« Des mots, des mots, des mots ». (Hamlet). Sur un acte manqué de Marcel Bozonnet.

Il fallait bien qu’un jour, sur une scène de théâtre, un personnage  fasse semblant de réfléchir par lui-même et se demande : "Etre ou ne pas être…". L’ontologie du spectacle est nécessairement vacillante. C’est une ontologie de crête : d’un côté l’être, de l’autre le non-être. Et si l’acteur donne de l’être au personnage, le personnage donne du néant à l’acteur. C’est par là que le texte théâtral, qu’il soit strictement didascalique ou strictement dialogique, "ex-stasie" aussi bien l’acteur que le spectateur. Le vide les met hors d’eux. Même s’il arrive que le personnage, exténué par cette situation, finisse par éprouver comme un dégoût fasciné pour le langage : "Des mots, des mots, des mots!" La scène théâtrale est un lieu où l’être humain fait l’épreuve du dépouillement.

Est-ce faire preuve d’ignorance ou de naïveté  à l’égard des rituels trés serrés dans lesquels sont prises certaines scènes que de regretter qu’au lieu d’une déprogrammation, la pièce de Peter Handke aurait pu être jouée en hommage à l’écrivain mais accompagnée d’un avertissement critiquant les positions politiques de l’homme public? A ce que je sache la pièce ne constitue pas un "morceau de doctrine". Ce que je trouve choquant c’est bien qu’un professionnel du théâtre ait préféré agir par un acte administratif plutôt que par un "concept" théâtral. On nous dit que cet acte n’est aucunement une censure et qu’il est dans la responsabilité, et de la souveraineté d’un programmateur, de juger opportun ou non de mettre en valeur l’oeuvre d’un homme aux positions contestables et encore dangereuses.

Mais là, et d’autant plus que la déprogrammation est une sorte de repenti, nous rencontrons de l’incohérence. L’inscription de la pièce de Peter Handke au patrimoine du répertoire de la Comédie Française a la signification d’un acte profondément culturel. En ce sens il n’appartient pas complétement à son auteur. La véritable innovation, le véritable "coup de théâtre" aurait été de maintenir le programme tout en disant son désaccrord avec l’homme public. Le retrait de la pièce apparaît comme une punition. Et un coup de tête de la bonne conscience.

Je ne doute pas du bien fondé de l’accusation de crime contre l’humanité dont a été l’objet Milosevic. Mais, et pour me souvenir d’avoir entendu en direct, à la radio, ce que furent les conséquences des contradictions de la bureaucratie onusienne, notamment à propos de la tragédie de l’enclâve de Sebrenica, je trouve suspecte la diabolisation des serbes et même celle de Milosevic. Le  comparer à Hitler devrait faire honte à certains européens : plus de 50 après Auschwitz l’Europe n’a pas été capable de secourir la population de Sebrenica. (Certains diront : précisément c’est parce qu’Auschwitz a eu lieu que la vie humaine, même européenne, semble avoir si peu de prix.)

La décision de Marcel Bozonnet plonge le spectateur dans le malaise. Certains passages pour le moins hautement provocateurs de Jean Genet semblent déranger beaucoup moins de monde. A la souveraineté de Marcel Bozonnet s’attache une symbolique qui engage une profession et, au-delà, toute politique  programmatique. 

Je ne veux pas croire, par exemple, que Jean Genet, qui a associé à son engagement pro-palestinien  des thèmes d’une profonde ambiguïté, bénéfie d’un regard plus favorable que celui qui a assisté à l’enterrement d’un homme qui  ordonné et couvert des massacres d’européens musulmans. 

De même je ne veux pas croire qu’il a peut-être fallu céder à des pressions et demander à Marcel Bozonnet, en pseudo souverain, à faire en sorte d’éviter de probables "ennuis". Après tout des fatwas ont été lancées contre les auteurs de certaines caricatures.

Le  retrait de la pièce de Peter Handke fait entrer la programmation dans une ère d’interrogation et de doute. Et ce doute s’étend jusqu’à la souveraineté de la décision de Marcel Bozonnet.

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9 commentaires

  1. Cher Skildy,
    en désaccord amical avec vous sur ce point, je copie le récent point de vue de Olivier Py dans le Monde, que je partage tout à fait. Nous pourrons par la suite en discuter si vous le souhaitez.
    Yvon Er.

    Point de vue
    A plus tard, Peter Handke, par Olivier Py
    LE MONDE | 10.05.06 | 14h27 • Mis à jour le 10.05.06 | 14h27

    C’est par un article du Nouvel Observateur rédigé par Ruth Valentini que nous avons appris la présence de Peter Handke à l’enterrement de Slobodan Milosevic. L’importance symbolique de l’événement et le prestige du poète obligeaient la presse à traiter l’information. Nul ne s’est véritablement étonné de voir l’auteur autrichien dans le cortège funèbre de l’ancien dictateur accusé de crime contre l’humanité. Les positions de Peter Handke n’ont jamais été floues à ce sujet, sa défense du nationalisme serbe n’a pas été qu’un propos isolé de son oeuvre. Il y a consacré plusieurs livres, notamment Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina (Gallimard), qui portait en sous-titre Justice pour la Serbie, un très grand nombre d’interviews, ainsi que des prises de parole incessantes qui font de lui un héraut de la cause milosevicienne.

    La Serbie elle-même tente d’en finir avec son passé nationaliste, mais Peter Handke persiste et signe en ajoutant à un corpus littéraire déjà conséquent une oraison funèbre de l’ancien dictateur qui se termine par ces mots : « Je suis auprès de la Serbie, je suis auprès de Slobodan Milosevic. » N’est-ce pas Milosevic en personne qui a inscrit Peter Handke dans la liste des témoins pour sa défense au Tribunal pénal international de La Haye ?

    On peut défendre les positions de Peter Handke aujourd’hui à la condition de nier le génocide perpétré par les nationalistes serbes, de n’y voir que des dommages collatéraux d’une guerre interethnique, de nier que Ratko Mladic et Radovan Karadzic furent le bras armé de Belgrade. On assume alors d’insulter les victimes civiles de ces massacres, de contester la purification ethnique et d’ajouter à la cécité politique la négation de l’histoire.

    Marcel Bozonnet, administrateur de la Comédie-Française, décide à la lecture de l’article du Nouvel Observateur, et après s’être fait confirmer la réalité des propos de Peter Handke, de retirer du programme de la saison prochaine la pièce de l’auteur Voyage au pays sonore ou l’art de la question… Deux arguments s’opposent à cette attitude. Le premier est circonstanciel : pourquoi désavouer si tard un auteur dont on ne découvre pas aujourd’hui les positions ? L’autre argument est philosophique : peut-on déprogrammer une pièce au nom de motifs politiques sans faire acte de censure, sans devenir soi-même liberticide ?

    On ne peut dire que Marcel Bozonnet découvrait les convictions de l’auteur. Il les connaissait quand il a choisi de programmer cet ouvrage. Il savait aussi que Voyage au pays sonore ou l’art de la question ne parlait pas de la question yougoslave et qu’elle était étrangère à l’apologie du nationalisme serbe. Il savait aussi que Peter Handke avait contesté le terme de génocide et, de fait, l’accusation de crime contre l’humanité. Les positions de l’auteur paraissaient il y a dix ans une erreur politique, une incompréhension d’un conflit, une lecture influencée par la propagande du régime de Belgrade.

    Aujourd’hui, ces crimes ne sont plus des suppositions, le génocide n’a plus besoin de guillemets, il est reconnu comme un fait historique par l’ensemble de la communauté internationale. Qui aujourd’hui encore nie la responsabilité de Slobodan Milosevic dans les guerres de l’ex-Yougoslavie ? Qui doute encore de la purification ethnique comme geste volontaire et concerté ? Qui remet en question la gravité du massacre de Srebrenica ? Aucun de ceux qui défendent Peter Handke, ni à Paris ni en Serbie. Affirmer aujourd’hui une solidarité avec le nationalisme serbe, dont la Serbie n’est pas encore débarrassée, ce n’est plus une opinion politique, c’est une position historique qu’il est difficile de traiter autrement que comme une forme de révisionnisme. On aurait pu imaginer d’un esprit comme Peter Handke qu’il soit revenu sur ses opinions, les ait nuancées et ait reconnu une part d’erreur, mais une oraison funèbre sur la tombe du bourreau est aujourd’hui un acte fondamental. « Je sais que je ne sais pas. Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne » : ces mots sont ceux d’un homme qui nie volontairement les preuves et les témoignages irréfutables du crime génocidaire. Dans le magazine allemand Focus, Handke ajoute que « non, Slobodan Milosevic n’était pas un dictateur. Non, Slobodan Milosevic n’a pas déclenché quatre guerres dans les Balkans. Non, Slobodan Milosevic ne peut être qualifié de bourreau de Belgrade », etc. Tenir à l’heure actuelle ces propos est plus grave qu’il y a dix ans, car, contrairement à ce que dit Peter Handke, aujourd’hui, on ne peut pas ne pas savoir, on n’a pas le droit de ne pas savoir. Au nom du talent littéraire, Marcel Bozonnet pensait pouvoir mettre au second plan les positions de Peter Handke. C’est Peter Handke lui-même qui l’en a empêché par son voyage provocateur.

