous allons le voir, son problème majeur n’est pas l’établissement de la vérité de F. Le film se déplace de la formule « qui saura établir la vérité de F? » à celle-ci : « qui, impliqué comme acteur ou comme témoin dans F, a agi de manière suffisamment humaine pour ne pas plonger le spectateur dans le pessimisme le plus sombre? »

Nous allons reprendre l’ordre des témoignages en nous efforçant d’établir la vérité non de F mais des personnages en tant que, pour eux, cette vérité de F est entièrement à « leur mesure ».

1. Premier témoignage : le bûcheron.

Le témoignage du bûcheron commence par un longue séquence, composée de travellings, décrivant le déplacement du témoin dans la forêt, sa découverte de quelques objets et, pour finir, sa vision horrifiée du cadavre du mari assassiné. C’est le bûcheron qui alerte les autorités. Devant le tribunal il déclarera : « Je n’ai vu aucune arme ».

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2. Second témoignage : le moine.

Le moine est dans son rôle et brode sur le thème du caractère éphèmère de la vie.  Mais il dit surtout son incompréhension horrifiée du fait divers. Il a vu le couple se promener dans la forêt. Cela permet à Kurosawa de camper les personnages du mari et de la femme. Celle-ci est sur un cheval blanc et son visage est caché par le voile d’un grand chapeau. Son mari porte des attributs qui témoignent d’une position relativement élevée dans la société : sabre, arc et flèches. Est-ce un samouraï? Un « seigneur de la guerre »?

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Le moine décrit sa rencontre avec le couple. Kurosawa souligne le contraste des deux « options de vie ». D’un côté le luxe, la sensualité, la guerre; de l’autre le renoncement, la pauvreté, la mendicité. Est-il à même de mieux comprendre que le bûcheron?

3. Troisième témoignage : Tajomaru.

Il ne se fait aucune illusion sur l’issue du procès. « Je sais bien que je vais mourir. Alors pourquoi je mentirais. »

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Or c’est très probablement un mensonge. Il explique que sa première intention avait été seulement de neutraliser le mari et de violer sa femme. Tajomaru est un bandit connu et  le témoignage du mari le flatterait plus qu’il ne représenterait un véritable danger. N’ayant cette fois plus rien à perdre il « soigne son image » en racontant comment il a vaincu brillamment un « seigneur de la guerre ».

A travers son récit il se met en valeur, manière de narguer encore une fois les autorités. Il s’amuse beaucoup à raconter comment il a piégé le mari en lui faisant croire qu’il a trouvé un tombeau riche d’objets précieux. Selon lui la femme a défendu son honneur de manière dangereuse avec une dague. « Je n’ai jamais vu une femme avec un tel tempérament », dira-t-il. Il lui fait dire : « J’appartiendrai à celui qui survivra. » C’est cette provocation qui, selon lui, a fait qu’il y a eu un duel, duel qu’il a remporté brillamment. Mais, perfide, la femme se serait sauvée avant la fin du combat. Il complimentera de manière ironique le mari pour avoir su résister à plus de 20 assauts.

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De la même manière Tajomaru met en scène, en « cinéaste autobiographique », une femme résolue à se défendre. Cela le fait « mousser ».

Sa victoire virile n’en a que plus de valeur :

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Tajomaru explique qu’aprés le « viol glorieux » la femme l’aurait poussé à combattre son mari et à le tuer. Cette version va bien dans le sens d’un Tajomaru condamné à mort mais mourrant glorieusement pour avoir vaincu un « seigneur de la guerre ».

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4. Quatrième témoignage : la femme.

Après le viol elle raconte que, voulant couper la cordelette avec laquelle son mari avait été ligoté, elle ne put supporter son regard méprisant et de rejet. Elle dit que, sans s’en rendre vraiment compte, elle l’a tué avec la dague. « En revenant à moi je découvris une scène horrible ».  En pleurs elle avoue avoir essayé de se suicider en se jetant dans un lac : en vain. Elle n’a pas eu le courage de mettre fin à ses jours.

