D’un droit à philosopher sur le nazisme de Heidegger

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On a déjà souligné le rôle de la figure du Socrate jugé et condamné à boire la cigüe dans la représentation, voire la définition même de l’exercice académique de la philosophie. Est-ce le même mythe qui sous-tend les attaques contre les critiques « sans concession » de Heidegger? Le pauvre philosophe serait victime de calomnies et de basses manoeuvres policières.

Mais n’est-ce pas, au prétexte de reconnaître la grandeur d’une pensée, une façon  de dire comme un droit, mais aussitôt pour le limiter, de philosopher? Utiliser l’insulte – « calomniateur », « policier de la pensée »… – et l’intimidation pour étouffer la question du nazisme de Heidegger est un déni de penser.

Cela relève tout d’abord comme d’une volonté d’ignorer un des traits caractéristiques du nazisme : si ce mouvement de terreur criminelle sans précédent dans l’histoire a exercé le pouvoir près d’une quinzaine d’années c’est bien parce qu’il est irréductible à une barbarie impulsive et inculte. C’est parce qu’il y a eu des Heidegger, plus ou moins grands dans leur domaine, scientifique, technique, linguistique, anthropologique, philosophique qu’une logique totalitaire a pu se déployer avec, en son centre effectif, le dispositif du camp et du centre d’extermination.

Le mythe de Socrate – pour le coup, effectivement, l’événement « Socrate » se trouve bien mythifié – est ainsi « relooké », au nom de la cause de la pensée et de l’intelligence, par la fable d’un Heidegger rompant avec le nazisme en 1934 et devenant, sublimement héroïque malgré le fait qu’il est au centre du système – et continuant à avoir des relations avec les pires doctrinaires de la race – un résistant spirituel au nazisme!

C’est un impératif pour la pensée, et notamment pour l’intelligence de ce qu’est un pouvoir de terreur, de continuer à préciser et à approfondir en quoi consiste ce que j’ai appelé le « dispositif Heidegger » en tant qu’il constitue une introduction du nazisme dans la philosophie.

La constitution implicite d’un Heidegger en deuxième Socrate – Emmanuel Faye en préparateur de cigüe posthume… – se trompe d’époque et de problématique. Au lieu de défendre la démarche philosophique elle a au contraire pour effet  d’intimider et de réprimer la philo-sophie.

La thèse, ici, et bien que Heidegger ait prétendu dépasser la philosophie, (et comme d’en avoir assigné la fin), est alors que le mythe de Socrate compte précisément parmi les éléments du « dispositif Heidegger » destinés à étayer le projet d’introduction du nazisme.

Au reste c’est bien si je puis dire dans la « tradition du nazisme »  que de s’appuyer sur le respect induit par les formes de la culture pour distiller le crime.

Le mythe socratique devient avec Heidegger une farce sinistre. Et je n’ai personnellement rien à faire des plus belles pages de Heidegger si celui-ci compte avec elles m’impressionner pour, au minimum, m’aveugler sur ses intentions criminelles, au maximum m’en faire le complice plus ou moins impliqué.

Que des commentateurs de Heidegger, au prétexte de se montrer à eux-mêmes qu’ils sont libérés du poids du ressentiment, ou plus simplement parce qu’ils sont dans une économie de carrière reposant sur le corpus heideggerien, s’obstinent dans la fable d’un Heidegger en rupture de nazisme dés 1934 est une réalité avec laquelle il faudra compter, en tous cas en France, encore pendant de nombreuses années.

Sur le fond  la philosophie vivante me semble être au contraire du côté de ceux qui, quoiqu’il puisse en coûter en termes de « démytification », sont résolus à mettre à jour la manière dont un « nazi de tête » a tenté d’instrumentaliser la philosophie pour justifier le monde des camps et le programme de l’extermination.

N’est-ce pas ce que l’occident aura produit de plus hypocrite, de plus criminel… de plus suicidaire?

Que vaut alors le thème de la « grandeur » si le philosophe en question non seulement en a une conception quasi raciste mais l’utilise pour diluer l’abjection de son engagement et l’instrumente pour tenter une opération particulièrement basse de légitimation du « mal absolu »?

De nombreux territoires heideggeriens, fidèles à un certain académisme, refusent d’admettre ne serait-ce que comme une hypothèse de mieux en mieux étayée l’idée d’un Heidegger introducteur du nazisme dans la philosophie. C’est exactement l’attitude sur laquelle, et sans qu’elle soit en tant que telle nazie, le stratége Heidegger a compté pour réussir son opération.

Ce qui est intellectuellement consternant c’est bien l’obstination de principe, souvent secondée par les barbelés de l’insulte et de l’intimidation, à refuser tout droit de cité à l’hypothèse d’E. Faye.