    Mais a-t-on le droit d’interdire une oeuvre ? Si demain un gouvernement censure une à une les oeuvres de Peter Handke, nous serions les premiers à défendre la liberté d’expression. Marcel Bozonnet a pris cette décision en son nom et au nom de la maison qu’il dirige après avoir consulté le comité d’administration et les comédiens de la distribution. Il a le droit de refuser de travailler avec un homme qui fait l’apologie du nationalisme serbe. Il a le devoir de protéger l’honneur d’une institution aussi prestigieuse en lui évitant la complicité avec un homme si volontairement coupable. Chacun prend ses responsabilités. On ne peut appeler « censure » la volonté d’un homme de ne pas serrer la main d’un autre homme.

    La liberté d’expression n’oblige aucun directeur de théâtre à donner la parole aux idéologies criminelles contraires à la démocratie et aux droits de l’homme. Nous respectons la liberté de ceux qui ont voulu publier les propos de Peter Handke, mais rien ne nous oblige à les approuver. Sans quoi, c’est la capacité même de la littérature à agir dans notre monde qui est déniée. Sans quoi, il faudra considérer que désormais rien n’a d’importance véritable. Mais peut-on condamner le poète au nom des opinions de l’homme ? La littérature n’est-elle pas remplie de grands auteurs qui ont commis, volontairement ou pas, des erreurs politiques. Pensons à l’adhésion d’Heidegger au parti nazi, aux pamphlets antisémites de Céline, etc. Il y a un temps pour distinguer l’oeuvre de l’homme. Mais ce temps dans le cas qui nous intéresse n’est pas encore arrivé. Parce que les crimes de guerre n’ont pas encore été punis, parce que la Serbie n’a pas encore accepté de livrer Mladic et Karadzic, parce que l’histoire n’est pas close.

    La seule chose qui puisse séparer l’oeuvre de l’homme, c’est lorsque la première est affranchie du second, dégagée des contingences humaines. Il sera temps alors d’oublier les textes politiques de Peter Handke pour lire sereinement ses autres oeuvres.

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    Olivier Py est un homme de théâtre.

    Ce texte a reçu le soutien de 150 personnes dont :

    Stéphanie Aubin, chorégraphe, Habib Ayyoub, auteur, Georges Banu, universitaire, Pierre Bergé, Jean-Claude Berutti, metteur en scène, Jean Bollack, helléniste, Robert Cantarella, directeur de théâtre, Philippe Caubère, auteur, Georges-Marie Chenu, ancien ambassadeur à Zagreb, Hélène Cixous, auteur, Jean-Michel Deprats, traducteur, Marc-Olivier Dupin, compositeur, Bernard Faivre d’Arcier, ancien directeur du Festival d’Avignon, Catherine Hiegel, sociétaire de la Comédie-Française, Brigitte Jaques-Wajeman, metteur en scène, Leslie Kaplan, écrivain, Odile Krakovitch, historienne, Bernard Latarjet, président du parc de La Villette, André Markowitz, traducteur, Ariane Mnouchkine, metteur en scène, José Pliya, directeur de théâtre, François Rancillac, metteur en scène, Yves Ravey, écrivain, Jacques Rebotier, auteur, Gérard Wajcman, écrivain, Gao Xianjian, Prix Nobel de littérature…

    Article paru dans l’édition du 11.05.06

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  2. Pour complément d’information voici un article sur la dimension juridique de la question :

    Que dit le droit dans l’affaire Peter Handke ?, par Serge Regourd
    LE MONDE | 15.05.06 | 13h53 • Mis à jour le 15.05.06 | 13h53

    Signe des temps et de la confusion des systèmes de référence : la controverse suscitée par ce que l’on peut désormais qualifier d’affaire Handke a été menée sur le seul terrain de l’émotion, en évacuant toute forme de rationalité, et, en particulier, de rationalité juridique.

    L’administrateur de la Comédie-Française a décidé de retirer de sa programmation la pièce de Peter Handke parce que celui-ci s’était rendu aux obsèques de Milosevic, information qui l’a fait « grimper au rideau », et il n’a cessé de souligner qu’il s’agissait d’une « décision totalement personnelle » (Le Monde du 6 mai).

    Marcel Bozonnet a seulement oublié un détail : il n’est pas propriétaire d’un théâtre privé dont il pourrait assumer arbitrairement la programmation. La Comédie-Française est un service public, dédié à l’intérêt général et relevant d’un régime juridique spécifique fondé, au premier chef, sur le principe d’égalité de traitement qui exclut toute discrimination et, évidemment, toute discrimination politique. La jurisprudence administrative regorge d’annulations de décisions qui avaient cru pouvoir passer outre à de telles conditions.

    Dans un domaine voisin du théâtre public – la télévision publique -, le Conseil d’Etat a retenu que « le principe d’égalité qui régit le fonctionnement des services publics » constituait un principe général du droit qui doit être respecté, même en l’absence de texte formel. Il sanctionnait, en l’espèce, « l’exclusion » d’une société de concerts de la programmation de la Radiodiffusion française (Société des concerts du Conservatoire, 1944). Situation directement comparable au retrait de programmation de la pièce de Peter Handke.

    Ce dernier est, en réalité, beaucoup plus contraire encore aux exigences juridiques. D’une part, car il revient sur une décision de programmation antérieurement prise. D’autre part, parce que cette décision est explicitement fondée sur une motivation politique, étrangère aux critères artistiques, et manifestant très nettement un « détournement de pouvoir ».

    Si la pièce de Peter Handke a été retirée de la programmation, c’est qu’elle avait d’abord donné lieu à une décision de programmation qui en fixait les lieux et date, le choix du metteur en scène et des acteurs. Or une telle décision ne peut être librement retirée. Elle a fait naître des droits acquis pour les personnes concernées et peut être source d’indemnisation pour le préjudice causé. S’agissant d’une décision fondée, en substance, sur une accusation de complicité de crimes de guerre, parler de préjudice moral est un euphémisme.

    Mais une telle accusation pourrait-elle juridiquement fonder une interdiction ? Il convient d’abord de souligner que le théâtre relève d’un régime de liberté qui exclut, par principe, une quelconque procédure d’autorisation préalable par quelque autorité administrative que ce soit.

    C’est ce qui explique que, pour rester légales, les interdictions s’y présentent traditionnellement comme des mesures de police administrative visant à prévenir des atteintes à l’ordre public, qui inclut la moralité publique. Mais la décision de M. Bozonnet n’invoque rien de tel.

    Contrairement à ce que paraissent croire M. Bozonnet et ceux qui le soutiennent, les appréciations relatives aux conflits de l’ex-Yougoslavie relèvent juridiquement de la liberté d’opinion et de la liberté de commentaire inhérente à la liberté d’expression. Pour ces conflits, aucun dispositif juridique ne sanctuarise une opinion quelconque. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme l’affirme : c’est à propos d’opinions qui « heurtent, choquent ou inquiètent » que la liberté d’expression trouve tout son sens.

    Si la décision de M. Bozonnet apparaît bien contraire aux exigences juridiques, c’est qu’elle postule un délit d’opinion, antinomique des missions de service public qui sont celles d’une institution comme la Comédie-Française.

    Cette affaire ne manquera pas de donner du grain à moudre à tous les contempteurs du modèle culturel français, brillamment stigmatisé par les essais de Marc Fumaroli ou de Michel Schneider. La substitution par certains fonctionnaires de la culture de leurs goûts et caprices personnels aux missions d’intérêt général artistique et culturel qui leur sont confiées peut encourager à jeter le bébé de l' »Etat culturel » avec l’eau du bain.

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    Serge Regourd est professeur de droit public à l’université Toulouse-I.

