Lauvau, Heidegger et la question éthique

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Heidegger est peut-être le seul philosophe de l’histoire à propos duquel nous avons été habitués (formés?) à  mentir, au mieux par omission, au pire par falsification.

Puisque que je vous parle de Heidegger il ne faut pas que celui-ci soit un nazi.  L’oubli du sens de l’être nazi de Heidegger est un corrélat de son enseignement. Ce « il ne faut pas » devient rapidement un « c’est invraisemblable », un « c’est impossible », un « ce n’est qu’une calomnie ».

Et comme l’arête dans la gorge demeure gênante « on » s’arrange en général pour faire sortir Heidegger le plus tôt possible de sa compromission – grave, scandaleuse etc. – avec l’hitlérisme.

Le nazisme heideggérien peut devenir il est vrai si criant, si patent, qu’il est compréhensible que l’auteur soit entouré d’une surenchère de dénégations.

La philosophie perd ainsi l’occasion de s’interroger, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse – l’aura de l’auteur, sur laquelle ce dernier a compté pour cacher son jeu, facilite évidemment le rejet même du concept d’une telle hypothèse – sur les moyens que s’est donné un auteur  pour introduire le nazisme dans la philosophie.

La philosophie comme tanière d’hibernation de la « bête immonde »! Tiens donc! Et moi qui croyait que ce n’était qu’une affaire de brutes immondes…

Geoffroy Lauvau est l’auteur d’un bref article intitulé Heidegger et la déconstruction de l’éthique. (In Questions d’éthique contemporaine, direction Ludivine Thiaw-Po-Une, Stock).

Lauvau n’est pas heideggérien et c’est à demi-mots qu’il pose la question. Nous n’en sommes pas encore à pouvoir commencer une étude « académique », même critique, même anti-heideggérienne sur Heidegger en prenant explicitement comme point de départ son projet d’introduction du nazisme dans la philosophie.

Mais qu’en est-il de la problématique de l’éthique chez Heidegger selon Lauvau?

L’éthique supposant un sujet posant des valeurs, cette notion de « sujet posant des valeurs » caractérisant qui plus est la tradition métaphysique, la déconstruction (Abbau) entreprise par Heidegger de la métaphysique rejaillit naturellement sur l’éthique elle-même.

La métaphysique s’étant trés tôt fourvoyée dans « l’oubli de l’être », notamment à l’avantage de l’homme, cela même constituant le fondement de l’humanisme traditionnel, elle aurait en quelque sorte dissimulé (et d’abord à ses propres yeux) cet oubli en mettant en avant l’humanisme et sa perspective éthique.

Cela étant dit Lauvau admet que La lettre sur l’humanisme (1) laisse pourtant entrevoir la possibilité d’un humanisme post-métaphysique. Et d’utiliser certains termes heideggériens pour qualifier l’entreprise : « … l’humanisme qu’il s’agirait de penser, pour échapper à l’ « humanisme de la métaphysique » , est à vrai dire « d’une étrange sorte » : d’une sorte si étrange qu’en définitive le mot pourrait bien obscurcir plus qu’éclairer ce dont il s’agit ». (208).

Tant pis pour le bruit que font nos « gros sabots » : nous n’avons pas le droit de permettre à Heidegger de faire le pitre sur cette question. Car cet humanisme « d’une étrange sorte » n’est rien d’autre que le nazisme lui-même.

Joli non? Pour Heidegger, telle est ma conviction, le nazisme est un humanisme « d’une étrange sorte »! 

Lauvau, attaché au concept d’une éthique fondée sur la disposition à la valorisation souligne le fait que Heidegger, qui a bien identifiée la question, propose explicitement dans sa réponse à Jean Beaufret un concept d’ éthique originelle, celle-ci étant donc en rupture avec l’éthique fondée sur l’humanisme métaphysique. « Si donc, écrit Heidegger, conformément au sens fondamental du mot éthos (2) , le terme d’éthique doit indiquer que cette discipline pense le séjour de l’homme, on peut dire que cette pensée qui pense la vérité de l’ Etre comme l’élément originel de l’homme en tant qu’ek-sistant est déjà elle-même l’éthique originelle ».

Voilà comment la question semble être réglée. Elle l’est au reste pour le pire. Car toute la série être-originel-homme…  fait partie du vocabulaire avec lequel Heidegger crypte philosophiquement (mais contre la philosophie et on comprend pourquoi) le nazisme.

A juste titre Lauvau relève des « connotations éthiques » chez Heidegger et cela au sens métaphysique et traditionnel : « … il faut nous équiper pour l’unique disponibilité qui est d’éprouver dans le rien la vaste dimension ouverte de ce qui donne à tout étant la garantie d’être » (Heidegger, 1943 (nous soulignons la date))… il faut que « nous ne nous dérobions pas » devant l’angoisse, ce qui exige « un clair courage » et de la « vaillance »…

Tiens tiens…

Quelles conclusions pouvons nous en tirer?

Il est d’abord affligeant de constater la constance et la fidélité avec lesquelles un nom de la philosophie s’est voué à la justification du nazisme.

Il est tout aussi affligeant de mesurer à quel point, puisqu’il s’agit d’un grand nom, il faut encore prendre des détours et se contenter  d’une sorte de rébus.

Je propose ici une caractérisation de « éthique originelle néo-humaniste » de Heidegger!

Je vais la formuler avec toute la laideur qu’elle mérite et contre la magie verbeuse de Heidegger.

