Heidegger : un point faible de Derrida

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En septembre 2000 Jacques Derrida répondait ainsi à une question que lui posait Antoine Spire sur Heidegger :

Si vous le permettez, je ne répondrai pas à la question sur la politique de Heidegger ou sur son Discours de rectorat. Non pas pour me dérober mais les choses sont trop complexes pour le temps et la place dont nous disposons. Ce que je pouvais avoir à dire à ce sujet, je l’ai abondamment publié, au moins dans De l’esprit et dans de nombreux entretiens. La question de la « biographie » ne me gêne en rien. Je suis de ceux, peu nombreux, qui l’ont constamment rappelé : il faut bien (et il faut bien le faire) remettre en scène la biographie des philosophes et l’engagement signé, en particulier l’engagement politique, de leur nom propre, qu’il s’agisse de Heidegger ou, aussi bien, de Hegel, de Freud, ou de Nietzsche, de Sartre ou de Blanchot, etc.
Vous faites allusion à une « exclusion » du « patrimoine monothéistique biblique« . Oui et non. Les références bibliques ou théologiques sont nombreuses et confirment à chaque instant ce que nous savons de la profonde culture théologique (catholique et protestante, je dirais surtout luthérienne) de Heidegger. Mais il est vrai que ce qu’on appellerait le patrimoine hébraïque, on l’a souvent noté (Ricœur, Zarader) paraît, disons, passé sous silence, un lourd silence. D’où la tentation d’inscrire ce silence dans toute une configuration où il n’y aurait pas seulement le Discours de rectorat et un certain motif de la terre dont vous parlez, mais tant d’autres indices aussi (par exemple le dédain à l’égard de tout philosophe juif, le « mauvais traitement », selon moi, infligé à Spinoza, dont j’ai essayé de montrer ailleurs qu’il aurait compliqué certains schémas heideggériens au sujet de l’époque de la représentation, du cogito et du principe de raison). Cette configuration ne m’échappe pas mais sans vouloir innocenter Heidegger (ce dont il n’a jamais été question pour moi et je crois même que Heidegger n’a pas échappé au plus banal des antisémitismes de son temps et de son milieu – « nous étions tous un peu antisémites à l’époque« , dit un jour, je crois, Gadamer).
Je crois encore qu’il faut être attentif à la complexité des faits et de la nature des textes. Il n’y a pas de texte philosophique antisémite de Heidegger (comme on pourrait en trouver, lus d’une certaine façon, chez Kant, Hegel ou Marx), et si les énoncés sur la technique sont marqués de fortes connotations réactionnaires ou anti-progressistes, Heidegger est l’un des penseurs de la modernité qui ont pris le plus au sérieux, de façon profondément méditante, les enjeux de la technique moderne et la vigilance éthico-politique qu’elle nous impose.

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Ce serait en soi un sujet de recherche que d’étudier ce qu’il en est du rapport de Derrida à Heidegger. A première vue, mais ce n’est qu’une première vue, Derrida nous semble avoir alterné des critiques de Heidegger qui voient avec acuité des « adhérences profondes » du texte heideggerien avec la « réalité et la possibilité de tous les nazismes » et des critiques plus allusives, peut-être davantage destinées à un public plus large que celui des lecteurs attentifs de De l’esprit par exemple.

On peut penser que c’est dans le souci de préserver la réception d’une pensée heideggerienne que Derrida semble s’esquiver : « Si vous le permettez, je ne répondrai pas à la question sur la politique de Heidegger ou sur son Discours de rectorat. Non pas pour me dérober mais les choses sont trop complexes pour le temps et la place dont nous disposons. Ce que je pouvais avoir à dire à ce sujet, je l’ai abondamment publié, au moins dans De l’esprit et dans de nombreux entretiens. La question de la « biographie » ne me gêne pas ».

Ainsi, sur le nazisme de Heidegger, et au nom du souci de préserver une réception de ce qui échapperait chez Heidegger au nazisme, choisit-il de mettre en avant son autorité intellectuelle et morale  pour revendiquer d’avoir produit la meilleure critique possible. La formule-titre d’Emmanuel Faye : Heidegger, une introduction du nazisme dans la philosophie, l’aurait sans doute heurté et peut-être même profondément.