    Article paru dans l’édition du 16.05.06

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  3. A Y. ER.,

    Que des gens de métiers manifestent leur solidarité à l’égard d’un des leurs et à propos d’une question déontologique est compréhensible. Le fait que Pye essaie d’argumenter pour justifier la déprogrammation montre bien où est cependant le problème. Programmer puis déprogrammer était une bêtise.
    Ne pas programmer n’aurait fait aucun remou. « Tout le monde s’en fout ».
    Déprogrammer, par contre, crée l’événement. Je ne pense pas un seul instant que Bozonnet ait programmé pour déprogrammer et donc pour créer l’événement.
    Reste bien l’hypothèse de la déprogrammation de conscience. Mais c’est une bêtise d’autant plus grande que la pièce n’a rien, semble-t-il, de doctrinal.
    C’est la porte ouverte à tous les abus du politiquement correct.
    Je m’associe à l’hebdomadaire Marianne pour souhaiter la démission de Bozonnet. Ce n’est pas la pièce qui doit être déprogrammée mais le programmateur.
    Skildy.

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  4. Cher Skildy,
    le texte que vous citez est en effet décisif. Il me semble que l’argumentaire de Olivier Py a une certaine portée dans le cadre d’un théâtre privé, mais dans un théâtre public ? Je ne sais. Ce qui me paraît important en ce cas est la question de savoir si les acteurs et le metteur en scène impliqués suivent.

    Bien que je n’en connaisse pas l’auteur, je cite après mon message un autre article de libération, qui avance sans la développer il est vrai suffisamment la thèse que la pièce de Handke ne serait pas si innocente, ce qui complique quelque peu la question, mais là aussi je dois avouer mon incompétence.
    Pour ce qui est de la démission éventuelle de Bozonnet, qui a de fait mis son théâtre dans une situation difficile, ce serait à ceux qui travaillent avec M. Bozonnet d’en parler, et à la hiérarchie administrative d’en décider en dernière instance. En tous cas pas à Marianne.
    Merci à vous,
    Yvon Er.

    Rebonds
    Les thèses révisionnistes de l’écrivain imposent une relecture du conflit en ex-Yougoslavie.

    Handke, une affaire salutaire

    par Louise L. LAMBRICHS
    QUOTIDIEN : lundi 15 mai 2006

    Louise
    L. Lambrichs essayiste et écrivaine.

    Voyage au pays sonore ou l’Art de la question, tel est le titre de la pièce déprogrammée de Peter Handke, titre qui laisse rêveur le lecteur attentif de son oeuvre et de son engagement politique. Tout le monde s’empresse de clamer ­ notre ministre de la Culture en tête ­ que cette pièce n’a «rien à voir» avec la guerre de Yougoslavie, puisqu’elle fut écrite en 1989. Divines certitudes. Pour avoir lu d’assez près le travail de Handke (1), je parierais plutôt ­ et c’est bien là la question de l’art, et de toute création artistique sans doute ­ que cette pièce renvoie très subtilement à la question qui taraude (ou a taraudé) Peter Handke, et qui permet de comprendre aussi bien les discours des diverses propagandes contradictoires qui ont sévi depuis quinze ans que le sens de cette guerre. Car pour ce qui concerne l’art de la question, il faut bien se rendre à l’évidence : Handke pratique avec une rare subtilité l’art de ne pas poser les bonnes. Ce faisant, il continue à propager ses thèses délirantes, qui relèvent d’un néonégationnisme plus partagé en France qu’on ne pourrait le croire.

    Sur le même sujet
    Bagatelles pour Srebrenica
    Si, depuis quinze ans, nous avons été quelques-uns (Annie Le Brun en tête, et précisément dans Libération) à dénoncer le national-communisme de Milosevic, nous avons eu dans ce pays bruyant beaucoup de mal à nous faire entendre et jusqu’à très récemment, contrairement à ce que croit Peter Handke, nous sommes demeurés très isolés. J’en veux pour preuve le courageux silence qui a salué Nous ne verrons jamais Vukovar (2), lu pourtant par toutes les rédactions. Ainsi Peter Handke apprendra-t-il que la «censure» (ou l’autocensure, ou le politiquement correct) n’est pas forcément aujourd’hui, sur la question que soulève son cas, du côté qu’il suppose.

    Qui a lu attentivement «Parlons donc de la Yougoslavie» (Libération du 10 mai) aura peut-être repéré un «détail» qui, à mes yeux, n’en est pas un : c’est que pour Peter Handke, le «seul crime pour lequel convient le mot génocide» est «le massacre du Noël orthodoxe 1992-1993, commis par les forces musulmanes à Srebrenica, un massacre aussi contre femmes et enfants [serbes] de Kravica». Nous sommes là au point d’abjection central, qui a organisé pendant quinze ans tous les discours pour ne pas dire les propagandes sur cette guerre, et qui reste la question que personne ne soulève et qui fut au coeur de mon élaboration : comment se fait-il qu’en Europe, une génération après la Shoah, ait pu se produire pendant trois ans, sous les yeux de toute la communauté internationale et des troupes de l’ONU, le génocide d’une population civile musulmane, laïque, parfaitement européenne ? (Je rappelle à ceux qui l’ignorent encore que plus de quatre cents charniers ont été mis au jour en Bosnie et que les Bosniaques continuent, dix ans après Srebrenica, de rechercher et d’enterrer leurs morts, sans parler des corps des Albanais du Kosovo, non encore rendus par Belgrade à leurs familles.)

    C’est autour de ce mot, génocide, de son usage et de son abus, que se sont organisées les positions des uns et des autres, qui, grâce à cette affaire Handke qui n’est jamais qu’un symptôme de notre temps, commencent heureusement à bouger. La question que soulevait Nous ne verrons jamais Vukovar n’a toujours pas été abordée en France : c’est celle du négationnisme des nationalistes serbes (car c’est à ce négationnisme-là que Handke souscrit aveuglément, et il est loin d’être le seul). Les documents historiques issus des archives de Belgrade, commentés par l’historienne croate Ljubica Stefan, et que j’ai publiés à ce sujet car ils étaient inédits en France, sont si stupéfiants, ils renversent à tel point nos représentations, ils éclairent si bien ce qui s’est passé, qu’il serait important de les porter à la connaissance de tous, et particulièrement de la jeunesse serbe qui manifeste aujourd’hui, contre Milosevic et n’est pas allée lui rendre hommage à ses obsèques.

    Que la Serbie de Milan Nedic ait collaboré de façon très zélée avec les nazis ne remet pas en cause le fait qu’il y eut aussi des résistants serbes. Mais cela détruit le mythe qui court encore en France et qui gouverna François Mitterrand, le mythe qui durant plus de quatre ans justifia aux yeux de l’opinion ­ et trop souvent de la presse ­ la politique française en ex-Yougoslavie (et, me semble-t-il, la politique anglaise). Le temps paraît venu, et l’affaire Handke en offre l’occasion, de dépasser les querelles partisanes pour convenir d’une évidence effrayante : à savoir que nous avons eu sous les yeux, en Serbie, en Bosnie, en Croatie, ce que peut produire le négationnisme, l’absence de travail de mémoire, la manipulation éhontée de la mémoire collective, et nous avons eu ainsi pour la première fois dans l’histoire européenne l’illustration, à l’échelle collective, du mécanisme freudien suivant lequel le déni engendre la répétition.

    Si le peuple serbe avait eu connaissance de son passé, si le travail de mémoire avait pu s’accomplir sous la Yougoslavie titiste, les élites politiques nationalistes serbes n’auraient jamais pu prétendre avec autant de succès que les Serbes avaient été victimes d’un génocide comme les juifs, qu’ils n’avaient jamais rien fait aux juifs, que l’histoire était là pour l’attester

    (voir la lettre de Vuk Draskovic aux écrivains israéliens de 1985), et que cela allait recommencer ­ discours terrifiant qui, martelé avec force pendant des années, a évidemment affolé les populations et déroulé le tapis rouge aux milices tchetniks comme à l’armée captée par Belgrade (hommage aux déserteurs serbes).

    Lorsqu’on dit, en Croatie ou en Bosnie, que cette guerre est une répétition déplacée de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des gens accueillent cette interprétation comme une évidence. Ils ajoutent même : vous ne pourrez rien faire, cela recommencera encore. La question qui se pose ­ que je leur pose quand je vais là-bas faire des conférences et que je pose à la France et à l’Union européenne ­ est donc : à quoi sommes-nous prêts pour éviter que ce mécanisme de répétition fasse encore son oeuvre ?