Heidegger a trés tôt milité pour l’extermination, pour la solution finale. Il est un des concepteurs d’ Auschwitz. En 1934, dans l’ Introduction à la métaphysique, il a désigné « cela » par l’expression de « commencement originaire ». Notons qu’en 1945, avec La lettre sur l’humanisme, l’éthique métaphysique cède le pas à « l’éthique originelle ».

(Voilà comment notre grand philosophe prend acte d’ Auschwitz).

Mais cela entraîne deux conséquences :

1. Il fallait que cela puisse représenter un avantage, un bien, une valeur! On n’extermine pas les Juifs d’europe sans penser que cela représentait une valeur!

2. Mais, pour ce faire, il fallait lever – et à l’horizon d’un Reich pour mille ans – l’obstacle que représentait le Tu ne tueras pas. Bref, il fallait en finir avec la métaphysique des droits humains universels.

Ce qui est autant affligeant que terrifiant c’est de constater qu’avec beaucoup de pompes verbales Heidegger ne fait que traduire de manière discrète le discours standard nazi.

Car son nouvel humanisme, son éthique originelle ne sont rien d’autre qu’une version « ontologique » de la doctrine de la race supérieure se donnant le droit de vie et de mort sur tous les autres peuples.

Heidegger fait une sorte de diplomatie philosophique où le surhomme nazi devient le Mensch – l’homme – du nouvel humanisme et la race supérieure, la « seconde langue de l’être après le grec ».

Heidegger est un philosophe de pouvoir, mais d’un pouvoir dont le fondement « néo-humaniste » n’est rien d’autre qu’une biopolitique d’extermination. Virtuellement pour 1000 ans, Auschwitz constituant une étape probante. Cette ville de la mort qu’il n’a pu qu’ardemment voir construite puisqu’aussi bien La lettre sur l’humanisme est un contre-procès de Nüremberg.

Les attendus de celui-ci sont fondés sur l’ancienne métaphysique, sur l’ancienne perspective éthique qu’elle dessine.

Les concepts d’un  humanisme post-métaphysique et d’une éthique originelle n’ont de sens heideggérien qu’après la « victoire » remportée dans les centres d’extermination.

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(1) Lauvau évoque par ailleurs, à propos de La lettre, « un coup de patte adressée à Sartre ». Selon nous le sens réel de cette Lettre est beaucoup plus terrifiant. Il est celui d’un véritable réquisitoire contre les attendus du procès de Nüremberg. Heidegger, dans La lettre, renverse les termes de ce procès historique. Il défend Göring et les autres contre les victimes. En des termes évidemment trés choisis et au nazisme invisible.

(2) Notons cette « grosse bêtise » philologique : « conformément au sens fondamental du mot éthos »… Paf… et l’affaire est réglée.

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1 commentaire

  1. Hormis le fait que cette « note » (je n’ose l’appeler article) soit d’une tenue stylistique fort bancale, je me demande si vous avez réellement l’article de Geoffroy Lauvau ou si vous l’avez simplement scanné à l’aune de vos préjugés qui constiueraient une véritable idéologie a priori de toute de lecture critique : un comble pour qui se prétend philosophe (ou qui se prétend pratiquer la philosophie).
    Vous accusez Lauvau de perpétuer la nazification a posteriori de la pensée de Heidegger : vous n’avez pas compris, à l’évidence, le projet de ce travail.
    Il ne suffit pas, voyez vous, de produire des phrases alambiquées aux faux airs d’aphorismes pour réfuter l’argumentation d’un philosophe : il faut argumenter, très clairement et toujours au préalable, chercher ce qu’il y a de juste dans la position de votre adversaire. Avant de falsifier, il faut vérifier ! En l’occurrence, c’est votre postulat qui est biaisé ! Allez donc reprocher à Rawls de défendre le républicanisme : c’est tout aussi absurde et pourtant, tant de mauvais lecteurs s’y sont cassés les dents !!!

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    Réponse de Skildy :

    1) Je veux bien entendre votre critique. Mais dévaloriser systématiquement les gens qui travaillent sur le nazisme heideggérien fait partie de la stratégie de disqualification indispensable pour ne pas répondre aux vraies questions. (Vous n’êtes effectivement pas obligé d’appeler « article » ce qui est une note de blog).

    2) Quant à la philosophie je vous concède que je ne supporte plus le genre « travail philosophique » à propos de nombreux textes de Heidegger. Et surtout pas à propos de cette horreur qu’est La lettre sur l’humanisme. La thèse est qu’ « éthique originelle » nomme, chez Heidegger, le nazisme et le nazisme exterminateur. C’est Auschwitz permettant enfin le « séjour » du Mensch.

    3) Heidegger se méfiait tellement des philosophes (petits ou grands) qui, tel le phiblogZophe, ne seraient pas dupe de l’opération qu’il a pris soin de préciser, en fin de sa Lettre :  » La pensée à venir ne sera plus philosophie, parce qu’elle pensera plus originellement que la métaphysique, mot qui désigne la même chose ».

    Heidegger n’est-il pas un trés mauvais élève de mettre ainsi, sans nuance et dans le même paquet, philosophie et métaphysique?

    Mais c’est surtout un menace invraisemblable. Comme si, au moment où le procès de Nuremberg s’achevait il rappelait aux « philosophes » que c’est la « métaphysique » qui a été exterminée.

    Sk.

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