Pourtant cette hypothèse a quelque chose de « naturel ». Comment une intelligence comme Heidegger, si brillamment installée dans le paysage philosophique, et si manifestement compromise dans le fonctionnement de l’université hitlérienne, aurait-elle pu un seul moment intérioriser la séparation entre le penseur et l’idéologue? Heidegger était trop bien placé, à tous les sens du terme, pour se permettre de ne pas tenter l’opération d’introduction du nazisme dans la philosophie. D’une autre manière qui ne voit que la philosophie, quand on a la suprême habileté de l’artisan Heidegger, constituait la tanière idéale de la « bête immonde »?.. et la possibilité d’un condensé discursif du « Reich pour mille ans »?

Le crime contre l’intelligence est commis par ceux qui rejettent le « concept » de l’introduction du nazisme dans la philosophie. Non seulement parce que c’est au fond la manière avec laquelle le « mal absolu » frappe la philosophie, mais aussi parce que cette introduction constitue un « objet » qui requiert la plus vive intelligence pour être clairement identifié et patiemment déconstruit.

La superbe de Heidegger est celle d’un « homme de race » qui tisse une aura culturelle lors même que, se coupant de l’humanité réelle dans sa diversité, et se ralliant fondamentalement au nazisme, il n’est qu’un chef de file « spirituel » d’une bande de criminels. (Lesquels, bien entendus, ne s’entendent pas de cette manière).

Que des territoires heideggeriens, universitaires ou non, s’entourent d’une sorte de douve en bricolant la légende d’un Heidegger « résistant spirituel » au nazisme est non seulement pitoyable et tragi-comique, mais constitue de fait un interdit de recherche, de questionnement, de renouvellement des problématiques. C’est croire régler un problème par un énorme mensonge. On a déjà connu cela.  

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Post-scriptum

L’idée de procés à l’encontre de Heidegger en réalité me répugne. D’autant plus qu’il ne s’agit absolument pas de cela. L’affaire est autrement plus grave et sérieuse. Il s’agit bien de rendre compte comment un Heidegger a pu tenter d’introduire le nazisme dans la philosophie. « C’est tout un programme! »

Cela dit (et je n’ai vraiment rien à faire d’une quelconque « condamnation » – symbolique et morale – du philosophe) j’estime tout de même que ce sont des nazis comme Heidegger qui constituent fondamentalement le véritable danger pour l’humanité.

Les quelques chefs qui ont été condamnés à mort après la guerre ne constituaient pas le véritable noyau du système. Celui-ci est bel et bien constitué par tous les Heidegger en service.

Et c’est pourquoi 60 ans après  la victoire des alliés la déconstruction patiente du nazisme philosophique de Heidegger est-elle une tâche qui s’impose.

Car on est, avec le « dispositif Heidegger », à un point névralgique du « cerveau » de la bête immonde.

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3 commentaires

  1. bien parlé !

    je viens de lire l’article francophone sur wikipedia consacré à « la polémique » et c’est proprement scandaleux de voir le nombre d’ommissions et de pieuses minimisations voire carrément d’excuses sinon de justification dont il émanne. les seuls concessions laissées sont celles acceptée par les tenant de la thêse du « grand philosophe » ont est ici devant une entreprise d’infoguerre caractérisée à caractère proprement révisioniste. il va de soi que ni emmanuel ni jean pierre faye ne sont cités dans les sources.
    ce qui est d’autant plus inquiétant c’est que cet article est techniquement parlant de la très bonne propagande.

    – présence sur un site reconnu et considéré comme digne de confiance
    – style faussement neutre ne prenant pas ouvertement position
    – nombreuses sources mise à contribution quoique tres disproportionnées (seul vargas est cité dans les « contre »)
    – manquement indirect par ommission et par déplacement, par relativisation, minimisation

    nous sommes devant un réel talent assez terrifiant à défaut d’être respectable vu la gravité de la cause défendue…le nazisme à travers le « recteur magnifique »

    un élément cependant reste évidemment absent de toute cette prose, l’humour, aucune trace de ce dernier ce qui revèle la fragilité de l’édifice pourtant il aurait été facile d’en faire si les contempteurs du « plus grands philosophe de tout les temps » avait été aussi misérable qu’on le prétend.

    je pense que nous sommes avec les heideggeriens de langue française non plus devant une école philosophique mais bien une entreprise de théologie minoritaire bref une secte…

    à camps un mandaroom pour les heidegériens ?

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  2. Merci à Alec,
    ton analyse est bienvenue : c’est bien d’humour dont nous manquons.
    Quant à la « mandaroom », il y en a plusieurs en France : à Paris 4, à Caen semble-t-il, ainsi que dans plusieurs autres facultés et maisons d’édition françaises-et bien sûr, last but not least, au jury de l’agrégation.
    Vu de l’extérieur, il y a quand même de quoi en rire.
    ÔoM !
    Hadji Mourat.

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