    Construire la paix dans les Balkans suppose d’avoir de cette guerre une lecture rigoureuse, mais celle-ci ­ bousculant les idées reçues comme les cadres d’expertise traditionnels ­ ne pouvait que rencontrer le mur du déni, solide, que Peter Handke a contribué à consolider, avec un certain nombre de signataires de la pétition d’Anne Weber. Grâce à Bruno Bayen et à Marcel Bozonnet, cette «affaire» salutaire l’ébranle. De quel côté tombera-t-il ? Au moins les voix qui s’élèvent éclairent-elles, d’une lumière un peu sombre parfois, les positions des uns et des autres.

    (1) Voir le Cas Handke, éd. Inventaire-Invention, 2003.

    (2) De l’auteur. Philippe Rey éditeur, 2005.

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  5. Ayant donné avec l’accord de Skildy la parole à ses critiques, et ne connaissant pas assez l’oeuvre de Handke pour le rejetter en bloc, je copie ici sa réponse. Mais sur ce qui lui est reproché je ne le trouve pas assez clair.
    Yvon Er.

    Dans ces pages, deux écrivaines m’ont attribué des «thèses révisionnistes» voire «négationnistes», je dois être sérieux et répondre calmement à l’une ou l’autre calomnie.

    Pardon de m’expliquer

    par Peter HANDKE
    QUOTIDIEN : lundi 22 mai 2006

    Peter Handke écrivain.

    Lundi, le 15 mai 2006, n’était pas une journée franchement réussie pour mon existence extérieure : le matin, j’ai appris par El País que mon équipe de football, Numancia (à Soria, une des villes d’Antonio Machado), 2e division espagnole, avait perdu son match ­ peut-être aurais-je dû être présent et agiter le drapeau «NUMANCIA» ? ; et le soir on m’a fait lire les textes d’un duo de femmes (1) dans Libération contre mes «thèses révisionnistes» sur le conflit en «ex-Yougoslavie» ; pire, pour ce couple, je ne suis pas seulement révisionniste ou «quelqu’un qui veut ré-écrire l’histoire» yougoslave, écrite, fait nouveau dans la science de l’histoire, paraît-il par les seuls journalistes (occidentaux), mais je fais, en plus, partie d’un «néonégationnisme», ou je suis un simple «négationniste».

    Je dois être sérieux et répondre calmement ­ «Ne t’énerve pas !» comme dirait ma fille ­ à l’une ou l’autre calomnie ou «erreurs factuelles» ­ comme dirait le Nouvel Observateur ­ propagées dans les articles des duettistes. Je dois le faire pour les lecteurs, les lecteurs de bonne foi ­ d’ailleurs une tautologie, un lecteur de mauvaise foi ou mauvaise volonté n’étant jamais un lecteur.

    Oui, dans ma lettre aux lecteurs, publiée dans Libération il y a quelques jours (2) , j’ai écrit que le massacre commis par les forces musulmanes de Srebrenica, «aussi contre femmes et enfants (serbes) de Kravica» (village à environ 20 km de Srebrenica), était, à cause des femmes et enfants tués, un crime pour lequel convient le terme «génocide». Peut-être que je me trompe sur les termes juridiques : mais la réponse terrible, la vengeance abominable des forces serbes (pas uniquement pour les tueries de Kravica, mais aussi, pendant trois ans et demi, dans une trentaine de villages [serbes] autour de Srebrenica la musulmane), pratiquée exclusivement contre soldats et/ou hommes musulmans ­ cette vengeance est à qualifier de «crime contre l’humanité»: nuance qui, exception faite aux normalement si importantes «nuances»!, ne compte pratiquement pas dans ces milliers et milliers de crimes bosno-serbes, oui et oui, contre l’humanité. Je le répète farouchement et pas, comme l’écrit une des deux femmes, «ne pouvant nier les massacres programmés de Srebrenica», je le répète farouchement, en colère contre les malfaiteurs, commandeurs, programmateurs serbes, qu’il s’agit de loin du pire «crime contre l’humanité» commis dans l’Europe après la guerre. Et à part tout ça ­ et c’est cela qui doit enfin être réalisé dans le coeur des lecteurs ici ­ les chiffres des jeunes et moins jeunes morts sont presque à égalité de tous les côtés, musulmans, croates, serbes, dans les guerres bosniaques ­ pourquoi ne pas visiter un jour aussi le cimetière de Visegrad, l’immense cimetière de Vlasenica ? Et surtout, je le répète et répète tristement : je ne voulais jamais dire, et je n’ai dit nulle part, que le massacre de Kravica était «le seul génocide» en Bosnie (comme le suggère l’écrivaine 1) mais un crime pour lequel seul convient ce mot ­ il y a eu d’autres massacres bosno-serbes, musulmans, croates, qualifiables de génocide.

    Et maintenant, lecteur, quelques petites rectifications pour des erreurs qui se sont glissées dans la litanie de l’écrivaine 2 :

    1. Peter Handke, «fils d’une mère slovène et d’un père membre du parti nazi autrichien»? Je suis né en 1942 en pleine guerre, et l’Autriche, annexée par le IIIe Reich, n’existait plus, de même qu’un «parti nazi autrichien». Mon père, ou plutôt mon géniteur, était un soldat allemand. Je l’ai rencontré seulement à l’âge de 19 ans, comme je le raconte dans le Malheur indifférent, le livre sur la vie et la mort de ma sainte mère, c’est vrai une «Slovène» et un esprit yougoslave, comme ses deux frères morts à la guerre, forcés à entrer dans l’armée de la bestiole Hitler (et consorts) et que mon oncle Gregor ­ cité dans mon roman le Recommencement, où je raconte l’origine de mon amour pour la Yougoslavie ­ «voulait déchirer dans l’air, le diable». Vrai, aussi, que je dénonce mon père, dans le Malheur indifférent, comme «membre du parti» (allemand), ce que je regrette aujourd’hui en connaissance de la vie de mon père : ­ à l’époque de l’écriture j’avais 29 ans et je détestais mon père, à tort, je ramassais des indices et indices contre lui au lieu de m’ouvrir ­ il y avait des membres nazis et des membres nazis, comme il y a des tribunaux et des tribunaux. Et un pape qui était membre de la jeunesse hitlérienne, c’est quand même un autre problème qu’un écrivain qui a comme géniteur un «petit nazi» (et je n’ai jamais été sûr qu’il en était un). J’espère avoir rendu justice à mon père dans mes livres la Leçon de la Sainte-Victoire et Mon année dans la baie de Personne.

    2. «Handke […] en se convertissant à la religion orthodoxe en avril 1999, en réaction aux frappes de l’Otan sur la Serbie […] aura oublié les bombardements de Vukovar» : je ne me suis jamais converti. Vrai : j’ai quitté l’Eglise catholique, surtout à cause d’un article épiscopal dans le Monde où le bombardement de l’Otan a été comparé à l’extinction d’un feu par les «Canadair». (Dois-je m’excuser d’être sensible au langage ? Langage, langage…) Orthodoxe ou catholique : je reste chrétien, au moins jusqu’à ma mort, en suivant les évangiles et l’eucharistie. Et je n’ai jamais oublié Vukovar, j’y étais. Jamais je ne vais oublier Vukovar.

    3. «La région de Srebrenica […] est décrite [par P. H.] comme « paisible et belle ». Il lui semble que « quelque chose a pu se passer », et [il] préfère écouter […] les oiseaux et le ruissellement des sources»: jamais je n’ai écrit ou dit «quelque chose a pu se passer» (quelle idée de la langue, de ma langue). Vrai : j’étais en juin 1996 pour la première fois (après une dizaine de fois) à Srebrenica et dans les villages serbes, également détruits, autour, et j’ai écrit après un petit livre, nommé Appendice estival au Voyage hivernal, publié en allemand chez Suhrkamp, et après en espagnol, en italien… Il existe une belle traduction française (G. A. Goldschmidt), pas (encore) publiée chez Gallimard, après les réactions au Voyage hivernal. Vrai que dans cet appendice je raconte aussi les arbres en fleurs, les fraises sur les collines autour de Srebrenica, mais, évidemment (pardon de m’expliquer, lecteur), pour rendre plus palpable la destruction terrible à et autour de Srebrenica et le silence de la mort. Et le noyau de l’appendice : les clameurs à l’infini d’un homme serbe de Srebrenica qui, entre les ruines, le soir d’été (hirondelles !) rentre (?) à sa maison (?) et hurle pendant le chemin contre son propre peuple, et maudit son peuple et le maudit, vers la fin presque incompréhensible de colère et de douleur.