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La femme, on verra dans quelles conditions, s’imagine avoir tué son mari. Elle ne supporte pas son mépris, son rejet. Elle dit qu’elle aurait préféré qu’il la batte voire qu’il la tue. Le spectateur, à une première vision, accepte le récit de la femme comme une hypothèse plausible. Hypothèse que, pour ma part, je rejette.

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5. Cinquième témoignage : le mari.

Le mari assassiné revient témoigner dans le monde des vivants grâce à une femme-chaman. Son récit diabolise son épouse. Elle n’a pas été vraiment violée. « Jamais, dit-il, je n’avais vu son visage aussi radieux ». La femme demande à Tajomaru de tuer son mari.

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Dans le récit du mari la femme demande à Tajomaru de le tuer. Le mari imagine que le bandit reste solidaire en affichant son mépris pour celle qu’il vient de violer. Il met fin à ses jours. Ce récit est en réalité complétement « bidon ». Kurosawa souligne aussi par là qu’il est facile de se suicider en parole. Surtout si l’on veut camoufler sa lâcheté.

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Elle s’enfuit. Tajomaru revient libérer le mari qui sanglote. Il se suicide avec la dague que sa femme avait abandonnée. « Une main retira la dague » dira-t-il au tribunal. La caméra montre alors les réactions du bûcheron.

6. Sixième témoignage, ou témoignage 1 bis : le bûcheron.

Le bûcheron complète son récit. Aprés le viol il dit que Tajomaru a demandé   à la femme si elle voulait l’épouser. Il aurait dit vouloir devenir honnête et travailleur. Le mari, dépité, dira en parlant de sa femme : « Je regrette plus mon cheval qu’elle ». La femme sanglote. Mais, progressivement, ses pleurs se transforment en ricanements. « Imbéciles » leur crie-t-elle. Elle leur dit qu’ils ne sont pas des hommes et les pousse à se battre. Ce sont deux pauvres hommes craintifs et tremblants que Kurosawa filme se battant au sabre. Le duel est long et pitoyable.

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Dans la version du bûcheron le duel n’a rien à voir avec celui décrit par Tajomaru. Les hommes ont trés peur et se battent  « comme des chiffonniers ».

Le mari tué la femme s’enfuit. Tajomaru ne pourra pas la rattraper. Il quitte les lieux  à son tour, claudiquant et emportant le sabre, l’arc et les flèches du mari. Plus tard il tombera malade et, épuisé, se laissera arrêter

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II. La dernière grande séquence

L’enjeu de la dernière grande séquence est de savoir qui, du moine ou du passant, a raison. Le moine s’apitoie sur un monde dévoré par l’égoïsme et la concupiscence. Le passant, quant à lui, trouve la situation plutôt normale. L’égoïsme est dans l’ordre des choses. Le passant a un dernier argument de taille, le bûcheron si sympathique serait suspect. Le bûcheron jure dire la vérité et accuse tous les autres témoins d’avoir menti. Mais le passant n’est pas dupe. Il sait que le bûcheron a volé quelque chose : il a volé la dague. Il qualifie ainsi le bûcheron, de manière semble-t-il définitive, « un voleur qui traite les autres de voleurs ». La messe est-elle dite?

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Le moine doute d’abord de l’honnêteté du bûcheron. Puis il comprend que s’il a volé la dague c’est pour nourrir ses enfants. C’est le seul dont l’action – le vol de la dague – est motivé par le souci de l’autre et des plus fragiles. Le moine lui confie donc l’enfant. Mais ce qu’il ne comprend pas c’est que le bûcheron, trés avisé, ne lui a surtout pas confié qu’il a tué le mari. Selon notre hypothèse le bûcheron a une telle « science de la vie » qu’il a su contourner tous les obstacles.

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Non car survient un événement décisif : un bébé a été abandonné sous la porte en ruine. Le bûcheron se propose de l’adopter. Le moine, tout d’abord, s’y oppose. Mais le bûcheron insiste en disant qu’il a déjà 6 enfants et que, quand il y en a pour 6 il y en a pour 7.