Nous ne jouons pas ici à pile ou face : Derrida ou Faye. Ce dernier, à juste titre, a bien vu ce que pouvaient avoir d’inadmissibles certaines formules de Heidegger lui-même. Etant indignes d’un « grand philosophe » elles appelaient une opposition par ailleurs appuyée sur une recherche portant sur la biographie politique de Heidegger : l’auteur a entrepris d’introduire le nazisme dans la philosophie. Voilà le projet!

Derrida, ce me semble, n’est pas convaincant. Nous lui  reconnaissons néanmoins de la constance dans la volonté de toujours trouver un terrain « d’entente », le mot étant entendu pour ce qu’il dit de ce qu’est « entendre ». Mais, précisément, on peut entendre chez Heidegger surtout le nazisme y compris dans des textes apparemment de pure philosophie. Ce type d’entente, malgré la thése derridienne des « adhérences », Derrida nous semble vouloir ici strictement l’encadrer. Il  y a une tension entre précisément la thèse des « adhérences » et cette volonté de tenir le nazisme heideggerien dans un registre d’arrière-plan.

Ainsi Derrida admet que « Heidegger n’a pas échappé au plus banal des antisémitismes de son temps et de son milieu ». Il souligne également le dédain de Heidegger « à l’égard de tout philosophe juif ».

Voilà, apparemment, ce dont Heidegger se serait en sorte « sociologiquement » rendu coupable. Il n’est ni le premier, ni sans doute le dernier à être dans ce cas. Pas de quoi s’insurger par exemple contre le choix de Heidegger au programme d’agrégation. Ou alors il faut barrer la route aussi à Kant, à Hegel et même à Marx.

Mais Derrida nous semble ici faire comme le choix étrange d’un certain aveuglement. Lisons : « Il n’y a pas de texte philosophique antisémite de Heidegger (comme on pourrait en trouver, lus d’une certaine façon, chez Kant, Hegel ou Marx)… » L’expression « lus d’une certaine façon » nous plonge dans la perplexité. Car, précisément, « lue d’une certaine façon », l’oeuvre heideggerienne est prolixe en textes antisémites! Georges Arthur Goldschmidt l’a bien étudié y compris, je crois, dans un séminaire du collège international de philosophie. (1)

On peut même dire, et c’est aussi ce que dit la thèse de l’introduction, que l’oeuvre complète de Heidegger est fondamentalement caractérisée par un processus d’ontologisation de l’antisémitisme, celle-ci servant de matrice à l’élaboration de « fondamentaux » destinés à étayer toute forme de nazisme, ce que précisément Derrida, en difficulté avec lui-même et avec Heidegger, a appelé justement : la « réalité et la possibilité de tous les nazismes » (à propos des adhérences profondes du texte heideggerien avec le nazisme).

Sur deux autres points nous resterons ici allusifs.

Nous sommes persuadés, notamment en donnant une importance majeure, et rarement entrevue, à la forme symbolique de la croix gammée, que Heidegger a eu l’ambition de rompre définitivement avec tout l’héritage judéo-chrétien. Normal puisqu’il s’agit d’ériger en acte civilisateur la bio-politique d’extermination!

Quant à la dimension politique et éthique de la critique heideggerienne de la modernité technique je ne vois pas toujours ce qui la sépare vraiment de la conception splenglérienne.

Il y a une constance heideggerienne.

Toujours il produit un « discours du semblant » qui apparaît avoir la portée d’un message universel.

Toujours il dit en sous-main qu’il faudrait, en quelque sorte, « tirer les premiers ». Auschwitz est un des lieux où l’occident aurait réussi à tirer le premier. Pas assez, cependant : il y a eu Stalingrad.

C’est ce qu’il a dit en déclarant au Spiegel, et de manière testamentaire, que le national-socialisme lui semblait avoir été dans la bonne direction en ce qui concerne l’essence de la technique! 

Nous pouvons donner provisoirement la forme d’une alternative à ce qui nous sidére et nous laisse pantois à la suite de la découverte de l’ampleur du nazisme heideggerien :

– ou, malgré les obstacles et les embûches, nous nous engageons dans la construction d’une civilisation-monde;

– ou il faut nous préparer à une guerre civile mondiale d’extermination.

__________________

(1) Voir la note le langage codé de Heidegger par G. A. Goldschmidt :

http://skildy.blog.lemonde.fr/2007/11/19/le-langage-code-de-heidegger-par-g-a-goldschmidt/

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