Le raisonnable et la raison/Croquisdephilo140807

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Qu’est-ce qu’une conduite raisonnable? Imaginons que, habitant à Lille, je veuille me rendre par le train à Bordeaux. Donnons quelques exemples de conduites qui donneraient un caractère non raisonnable à mon voyage :

– Quittant Lille je me retrouve en fait à Nice. M’en plaignant je redoute de refaire un autre voyage même si c’est pour retourner à Lille. Si je me retrouvais à Bilbao? Mais alors que vais-je devenir?

– Quittant Lille un lundi je me retrouve bien à Bordeaux mais seulement quatre jours plus tard. Voyagerais-je encore, même pour regagner Lille, si c’est pour mettre autant de temps et dépenser autant de frais d’hôtel et de transport?

– Quittant Lille un lundi matin je me retrouve à Bordeaux mardi soir après une quinzaine de changements de train et une mauvaise nuit passée sur une banquette. Je voyagerai encore, ne serait-ce que pour retourner à Lille, mais ce sera désormais avec appréhension.

Que s’est-il passé dans ces trois cas? Ceci que, une décision étant prise qui assigne à ma conduite une certaine logique, je me suis trouvé dans l’incapacité de la comprendre et de satisfaire à la « feuille de route » qu’elle suggérait. Je n’ai pas conçu le « schéma logique » qui m’aurait permis ou de me conduire en fonction du but – se retrouver à Nice au lieu de Bordeaux bien que le plus rapidement possible – ou de déterminer le  chemin le plus court pour me rendre à ma destination – j’ai mis quatre jours pour faire le parcours – ou de concevoir la forme générale d’un parcours – j’ai du changer 15 fois de trains.

A ces trois « folies » correspondent trois questions « folles » :

– Pourquoi, voulant me rendre à Bordeaux par le train en partant de Lille, devrais-je à tout prix effectivement arriver à Bordeaux?

– Pourquoi, voulant me rendre à Bordeaux par le train en partant de Lille, devrais-je m’y rendre par le chemin le plus court et alors que, au regard de mon projet, je n’ai rien à faire à passer 4 jours dans les trains et les hôtels de la SNCF?

– Pourquoi, voulant me rendre à Bordeaux par le train en partant de Lille, devrais-je emprunter le parcours le plus direct possible en me privant du plaisir de changer plus d’une dizaine de fois de train?

Autant donc se demander pourquoi devrais-je être raisonnable pour accomplir une tâche aussi simple que de prendre le train à Lille dans le but de me retrouver le plus rapidement possible à Bordeaux?

Etre raisonnable, dans ce cas et comme dans la majorité des cas, revient à faire dépendre ma conduite d’un principe qui n’est pas autre chose que le but lui-même, (prendre le train pour aller à Bordeaux). Au lieu de laisser le but dans le brouillard du futur – je prends un train et je verrai bien si j’arrive à Bordeaux… – je le place en quelque sorte dans un « futur présent » capable de mettre un certain ordre dans mes actes et mes décisions et de leur conférer un sens.

Quand je décide de prendre le train depuis Lille pour me rendre à Bordeaux je conçois une séquence d’actions et de décisions qui, qu’elle commence dés demain matin ou seulement dans quinze jours, fait que je suis certain de me retrouver à Bordeaux dans le temps le plus court possible et avec un côut conforme à mes exigences de confort et mes possibilités financières.

Qu’un incident survienne pendant le voyage je ne devrai jamais abandonner le schéma initial – se rendre à Bordeaux par le train de la meilleure façon possible – mais en prenant soin de tenir compte de la nouvelle situation en ce qu’elle ne dépend pas de moi ni, sans doute, des employés de la SNCF. Le schéma séquentiel doit rester souple et ouvert à la fluctuation des circonstances.

Nous appellerions donc « raison » ce pouvoir que nous avons d’atteindre des buts de manière appropriée. Elle serait bien la « faculté des principes » si, par principes, nous entendons précisément ce que nous plaçons au commencement de nos actions et de nos activités.

En l’occurrence le principe de « se rendre par le train de Lille à Bordeaux » est constitué à la fois par le but qui, précisément en tant que principe, doit rester bien en vue – et ne pas être oublié en cours de route – et par les moyens les plus appropriés pour l’atteindre.

Mais pourquoi n’est-ce pas raisonnable, s’il s’agit simplement d’aller de Lille à Bordeaux, de vouloir passer par Nice? Nous dirons que c’est parce que cela n’est pas nécessaire. Mais qu’est-ce qui au fond nous fait percevoir le nécessaire et nous le fait percevoir comme préférable?

C’est parce que nous sommes raisonnables, dira-t-on en relançant le cercle.

Mais d’où vient que nous sommes raisonnables?

Pourquoi Schopenhauer a soutenu, notamment contre Kant, que les animaux n’étaient pas étrangers à la raison?

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