Le moine reprend espoir. Il a compris que le bûcheron est, de tous, celui qui a commis un délit non pour lui-même mais pour subvenir à sa famille. Il a volé la dague pour nourrir ses 6 enfants.

III. Le scénario est plus un kaléidoscope qu’un puzzle

Comme je l’ai déjà dit le scénario ne comporte pas de « héros de la vérité » grâce auquel le spectateur parviendrait à résoudre l’énigme et à connaître ce qu’il en a été au juste de F. Le film est en ce sens plus un kaléidoscope qu’un puzzle. Il est impossible de reconstituer F en juxtaposant des parties de témoignages, parties qui échapperaient à la contradiction et pourraient être vérifiées. Chaque récit est plutôt comme la position d’un kaléidoscope permettant d’entrer dans les arcanes de la subjectivité des personnages.

Cela dit F a bien eu lieu et le film ne néglige pas cette dimension. Mon hypothèse est que, s’il n’y a pas de « héros de la vérité » il y a un « héros du mensonge » en la personne du bûcheron.

Je vais maintenant faire tourner le kaléidoscope et faire le portrait de chacun des menteurs. En commençant par les personnages impliqués directement dans F.

1. Tajomaru le bandit. Il va mourir. C’est un coupable idéal et le tribunal ne peut manquer de pouvoir mettre fin à ses agissements. Narguant une dernière fois une société dans la marge de laquelle il a fait son existence il invente une histoire qui le met en valeur.

° La femme était une diablesse dont il a finalement triomphé. Et qui l’a en quelque sorte « aimé », lui, le bandit de grand chemin.

° Il a fini par tuer le mari, seigneur de la guerre, au terme d’un combat âpre.

Tout ceci est faux. Le témoignage de la femme, qui montre son traumatisme, exclut qu’elle ait pu être une telle diablesse. Et il n’a pas pu tuer le mari étant lui-même plus « renard » que « loup », plus astucieux que combattant.

Mon analyse exclut donc que Tajomaru soit l’auteur du crime.

2. La femme. Elle dit avoir tué son mari parce qu’elle ne supportait pas son regard de mépris. Cela signifie également qu’elle a des raisons de craindre le regard, certainement masculin, que le tribunal porte sur elle. Le plus plausible est que, traumatisée et évanouie après le viol, elle se soit reveillée en compagnie du cadavre de son mari. N’ayant pas assisté au meurtre et laissant sans doute parler un sentiment de vengeance, elle s’imagine que c’est elle qui a tué son mari. C’est l’hypothèse que je forme. Cette version est évidemment socialement particulièrement parlante mais elle témoigne aussi du trouble profond de la femme. En ce sens elle n’a pas pu être une « diablesse ». Elle n’a pas non plus ni déclencher ni assister au duel qui se conclut par la mort de son mari. Profondément troublée elle s’accuse en exprimant par là qu’elle est tiraillée entre un sentiment de vengeance et un sentiment de culpabilité lié à sa condition de femme soumise. C’est le fait qu’elle s’accuse qui montre qu’elle est plus troublée que calculatrice. Elle ment, certes, mais pas par calcul. Elle ment par innocence.

3. Le mari. Pour comprendre le mensonge du mari il faut se rappeler le début du récit de Tajomaru. Celui-ci ne voulait pas tuer le mari. Il l’a tout d’abord, en fin renard, fait tomber dans un piège. Le piège montre bien l’incapacité de Tajomaru au combat physique puisque, profitant de l’inattention du mari, il l’agresse par derrière afin de ne pas avoir à l’affronter. Mais le piège lui-même  a quelque chose d’encore plus diabolique. Tajomaru raconte au mari – seigneur de la guerre… – qu’il a trouvé un tombeau avec des armes précieuses et des miroirs. Le mari accepte d’être le complice de la profanation du tombeau et du vol d’objets sacrés. Autrement dit le mari perd complétement la face rien qu’en acceptant la proposition du rusé Tajomaru. Peu importe qui, après, le tue : il a totalement perdu son honneur. Il essaie en quelque sorte de sauver son âme en inventant un récit où sa femme prend honteusement du plaisir avec Tajomaru. Mais il est assez bête pour ne pas voir que, d’une certaine manière, il avoue par là ses insuffisances. Bref, pour se redorer le blason il imagine que, dans ce monde de forfaitures, la meilleure chose qu’il puisse faire c’est de se donner la mort.