    4. «En l’automne 1992, fêtant [moi] ses 50 ans à Dubrovnik, il doute de l’intensité des bombardements de l’année précédente»: vrai, que j’ai fêté un de mes anniversaires à Dubrovnik, mon quarante-cinquième, quatre ans avant les guerres. (Mes 50 ans je les ai fêtés ici dans mon bled, de l’arabe «balad» : lieu éloigné, de la Baie de Personne ­ se renseigner auprès de l’ancien patron du Café des voyageurs qui a reçu mes invités.)

    Passons. J’ai quand même envie (yes, si, da) d’admettre que l’écrivaine 2 a raison pour une citation : pendant les préparations de la guerre de l’Otan contre la Yougoslavie, j’étais plusieurs fois à Rambouillet, et vers la fin, vu l’échec imminent des «négociations», du diktat occidental, interrogé par la télévision de Belgrade, j’ai comparé le peuple serbe (dans mon coeur le bombardement, l’occupation et les camps de concentration, surtout celui de Jasenovac, Croatie nazie pendant l’occupation allemande en Yougoslavie 1941-1944) avec le peuple juif. Et, là, dans ma, crois-moi, lecteur, lectrice, détresse et dans le Durcheinander (3) dans ma tête, j’ai dit en effet à peu près une phrase comme «les Serbes sont encore plus victimes que les juifs…». Abordé ensuite par les médias de langue allemande, je ne pouvais croire d’avoir prononcé une telle idiotie ­ comme cette idiotie ne correspondait pas du tout à mon sentiment au moment de formuler mon statement, en français, devant la caméra. Incrédule, j’ai écouté la bande sonore ­ et indeed j’avais confondu les mots d’une manière dérisoire. Mais attention ! aussitôt je me suis corrigé par écrit, j’ai rectifié mon balbutiement égaré ­ et les médias allemands ont aussitôt publié ma correction ­ la Frankfurter Allgemeine Zeitung, mot pour mot ­ sans aucun commentaire ­ la rectification scripturale de ma confusion était acceptée. Et pourquoi l’écrivaine 2 ne raconte pas toute cette histoire, de quelqu’un perdu dans le discours, sans mauvaise volonté ?

    Et j’admets aussi que Mrs Sontag à l’époque, dans le New York Times, a, paraît-il, déclaré qu’il y a des «intellectuels qui, après avoir entendu ses [les miens] propos sur la guerre en Yougoslavie, ont juré de ne plus jamais ouvrir un seul de ses livres», et que cette écrivaine n° 3 «n’a pas été taxée de censure à l’encontre de Handke». Seulement : qu’est-ce que ça signifie de citer cette phrase héroïque, dans la situation actuelle, maintenant, «main-tenant»?

    Lecteur, lectrice : je souhaite, pas pour moi, mon «oeuvre»… mais pour la situation et pas seulement pour l’actuelle, que tu trouves accès à mes écrits sur la grande et utopique Yougoslavie, six, depuis la sécession de la Slovénie en 1991 : Adieu du rêveur du neuvième pays, Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina , Appendice estival, Autour du grand tribunal, Posant des questions sous les larmes (deux voyages en Yougoslavie pendant les bombardements de l’Otan), le Voyage en pirogue (ou la pièce du film de la guerre) et, finalement, les Tables de Daimiel, qui raconte ma visite chez Milosevic dans la prison, et une mère du village Kravica, et les centaines de milliers de réfugiés serbes, tassés et cachés dans la campagne, et le paysage d’un fleuve disparu dans la Mancha espagnole. Et je te souhaite de lire «d’assez près le travail de Handke» comme prétend l’avoir fait l’écrivaine 1, mais autrement près.

    Et maintenant je jure, d’une autre manière qu’a juré Susan Sontag : après avoir étudié le duo céleste de «l’écrivaine»1 et de «l’écrivaine» 2 dans Libération du 15 mai (la suite en quatuor ? puis en octuor ? and so on ?). Je jure : je ne vais plus jamais appliquer à moi-même le mot «écrivain», sauf pour les impôts.

    (1) Note de la rédaction : il s’agit de l’article de Louise Lambrichs, «Handke, une affaire salutaire», et de celui de Sylvie Matton, «Bagatelles pour Srebrenica».

    (2) Le 10 mai, ndlr.

    (3) «Pagaille», «désordre», ndlr.

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  6. Sur la question juridique : il semble bien effectivement qu’un directeur de théâtre ne soit pas un percepteur, et ait donc des prérogatives que ce dernier n’a pas. Le seul reproche que l’on pourrait donc faire à M. Bozonnet serait donc d’avoir quelque peu dilapidé les fonds publics, ce qui pourrait rabaisser sa note administrative, mais bon…
    Yvon Er.

    Point de vue
    Libre de programmer et de déprogrammer, par Jacques Rigaud
    LE MONDE | 22.05.06 | 13h25 • Mis à jour le 22.05.06 | 13h25

    Il est à la fois primaire et absurde d’appliquer mécaniquement à la Comédie-Française, sous prétexte qu’elle a une mission de service public, les principes et les normes du droit administratif courant, comme le fait Serge Regourd, à propos de la déprogrammation d’une pièce de Peter Handke au motif qu’il s’est rendu aux obsèques de Milosevic (Le Monde du 16 mai).

    La mission de service public de la Comédie-Française est évidente ; mais il s’agit d’un théâtre, c’est-à-dire de l’un des lieux majeurs de la liberté artistique. Il appartient à la puissance publique d’imposer le cas échéant aux théâtres, mais par la voie législative, des limites à cette liberté et notamment à ceux qui bénéficient de subventions en raison précisément de leur mission de service public. Il est possible également de leur imposer un cahier des charges – ou encore de négocier avec eux des conventions, comme cela a été fait en 1971-1972 et depuis, pour les centres dramatiques nationaux, là encore en contrepartie des subventions accordées (on a ainsi fixé des pourcentages de créations de pièces de langue française). Mais hormis ces cas, les théâtres ayant une mission de service public sont libres de leur programmation.

    La liberté de programmer implique ipso facto la liberté de déprogrammer, comme il peut arriver qu’un metteur en scène renonce en cours de répétitions à continuer à assumer la suite du projet (cela s’est vu, y compris au Français). Toute personne ayant un minimum d’expérience du métier théâtral sait que le choix de programmer une pièce met en jeu de très nombreuses considérations, y compris les plus subjectives, tenant à la personnalité de l’auteur, du metteur en scène et, tout autant, du directeur du théâtre, responsable de la programmation.

    Ces considérations subjectives peuvent être de l’ordre de l’esthétique, du « coup de coeur », de la morale, voire de la politique (cf. Jean Vilar au TNP) ; elles peuvent varier dans le temps. Nulle autorité publique n’est habilitée à interférer dans ces choix ou dans leur remise en cause, hormis les cas où ces interférences seraient prévues par des textes ou au titre de la police administrative et pour des raisons d’ordre public, sous le contrôle du juge.

    Dire comme le fait Serge Regourd qu' »une motivation politique (est) étrangère aux critères artistiques » est une énormité. Qu’en auraient dit Beaumarchais, Bertolt Brecht ou Jean Genet ? Remettre en cause la programmation d’une pièce comme celle dont il s’agit, pour les raisons qui ont été invoquées par l’administrateur général et qui sont en effet d’ordre moral et politique, n’est nullement « postuler un délit d’opinion ».

    Marcel Bozonnet n’est pas plus un fonctionnaire de la culture que ne le furent Edouard Bourdet, Jean-Louis Vaudoyer, Maurice Escande ou Pierre Dux. Il ne substitue pas ses « goûts et caprices personnels aux missions d’intérêt général et culturel qui (lui) sont confiées ». Il a agi dans la plénitude de sa responsabilité de chef d’une maison, chargé de sa programmation et dans le respect des textes qui régissent la Comédie-Française et ses missions d’intérêt général.

    ——————————————————————————–
    Jacques Rigaud est ancien président de RTL et président de l’Association pour le développement du mécénat industriel et commercial (Admical).

    Article paru dans l’édition du 23.05.06

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  7. Un article de MM. Wallon et Fournel qui me paraît faire le point-notamment pour ce qu’ils disent de la mise en opposition de grands principes.
    YE.

