Heidegger et le « salut allemand »

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Il y a certainement d’autres choses à faire, en philosophie, que de s’acharner contre Heidegger. Il y a surtout que, précisément en philosophie, le brouillard qui est entretenu autour du personnage mérite tout de même quelque attention. Il n’est pas exclu que des transmetteurs de philosophie assument leur mission en mentant sur Heidegger.

On dira  qu’il y a de si grands textes! Mais même ces grands textes méritent une lecture et une  critique serrées. Telles pages des Prolégomènes à l’histoire du temps, par exemple, laissent transparaître dés 1925 une stratégie d’acclimatation de thèmes völkisch ce mouvement sans lequel le nazisme n’aurait pu se développer. A quand des cours sur Heidegger qui proclameraient ouvertement que le racisme völkisch constitue une option légitime?

La raison étant la compagne – que cela plaise ou non – indispensable à la pensée nous pourrions imaginer des exercices d’analyse de certaines propositions heideggériennes.

Sujet de dissertation.

Vous commenterez cette pensée de Heidegger :

: « … je n’ai pas non plus commencé mes cours et conférences, à partir de 1934, en faisant ce qui s’appelait le « salut allemand ». (Ecrits politiques, Gallimard, page 202)

Ce n’est pas une « pensée » commencerait-on par objecter. Sauf que Heidegger prend appui sur son immense prestige de professeur-philosophe pour se permettre d’énoncer ce qui devrait tenir lieu d’indice de vérité. Ce refus du « salut allemand » attesterait bien qu’il serait, pendant les onzes dernières années du régime nazi, entré dans une « résistance d’ordre spirituel » (Heidegger).

Mais nous pourrions poser le problème sous la forme d’une alternative :

1. Heidegger, à partir de 1934, n’avait plus aucune sympathie pour le nazisme. La question est alors de savoir si ce qu’il décrit était tout simplement possible.

2. Heidegger a toujours été nazi (et cela jusqu’à sa mort). Et la question devient alors celle de savoir si, premièrement, nous pouvons apporter un quelconque crédit à ses déclarations et si, deuxièmement, il ne dit pas en réalité autre chose que ce qu’il est censé dire.

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1. Considérons la première possibilité.

Notons qu’il reconnaît en creux d’avoir fait le « salut allemand » pendant une période qui semble s’étendre de l’arrivée de Hitler au pouvoir jusqu’à la fin de son rectorat. Soulignons également qu’il parle de « salut allemand » et non de « salut hitlérien ».

On a beaucoup de mal à imaginer, cependant, et d’autant plus qu’il avait des ennemis personnels chez les nazis, qu’il aurait pu se passer d’un tel manquement à l’ordre du Reich pendant onze années sans attirer l’attention de la « police secrète d’état » – Gestapo– et du parti. Quand on connaît la fureur nazie contre les « mauvaises pensées » et les auteurs diaboliques on ne peut qu’être conduit à estimer impossible la situation qu’il décrit. Les nazis avaient des cadres cultivés et intelligents et il semble invraisemblable  qu’ils aient pu accepter que se developpe à leur  nez et à leur barbe une philosophie de « résistance spirituelle ».

2. Considérons la deuxième possibilité.

Nous l’avons déjà choisie. Il nous semble impossible d’apporter notre crédit aux déclarations du philosophe Heidegger. Pourquoi un « penseur nazi » serait-il tenu de dire la vérité? Mais alors que devient, de ce fait même, le philosophe Heidegger?

Mais non seulement Heidegger ne dit pas « la » vérité mais il dit « sa » vérité.

Tout d’abord, en parlant de « salut allemand », il reprend à son compte, par les mots mêmes, un effacement tactique du caractère hitlérien du  salut. Au lieu de rejeter l’hitlérisme de ce qui est « allemand » il l’intégre. Et cela aux yeux et à la barbe du lecteur.

Heidegger, pour ainsi dire, fait un salut ontologique.

Mais il nous dit surtout que, pour se permettre de ne pas faire le « salut allemand » pendant onze  ans, il a du bénéficier d’appuis indéfectibles. Et cela ne peut s’expliquer que si l’on voit en Heidegger une sorte de philosophe « chou-chou », bien que quelque peu fantasque – « talmudique » ont dit certains de ses ennemis personnels – protégé parce qu’il faisait partie des nazis les plus décidés et les plus acharnés. L’absence de « salut allemand » devient alors une marque hiérarchique extraordinaire.

Quant à la « résistance sprituelle »… Elle est strictement l’expression d’une différence à l’intérieur du nazisme. Heidegger a eu comme projet de constituer une « onto-politique » destinée à être beaucoup mieux fondée, plus pérenne et plus solide, qu’une « vision du monde ».

Le nazisme ne devait pas être, pour Heidegger, une « vision du monde » laquelle n’aurait pu qu’être en concurrence avec d’autres et manquer surtout d’assises. Le nazisme heideggérien est censé exprimer dans l’ordre politique et social une structure ontologique. Il n’est donc pas une « vision » mais bien, pour Heidegger, une mise en oeuvre de la vérité. Un « Reich pour mille ans » n’aurait pu être fondé sur une vision du monde. C’est ce qu’il a exprimé clairement dans ses textes sur l’ Origine de l’oeuvre d’art, contemporains du début du pouvoir hitlérien, Hitler étant implicitement l’artiste et l’architecte en chef du troisième Reich.

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