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Après les personnages impliqués directement dans le drame intéressons-nous aux deux autres témoins que sont le moine et le bûcheron.

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4. Le moine. Le problème du moine est que, ayant opté pour une certaine forme de renoncement, il lui est impossible de comprendre en profondeur le jeu social. Il manque d’expérience. A la fin, lorsqu’il confie au bûcheron le bébé abandonné, il a raison de lui faire confiance. Mais il ne s’est pas aperçu avec quelle science le bûcheron l’a en réalité manipulé.

5. Le bûcheron. C’est le véritable héros du film. C’est un « héros du mensonge »… du mensonge pour la bonne cause.

A ce point je fais un saut et formule mon hypothèse.

C’est la guerre civile. Les dirigeants, auxquels appartient le mari, sont incapables de faire régner un minimum de sécurité. Le bûcheron, qui est un « homme des bois », un « sous-homme », doit cependant nourrir une famille nombreuse. Or il assiste, plus observateur qu’on ne le pense, à l’agression du couple par Tajomaru. Selon toute vraisemblance une fois la femme violée Tajomaru s’en est allé, laissant la femme évanouie auprès de son mari ligoté. En vengeur indigné de l’irresponsabilité des dirigeants le bûcheron, profitant de l’inconscience de la femme, aurait pris la dague oubliée et tué le mari. Il ne pouvait pas s’emparer de la dague, en effet, sans supprimer le témoin qu’était le mari. Il n’avait rien à craindre, de plus, de la femme celle-ci étant évanouie. Il aurait ensuite « libéré » le mari en faisant croire qu’il y a eu un duel et que celui-ci est mort d’une blessure du sabre de Tajomaru. Or, à part Tajomaru qui « se la joue », les autres personnages évoquent une mort à coup de dague : le mari pour s’être tué avec, la femme pour avoir tué son mari avec la même arme.

La conclusion est que, depuis le début, le bûcheron fait tout pour détourner les soupçons de lui. Le « rien, j’y comprends rien » a pour but de semer le brouillard. Le stratagème prend bien. Le moine, comme le spectateur, « avale » le récit du bûcheron. A la différence du moine, le bûcheron est aux prises directes avec la difficulté de vivre. Il ne peut se contenter de mendier pour lui-même : il doit nourrir 6 enfants et en situation de guerre civile. Mais, surtout, il a appris comment utiliser son image de « sous-homme » frustre. Sous une apparente niaiserie il dissimule une grande « science de la vie ». La dague lui permet d’assurer l’avenir de ses enfants. Mais il lui faut pour cela tuer un « seigneur de la guerre » qui est en plus, à cause du projet de pillage du tombeau, un complice de Tajomaru. Il n’hésite pas, tirant profit d’une situation où il pourra passer pour un niais. Il a même été jusqu’à courir avertir la police.

On pourra trouver l’histoire pas très morale. Si le moine a raison de faire confiance au bûcheron pour l’adoption du bébé, Kurosawa rend hommage au « petit bûcheron » pour son intelligence et la fermeté de ses choix. C’est une sorte de combattant. Dans la société décomposée où il vit, le fait de tuer un des responsables de la guerre civile afin de pouvoir faire vivre 6 + 1 enfants relève d’une forme de justice. Tout le film se laisse voir dans cette perspective. De nombreux détails soulignent ce qu’il en est au juste de « l’innocence » du bûcheron. Par exemple :

R29Dans cette scène le moine vient de dire que, par l’entremise d’un chaman, le mort va pouvoir témoigner. Aussitôt le bûcheron dit, soudain apeuré « le mort ment, lui aussi! » Il craint que le mort ne dise que c’est lui qui l’a tué. Mais la corruption des âmes jouera en faveur du bûcheron. Le mort, honteux, ne dira pas qu’il a été tué par un pauvre bûcheron. Il se serait en réalité héroïquement donné la mort.