    Peter Handke, un témoin sans histoire ?, par Jean-Louis Fournel et Emmanuel Wallon
    LE MONDE DES LIVRES | 18.05.06 | 17h12 • Mis à jour le 18.05.06 | 17h21

    Marcel Bozonnet a pris deux décisions contraires, l’une et l’autre légitimes. D’abord l’administrateur général de la Comédie-Française avait cru bon d’inscrire à l’affiche du Théâtre du Vieux-Colombier Voyage au pays sonore ou l’art de la question, de Peter Handke. Il n’ignorait rien de sa complaisance vis-à-vis du nationalisme serbe, car l’écrivain autrichien l’avait exprimée et publiée à maintes reprises, mais il pensait encore possible d’en faire abstraction, en hommage à la beauté d’une oeuvre à laquelle il avait déjà ouvert les portes du Conservatoire national supérieur en 1994.

    Il résolut ensuite de retirer cette pièce du programme de la prochaine saison, après mûre réflexion, ayant appris par la presse la présence et les propos de l’auteur aux obsèques de Slobodan Milosevic. Son apologie du principal inspirateur et organisateur de la « purification ethnique », dont le décès a interrompu le procès devant le Tribunal pénal international de La Haye (TPIY), constituait en effet un outrage aux victimes, mortes ou vives, mais aussi une injure aux espoirs de ceux qui tentent de délivrer cette région d’Europe des maux qui l’ont ravagée. Pourtant cette provocation a paru moins grave aux yeux de quelques intellectuels, aussitôt ligués dans la défense du dramaturge, que la menace d’une censure pour délit d’opinion.

    Ce n’est pas jouer sur les mots que de contester le terme de « censure » – ou même celui de « mise au ban » employé par Bruno Bayen, traducteur et metteur en scène de P. Handke – appliqué au choix personnel, argumenté et assumé comme tel, d’un artiste exerçant sa responsabilité intuitu personae, fût-ce à la tête d’une institution officielle. Le ministre de tutelle a d’ailleurs confirmé la pertinence de la nuance, en montrant son embarras devant une décision dont il admet pourtant la validité. Le juriste Serge Regourd, qui diagnostique un « détournement de pouvoir » dans Le Monde (du 16 mai), semble méconnaître les usages du théâtre et le statut de la Comédie-Française. Cet établissement public à caractère industriel et commercial passe avec les metteurs en scène invités des contrats qui ne relèvent pas de la jurisprudence administrative. Dans le cas présent, aucun document n’avait été signé et B. Bayen ne pouvait se prévaloir que d’engagements verbaux. Handke, que l’on sache, a loisir d’aller et venir, de parler et d’écrire, de publier et de faire jouer ses textes. Il ne s’en prive pas. A relire les déclarations de l’écrivain, on a le sentiment que ceux qui, en ces circonstances précises, récusent le droit de ne pas accueillir son oeuvre et par conséquent sa personne dans un théâtre public se sont engagés dans un de ces faux débats qui font les charmes de la vie parisienne (et viennoise). Ils mettent en scène le conflit entre deux principes universels, d’une part la défense de la liberté du créateur, d’autre part l’exigence de respect à l’égard des victimes de crimes contre l’humanité, afin de donner la priorité au premier.

    Une cause juste, le combat contre toute forme de censure, les incite à user d’arguments spécieux et à tolérer des silences assourdissants. Une tribune à l’initiative d’Anne Weber s’attarde ainsi sur les « phrases mensongères » d’un article du Nouvel Observateur dont l’administrateur du Français confessait qu’il avait suscité sa réaction. L’arbrisseau dissimule la forêt. L’ostracisme dont l’écrivain serait victime, aux dires des signataires, n’a nullement empêché la diffusion de ses écrits. Son plaidoyer pour Milosevic, paru le 27 mars dans la revue allemande Focus, étale assez son aveuglement face au chef d’Etat criminel. Du haut de son prix Nobel, Elfriede Jelinek ne craint pas de traiter la déprogrammation du Voyage de « crime » contre le poète et contre le public, qualification qui semblait réservée à la dévastation de Vukovar, au supplice de Sarajevo, aux tueries de Srebrenica ou à l’épuration de Pristina. Quelles que furent alors leurs attitudes devant ces horreurs, plusieurs défenseurs de Handke, emportés par leur charge contre les moulins de la censure, endossent sa théorie d’une « diabolisation des Serbes » et son vocabulaire sur les « guerres civiles yougoslaves ». D’autres, tel Christian Salmon dans Libération (du 5 mai), invoquent la distinction entre la sphère symbolique dans laquelle se situe l’oeuvre et le plan politique sur lequel évolue l’homme, comprenant qu’on critique celui-ci mais non qu’on écarte celle-là.

    Le problème, c’est que les constructions esthétiques et les représentations symboliques ont joué un rôle éminent dans la fabrication des figures d’ennemi (croate, musulman ou kosovar) que le régime de Milosevic s’est acharné à traquer. Des romanciers de talent comme Dobrica Cosic ou Milorad Pavic y ont contribué à Belgrade. Dans le cas de Handke, étranger à la scène serbe, l’éloge de l’indispensable autonomie de l’art n’empêche pas la collision entre l’acte littéraire et la parole publique. C’est même son discours qui la précipite, car l’écrivain n’hésite pas à mettre ses impressions et ses intuitions en balance avec les données et les preuves, rassemblées grâce aux patientes enquêtes des enquêteurs et des juges du TPIY. Le poète de l’indicible laisse partout entendre qu’il perçoit en Serbie des mystères indiscernables. Plus de dix ans après la fin de ces guerres, les liens organiques entre Slobodan Milosevic et les leaders nationalistes serbes de Croatie ou de Bosnie-Herzégovine, la division du travail entre les milices paramilitaires et l’armée yougoslave durant les premiers mois du conflit en Croatie et en Bosnie (notamment dans la vallée de la Drina), l’organisation planifiée du massacre de masse de Srebrenica, enfin la chaîne de commandement dans les exactions méthodiques au Kosovo ne relèvent plus d’hypothèses hasardeuses ou de dénonciations militantes : ce sont des faits attestés par des traces, des témoignages, des documents irréfutables. La volonté qu’a le solitaire P. Handke de briser ce qu’il considère comme le consensus du « prétendu monde », le désir qu’ont les pétitionnaires de résister à ce qu’ils perçoivent comme des courants dominants, l’importance que tout penseur accorde au doute dans les opérations du jugement ne délivrent personne du devoir de vérité.

    L’écrivain insiste sur sa qualité de témoin. Le mot n’est pas brandi au hasard. Il appartient à la littérature, mais aussi au vocabulaire de ces journalistes et de ces historiens que l’écrivain tient en piètre estime, à la langue de ces juristes dont il dédaigne le minutieux travail au TPIY. Il leur oppose un autre type de témoignage. Handke prétend émettre une parole apodictique, dont l’autorité trouve source dans son expérience intime. Fondée sur son art, cette autorité justifie toutes sortes d’affirmations sur les réalités de la guerre, sans qu’il soit besoin de les étayer par des arguments vérifiables et des éléments identifiables.

    L’administration de la preuve et l’exigence d’exactitude, qui sont les conditions de la crédibilité du témoignage devant la justice, n’ont pas leur place dans ce système. Ce témoin n’est plus quelqu’un qui rencontre l’histoire parce qu’il a assisté au crime ou vécu l’événement. Il élit lui-même le lieu, le moment et les personnes sur lesquels portera son témoignage, élaboré et utilisé au gré de ses propres convictions. Sa force découle de sa faiblesse. « Je ne sais pas la vérité », répète P. Handke avant d’énoncer de sonores contrevérités. Dans Libération (du 10 mai), il prétend que les casques bleus français ont surtout souffert des « tireurs musulmans », sans preuve, et que les habitants de Grbavica étaient « assiégés » par l’armée bosniaque, alors que ce quartier à majorité serbe restait relié aux forces bosno-serbes de Pale. Il met en balance la cinquantaine de civils et militaires tués à Kravica, le 7 janvier 1993, sous la responsabilité du commandant bosniaque Naser Osic (déféré depuis au TPIY), avec l’exécution de près de 8 000 individus autour de Srebrenica, dont un millier le 13 juillet 1995 dans un entrepôt du même village, sous l’autorité du général Mladic (qui court toujours). Du même coup, il certifie que Milosevic « n’était pas un dictateur », qu’il ne saurait être traité de « bourreau », ni même appelé « apparatchik » ou « opportuniste », bien que ces épithètes lui soient couramment attribuées, y compris à Belgrade.