 

 

 

 

 

 

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B. LA FABRIQUE KUROSAWA

 

I. Le film que Kurosawa n’a pas voulu faire

Chaque récit des protaganistes de F (le bandit, le mari, la femme) constitue non seulement un petit film dans le film mais représente exactement le genre de film que Kurosawa aurait probablement détesté de réaliser. Ce triple refus exprime le rejet de trois mythologies :

1. Celle du bandit Tajomaru. Elle est précisément constituée par un art consomné de la mythomanie. Le récit de Tajomaru est le modèle de tous les films réglés sur l’objectif de constituer une image flatteuse. C’est la mythologie en acte. Le personnage de Tajomaru est l’emblème du cinéma et de tout art asservi à la fonction de mythifier. Qu’il soit un bandit a une portée  critique : toute mythification-mystification renvoie à de la délinquance qu’elle soit marginale ou « officielle ».

2. Celle de la femme. Kurosawa a une vraie pitié pour le personnage féminin. Elle est soumise et dominée, durement confrontée à l’hétéronomie de sa condition. La question n’est au reste pas vraiment de savoir si elle a souhaité le viol, si elle l’a refusé, si elle a joui… Le viol est à l’image de sa condition. La dureté de celle-ci est accentuée par le fait que le mari se révéle être un lâche et un corrompu. Mais ce que Kurosawa ne veut pas reprendre à son compte ce sont les « les histoires » que peuvent précisément racontées des victimes qui vivent dans le mensonge de leur état. La fable du meurtre du mari par la femme fait en même temps signe de sa sourde révolte et de son incroyable propension à s’accabler. S’est-elle sentie coupable d’avoir pris du plaisir dans le viol? A-t-elle d’abord caché sa mauvaise foi dans l’évanouissement? Quoiqu’il en soit quand elle sort de sa torpeur et aperçoit son mari mort elle imagine que c’est elle la meurtrière. Elle n’est qu’une femme… pas vraie?

3. Celle du mari. Corrompu – il accepte de piller avec Tajomaru un tombeau sacré – et mauvais guerrier – il tombe dans le piège tendu par Tajomaru – il est probablement incapable de commettre le harakiri. Tué par un « sous-homme », un bûcheron, sa mythomanie le conduit, même dans la mort, à produire la légende d’un homme honteusement trahi et qui se suicide autant par chagrin que par honneur.

T (pour Tajomaru), Fe (pour femme), M (pour mari) représentent trois modèles de récits possibles, qu’ils soient romanesques, théâtraux, picturaux ou cinématographiques.

Ces trois modèles « fonctionnent » chacun sur une mythomanie particulière :

T : hyperbolisation des exploits pour se mettre en valeur contre la société établie. Tajomaru le renard se fait passer pour un loup.

Fe : c’est le récit de la victime soumise et dominée. Tout est transformé en « culpabilisation ». La féminité est honteuse et cette honte est intériorisée. (J’imagine volontiers que le personnage a été vraiment violé tout en ayant joui. Il lui faut à la fois endosser le traumatisme du viol et la honte d’une jouissance « déplacée ».) La fable du meurtre a la signification d’une culpabilisation et d’un fantasme de revanche.

M : la mythomanie du mari repose tout entière sur l’habillage de la corruption et de la lâcheté. Il est absolument impossible, dans le cadre de cette passion pour la « montre », d’avouer avoir été assassiné par le bûcheron. Le récit du mari est le récit de l’homme qui ne peut pas ne pas tenir son rang jusque dans la mort. Le chamanisme de M signifie que la mythologie M vise précisément à être conforme à un ordre éternel des choses.

Le moine et le bûcheron incarnent quant à eux des regards extérieurs, ou supposés extérieurs au drame.

1. Le moine. Le moine est supposé incarné un regard délivré de l’illusion. Vivant à la marge, comme Tajomaru, mais de charité et non de vols et de rapines, il est aussi victime d’illusions. Il n’est pas en mesure de comprendre les ressorts sociaux qui commandent ces types d’illusion que représentent les récits de type T, Fe ou M. Il ne saurait être question, pour Kurosawa, de faire un « film de moine ».

2. Le bûcheron. La thèse est que Kurosawa adopte le point de vue du bûcheron, du « petit homme ». La science filmique de l’auteur entre en résonnance avec la « science de la vie » – l’expérience – qu’il prête au bûcheron. Car, dans le scénario, celui-ci agit en virtuose pour effacer sa culpabilité. « Rien… je ne comprends rien ». C’est l’annonce du jeu du bûcheron dans le scénario. Dans le monde dur, violent, méprisant et décomposé dans lequel il lui faut subvenir aux besoins d’une famille nombreuse il n’hésite pas, pour s’emparer d’une dague précieuse et salutaire, d’assassiner un « seigneur de la guerre », seigneur auquel il peut à bon droit reprocher d’être responsable du fait que des gens sont tués – nous sommes en guerre civile – et que des enfants meurent de faim. Kurosawa filme en complicité avec la brillante mais discrète stratégie du bûcheron.

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Je résume ainsi la façon dont je reconstitue F :  .

C’est la guerre civile. Un bûcheron, inquiet de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de nombreux enfants, surprend un voleur, Tajomaru , en train de ligoter un guerrier qu’il a attiré dans un piège. Il assiste, impuissant, au viol de l’épouse du guerrier. Le crime perpétré Tajomaru s’éloigne avec l’arc et le sabre du mari laissant la jeune femme évanouie sur le sol. Apercevant la dague oubliée par Tajomaru le bûcheron  s’en saisit et assassine, malgré son appel à l’aide, le mari. C’est donc un mort qu’il libère en coupant la corde. Comme Kurosawa il fait à sa manière une mise en scène et cela en disposant sur le sol quelques objets destinés à tromper pour la « bonne cause » : celle de la vie d’enfants menacés de famine. Il court prévenir la police laissant la femme évanouie sur le sol. Cela même explique que la femme, revenue de son évanouissement, ait trouvé son mari mort. Paniquée elle avait quelques éléments pour croire qu’elle aurait cédé à un moment de folie meurtrière. La première chance du bûcheron sera que Tajomaru lui-même sera bien content de mentir en racontant qu’il a vaincu un fier guerrier.

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7 commentaires

  1. Bonjour,

    Analyse très intéréssante.

    Il y a un point qui n’est peut-être pas envisagé ici et qui avait été abordé par Donald Richie dans son bouquin sur Kurosawa.

    La medium… raconte n’importe quoi ! Les morts ne parlent pas, et elle ne fait que débiter un discours conforme à la morale, et propre à plaire aux juges.

    On peut tout aussi bien imaginer un rôle au moine qui a croisé la victime… Il est supposé avoir recueillit l’épouse du samourai dans son temple, ce qui implique la proximité du lieu. Mais il a pu être témoin de l’agression…

    C’est bien le génie de Kurosawa, et bien entendu de Akutagawa qui a écrit la nouvelle (que je recommande). Chaque petit détail compte et vient souvent invalider toute une hypothèse qui semblait parfaite.

    Ainsi, je croit me souvenir que l’épouse mentionne que la dague a disparue. Ce qui semble confirmer qu’elle a été volée. Mais elle peut aussi bien l’avoir été par Tajomaru, par le policier qui l’a arrêté, par le bucheron, par le moine (et pourquoi pas ?)…

    Le policier… as-t-il arrêté Tajomaru comme il le prétend (il se promenait et tombe par hazard sur un bandit célèbre qui souffre de diahrées) ?

    Toute la société est représentée, un peu comme dans « les salauds dorment en paix ». Rashomon est un prisme, ou chaque classe, ou plutôt caste, perçoit les autres castes. C’est en tout cas le point de vue de Donald Richie.

    Ainsi, Tajomaru justifie ses actes en pretextant que le noble samourai n’est en réalité qu’un brigand qui a reussit. etc. L’action se déroule durant une guerre civile, qui constitue un point de tension ultime entre les différentes parties de la société.