    La fiction a certes tous les droits. Elle ne tolère aucune loi et n’obéit à aucune bienséance. Elle peut même rendre manifestes des vérités qui échappent aux historiens. En revanche, elle ne peut écrire l’histoire contre le récit des survivants, contre l’évidence des archives et la matérialité des charniers. Handke interprète l’idée que son héros ne puisse échapper au jugement des historiens comme le produit d’un « langage (…) non seulement mensonger, mais éhonté ». Malheureusement pour lui, ce jugement est déjà solidement établi et les chercheurs ne feront probablement que compléter le tableau.

    Milosevic restera dans l’histoire comme l’un des principaux coupables pour les dizaines de milliers de morts, les centaines de milliers de blessés, estropiés et réfugiés (parmi lesquels bon nombre de Serbes) lors des guerres qu’il a déclenchées en Bosnie, en Croatie et au Kosovo. Tout comme Handke demeurera dans nos lectures le grand écrivain fourvoyé qu’il est. Fallait-il donner la main et prêter concours à l’homme qui pleure la dépouille du meurtrier à Belgrade, alors qu’à Potocari les tombes des égorgés et des fusillés sont encore fraîches ? C’était la liberté de Marcel Bozonnet de le refuser. C’est aussi l’honneur de la maison qu’il dirige et une preuve de vitalité du théâtre tout entier que d’avoir résonné de cette question-là.

    ——————————————————————————–
    Jean-Louis Fournel est professeur d’histoire politique à l’université Paris-VIII.
    Emmanuel Wallon est professeur de sociologie politique à l’université Paris-X.

    Article paru dans l’édition du 19.05.06

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  8. Cher Skildy,
    comme j’ai donné la réponse de Handke, voici une des réponses à la réponse (l’autre peut se trouver aisément sur internet).
    J’avoue que l’affaire commence à m’ennuyer, tout comme Peter Handke d’ailleurs (j’ai envie de crier que ce n’est de toutes façons pas un si grand écrivain, mais bon…).
    Mais quand je lis Botho Straus expliquer dans la presse allemande que le grand homme a somme toute et contrairement aux plombiers un droit à la barbarie…
    Bien cordialement,
    Yvon Er.

    A Peter Handke : de l’autre côté du miroir

    Louise L. Lambrichs répond au texte de Peter Handke publié dans Libération, qui lui-même répondait à deux textes de Louise L. Lambrichs et de Sylvie Matton.

    par Louise L. Lambrichs
    LIBERATION.FR : vendredi 26 mai 2006 – 09:56

    Dans un débat à la loyale, il est naturel de nommer son interlocuteur, fût-il son ennemi. C’est, disons, le moindre des égards. Dans la réponse que vous publiez à nos articles, au lieu de nous nommer, Sylvie Matton et moi-même, vous nous attribuez des numéros. Vous qui êtes sensible à la langue ne pourrez pas, je suppose, ne pas être sensible à ce fait de langage-là, que pour vous, nous ne sommes que des numéros – sans nom et sans histoire ? C’est donc, en effet, votre style – et c’est bien ce qui m’avait frappée dans votre œuvre – de ne pas nommer ce qui, je suppose, relève pour vous de l’innommable.
    Sur le même sujet

    * Et si on parlait (enfin) de l’ex-Yougoslavie ? (En réponse à «Pardon de m’expliquer» de Peter Handke).
    * Handke, une affaire salutaire
    * Pardon de m’expliquer

    Occuper la place de l’innommable dans votre discours ne me dérange pas. Cela me paraît même parfaitement logique. Et je suis extrêmement intéressée par les explications que vous apportez qui démentent en effet, dans le détail, quelques interprétations auxquelles je me suis risquée en lisant votre œuvre de très près, non pas comme on se regarde dans un miroir mais en y cherchant – de l’autre côté du miroir justement – une réponse à une question qui me taraudait. C’est donc depuis cet autre côté du miroir – celui de votre talent, de votre langue aussi étourdie qu’étourdissante – que je m’adresse à vous. Comment vous, écrivain autrichien vivant en France, avez-vous pu ne rien dire au moment de l’attaque de Vukovar (puisque, dites-vous maintenant, vous y étiez – mais que dites-vous, disant cela ?), et soutenir le parti au pouvoir à Belgrade, Slobodan Milosevic en l’occurrence, au lieu de soutenir ceux qui, en Serbie, le combattaient (Ivan Djuric, par exemple, ou Bogdan Bogdanovic, venu à Paris dès le début de la guerre nous parler de la folie qui s’était emparée de la classe politique serbe) ? Comment avez-vous pu faire croire à la terre entière que vous preniez la défense du peuple serbe au moment même où, comme Milosevic et ses complices qui entraînaient la Serbie dans une spirale criminelle infernale, vous trahissiez ce peuple manipulé et désinformé ?

    Comment avez-vous pu, vous, homme de théâtre et de mise en scène, ne pas être sensible à la mise en scène grossière et criminelle de la classe politique serbe, mise en œuvre dès 1990 en Croatie, puis en Bosnie, et jusque dans les hautes sphères de la politique internationale ? Comment avez-vous pu ne pas vous intéresser de près à leurs discours, nous aider à les déchiffrer, nous mettre sur la voie de ce que je cherchais – et que j’ai finalement trouvé – à savoir cet amalgame odieux que font les nationalistes serbes concernant ce mot, « génocide », par lequel ils dénient les responsabilités historiques de la Serbie à l’égard des Juifs ? Cet amalgame que vous faites vous-même entre les souffrances des Serbes et celles des Juifs n’est pas un hasard, il imprègne justement le discours de tous les tchetniks et nationalistes serbes, et puisque vous en appelez à la langue, eh bien, moi-même, je n’ai jamais parlé d’autre chose : de votre discours, de ce que vous dites et ne dites pas, et des positions que vous prenez, par rapport à la réalité et au monde dans lequel nous vivons.

    Je reviens à vos explications. Vous démentez, dans cet article, le fait d’avoir fêté vos cinquante ans à Dubrovnik, un an après le plus gros bombardement de cette ville. Ce point, que relève Sylvie Matton, elle l’a trouvé comme vous le savez dans Le cas Handke où j’analyse un passage précis de Mon année dans la baie de personne, dans lequel vous parlez de cet anniversaire de vos cinquante ans fêté à Dubrovnik avec vos amis, détail qui m’avait intéressée non pas tant en lui-même, isolé, que mis en série avec toute une série de vos déclarations, de vos dénégations, de vos refus de voir l’horreur en acte. Admettons que l’écrivain est libre, nous ne sommes pas ici dans une cour de justice ni pour faire votre procès, mais pour tenter de faire avancer l’histoire dans le bon sens. Admettons que vous ayez menti (ce que vous semblez confesser), ou que vous ayez fait une erreur de mémoire, une erreur de date (erreur fort significative toutefois, qu’il faudrait reconnaître, avant qu’on n’imagine qu’en effet, à Dubrovnik, il ne s’est rien passé en 1991 – car c’est bien ce que suggère votre texte) – mais si c’est le cas, comment alors osez-vous vous présenter aujourd’hui encore comme « témoin » ? Tous les détails qui, dans votre œuvre, ont attiré mon attention relèvent en effet, par rapport aux événements gravissimes dont nous parlons, du faux témoignage. « Y a-t-il témoin plus suspect qu’un écrivain ? » écrivez-vous vous-même. Pardonnez-moi, mais sur ce point, j’oserai répondre : parlez pour vous. Tous les écrivains ne vous rejoindront pas sur ce point – loin s’en faut. Et c’est bien le gouffre qui sépare, dans l’histoire, la figure remarquable de Céline de celle de Zola. Que vous osiez aujourd’hui vous demander si le mot « génocide » convient au crime dont vous parlez me stupéfie. Vous qui êtes écrivain et en appelez sans cesse à la langue, ne vous intéressez-vous pas au sens des mots, à leur histoire et à leur usage ? Et ne les pesez-vous donc pas ?