    Si l’on creuse cette piste, chacun spectateur peut construire sa propre explication en fonction de sa propre situation personnelle. Que l’on soit pauvre, riche… altère la perception de l’intrigue.

    Rashomon m’a bien trituré les méninges, jusqu’à ce que je réalise que l’élaboration d’une théorie qui tienne la route me contraint à inventer des scènes du film qui n’existent pas. Et en regardant le film a quelques années d’intervalle, mon point de vue a changé, sans doute parce que j’ai aussi changé avec le temps.

    Si l’on montrait Rashomon a des panels … et que l’on posait la question « qui a tué », on aurait sans doute un retour qui en dirait plus long sur le panel que sur le film en soit. Cela est vrai pour la plupart des films sans doute, mais rashomon, parce qu’il concentre tous les acteurs majeurs de la société, va sans doute plus loin.

    Il n’en reste pas moins que chercher à reconstituer l’intrigue est assez amusant. J’ai le souvenir d’avoir été jusqu’à regarder la bande annonce originale (qui contient des plans qui ne sont pas dans le film…. ;- le chat…) il y 10 ans pour essayer de trouver une piste. Que le temps passe ! 🙂

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  2. Bonjour!
    Merci pour votre analyse, qui me semble éclairante dans la mesure où elle rend bien compte du film, de manière synthétique et claire; et parce que votre hypothèse sur F (à laquelle je n’avais pas pensé) multiplie ultérieurement les possibles. Votre conclusion (vous en conviendrez, je pense) relève toutefois foncièrement de l’appréciation personnelle sur la crédibilité des versions (y compris votre propre reconstitution de F).
    Quant à moi, j’ai vu Rashomon il y a 20 ans, et je viens de le revoir il y a quelques heures. Alors comme aujourd’hui, j’y vois un film dans lequel la vérité n’existe pas. Il y a le plausible, et ensuite le choix de faire confiance ou de se méfier – deux options aussi défendables l’une que l’autre. Là encore, point de vérité. Seulement le choix de faire ou non le saut de la foi en tel ou tel homme, et partant, en l’Homme, de parier (quasi pascaliennement) sur la bonté, ou non. A titre personnel je trouve plus enviable le sort du bûcheron qui part le visage lumineux, un bébé dans les bras, que celui du passant, qui quitte le temple en ruine d’un air cynique avec le beau kimono du bébé pour toute richesse. Mais c’est là aussi mon appréciation personnelle, et c’est la grandeur de Kurosawa, il me semble, de ne pas avoir choisi pour nous. Grande fable sans morale d’un grand moraliste.

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  3. Je crois que cette hypothèse ne tient pas la route parce que:
    1-Si la femme est restée évanouie après le viol et s’est réveillée à côté du cadavre de son mari, elle n’a absolument aucune raison de dire qu’elle l’a tué.
    Elle l’a fait simplement pour éviter l’humiliation de la vraie histoire: être méprisée par les 2 hommes.
    2-Quand le bucheron réagit au témoignage du médium (« il ment! »), il ne le fait pas pour se protéger au cas où celui-ci dirait la « vérité ». Le bûcheron était au procès, assis, tout le long, il a déjà entendu le témoignage du médium.
    Il n’a pas à se protéger quand le moine raconte à l’autre.

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  4. Intéressant même si certains éléments sont à mon avis faussement analysés, tel la réplique du bûcheron « Le mort ment lui aussi » où vous supposez la peur du bûcheron comme signifiant de cette réplique… or 1) cette réplique est dite bien après le témoignage du mort 2) lors du témoignage du mort, en second plan, le bûcheron ne semble pas exprimer une crainte quelconque… à la limite on se moque de savoir qui, puisque je perçois plutôt ce film comme un film sur la nature humaine, ainsi sur ce qu’est notre vérité… une nature humaine qui fait se désespérer le bonze… mais le fait de fin nous montre néanmoins qu’il y a un espoir en l’homme… certes fragile, mais présent…

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