    Je terminerai par ceci : en lisant votre œuvre comme je l’ai fait (c’est-à-dire pas comme vous l’auriez souhaité), j’ai eu parfaitement conscience – après coup au moins – d’avoir transgressé un dogme qui suppose (en France en particulier) de séparer l’homme de l’œuvre. C’est, disons, un lieu commun du discours universitaire et critique, comme si l’homme qui tenait la plume n’était pas le sujet (conscient et inconscient, et responsable) de son propre discours comme de ses actes. Ce lieu commun est sans doute utile si l’on veut pouvoir goûter en toute liberté, innocence et inconscience, des textes écrits par des personnages ayant pris dans la vie des positions peu recommandables. Vos diverses déclarations au cours de cette guerre m’ont amenée à faire pour vous une exception… explosive certes, mais à mes yeux fort constructive. Car malgré vous, vous m’avez énormément appris. Et la lecture de vos textes, mise en rapport avec les événements réels, m’a permis de comprendre le travail que nous devrions aujourd’hui entreprendre, si nous voulons œuvrer à la réconciliation des jeunes générations, dans toute cette région. Car il y a une chose qu’il ne faut pas oublier, Monsieur Handke, c’est que quelles que soient les reconstructions que vous faites aujourd’hui, où apparaissent toutes sortes de contradictions trop humaines qui n’échapperont guère à vos lecteurs attentifs, vos discours confus et vos « questions de parasite » (l’expression est de vous) ont servi, dans cette affaire, la cause du pire. Or le résultat de ces discours – puisque cette guerre fut en effet le résultat d’une propagande à laquelle, à votre niveau et de votre place, vous avez participé –, c’est que les jeunes Croates, Serbes, Bosniaques, Albanais, ont aujourd’hui beaucoup de mal à se parler et à parler de cette histoire. Comment rétablir le dialogue sans rétablir la vérité de l’histoire ? sans y travailler ensemble ? sans mettre au jour les responsabilités des uns et des autres ?
    Comme aucun écrivain ne l’ignore, et surtout pas ceux qu’on dit « grands », chacun est responsable de ce qu’il dit et ne dit pas, de ce qu’il écrit et n’écrit pas. Il n’y a pas de discours innocent, il n’y a, face à l’horreur sans nom, que des gens qui veulent savoir, et d’autres qui ne veulent pas savoir de quoi ils parlent. Plus que les autres, ces derniers sont dangereux pour la démocratie et les valeurs que nous défendons et souhaitons promouvoir en Europe. C’est à leurs côtés que ces dernières années, par vos propos, vous vous êtes rangé.

    Louise L. Lambrichs est l’auteur de «Nous ne verrons jamais Vukovar», Editions Philippe Rey

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  9. Voici une copie du récent article de Bertrand Ogilvie, qui concerne à la fois l' »affaire » Heidegger et Peter Handke, tant on retrouve souvent les mêmes arguments de part et d’autre.
    Ce qui me gène c’est que pointer une dimension inacceptable dans un développement philosophique ou une expérimentation esthétique se trouve toujours ramené à une « croisade » pour un nouvel ordre moral. C’est inacceptable, mais c’est aussi surtout complètement à côté de la plaque.
    Je ne vois pas non plus en quoi il serait condamnable que des metteurs en scène refusent de serrer la main de personnes dont les positions leur répugnent. Vie et oeuvre ne sont pas toujours si dissociables.
    Mais puiqu’il y a de grands rebelles qui entendent combattre l’ordre moral si insupportable de l’état de droit pendant que le négationnisme fait rage…
    Yvon Er.

    Les archives de l’Humanité

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    L’humanité des débats
    « Renaissance de l’ordre moral »

    Par Bertrand Ogilvie, psychanalyste, professeur de philosophie, université de Paris X-Nanterre.

    La déprogrammation de Peter Handke peut-elle être légitimée ?

    Un phénomène préoccupant, apparu en France depuis quelques années, vient de connaître un nouveau développement avec la surprenante décision d’un administrateur de la Comédie-Française concernant la programmation d’une mise en scène d’une pièce de Peter Handke, Voyage au pays sonore ou l’Art de la question.

    Tout le monde connaît les positions de l’auteur allemand sur la guerre et les exterminations en ex-Yougoslavie et sa sympathie profonde pour le clan des nationalistes serbes (n’oublions pas et n’insultons pas les autres Serbes qui se sont opposés à tout et qui continuent à le faire). Il s’en est exprimé depuis plus de quinze ans publiquement, il a écrit un livre à ce sujet. Qu’il se soit rendu à l’enterrement de celui qui détient la responsabilité essentielle de la tournure exterminatrice de ce conflit n’a donc rien d’étonnant.

    On pourrait ne voir dans cette déprogrammation que l’ignorance et la bêtise ordinaire conduisant comme d’habitude à l’arbitraire administratif. Mais le fait est un symptôme comme le montre un ensemble de réactions qui s’ensuivent, pour et contre. Texte vertueux d’Olivier Py et soutien d’Ariane Mnouchkine d’un côté, protestation d’Elfriede Jelinek, soutien de Harold Pinter, lettre amusante d’Emir Kusturica et divers courriers de part et d’autre. Laissons cela. À nos yeux,

    il n’est pertinent ni de défendre Handke, ni de soutenir l’administration. Il s’agit de nous défendre nous-mêmes, nous, spectateurs, metteurs en scène, philosophes, écrivains,

    de la tentation de la démission vertueuse

    et de la confusion intellectuelle.

    Dans les textes qui circulent, des noms viennent aussitôt s’associer : Heidegger, Schmitt, Céline, Genet, Althusser. De nouveau il est question

    de savoir qui l’on a le droit de lire, éditer, enseigner, travailler, qui est réellement philosophe, écrivain, depuis quand et jusqu’où… Et, de fait, nous retrouvons tous les ingrédients de l’ordre moral inquiétant. Il s’agit de dresser des listes d’auteurs infréquentables et de lancer des campagnes d’interdictions. Contre cet appel à une censure policière qui ne dit pas son nom, nous pensons nécessaire de dénoncer quelques confusions (on dira, à juste titre, qu’il n’y a dans l’affaire aucune censure réelle : mais il faut distinguer ici entre la censure et « l’esprit de censure », comme on le fait en psychanalyse entre l’inceste et « l’incestuel »). Nous ? tous ceux qui estiment que la pensée, littéraire ou philosophique, n’est pas une affaire de morale, mais d’appréciation théorique et de politique. Autrement dit que l’ennemi n’est pas un monstre à ostraciser, ou un accident de la nature (ce serait trop facile), mais un adversaire à combattre, que sa pensée est une pensée et qu’elle doit être examinée soigneusement et combattue en tant que telle, sur son propre terrain. Le présupposé frauduleux, bien propre à l’esprit du temps, voudrait que la « pensée » soit toujours bonne (et l’« art » toujours noble), qu’elle protège des mauvaises intentions et qu’une « pensée » détestable n’en soit pas une, au prix de quelques libertés avec la langue elle-même. Pourtant ni la philosophie, ni la littérature, et parmi les meilleures, n’ont jamais protégé certains de leurs auteurs, et parmi les plus grands, de se trouver du côté des exploiteurs, des oppresseurs et des répressifs, des racistes, des antisémites et

    des exterminationnistes. La « pensée », par

    elle-même, ne protège de rien. La lutte contre

    le crime, crime privé et crime d’État, n’est pas l’apanage des humains authentiques qui lutteraient contre l’inhumanité ou la barbarie, elle se déroule, c’est ainsi, entre les êtres humains : elle ne peut pas compter sur son bon droit inscrit dans le ciel des idées morales, elle se doit tout simplement de l’emporter, dans un rapport de force sans garantie extérieure. Et donc de se donner les moyens d’y parvenir.

    La jouissance de l’indignation remplace trop souvent la lutte quotidienne, plus obscure, moins gratifiante narcissiquement, moins médiatique, mais plus effective.

    Nous ne sommes pas d’accord avec Peter Handke ? Raison de plus pour le mettre en scène, exhiber le conflit, le traiter par tous les moyens, intellectuels et artistiques, et non administratifs et policiers : incitons à lire les auteurs que nous considérons comme des ennemis, travaillons-les, enseignons-les, faisons partager nos raisons d’être en désaccord. Montrons qu’il y va

    de la force de supporter les conflits sans appeler aussitôt la gendarmerie. Depuis quand doit-on pouvoir « serrer la main »

    des auteurs dont on monte les pièces ? Cette mentalité de cocktail ne peut concerner

    les metteurs en scène, philosophes, écrivains et autres travailleurs de la page et du plateau, qui s’affrontent à des idées, des écritures,

    des problèmes, des situations qui serrent dans leur main leur crayon et qui ont autre chose

    à faire que de serrer des mains.

    Article paru dans l’édition du 10 juin 2006.

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