C. Lanzmann : « J’accuse R. Barre d’être antisémite »

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Claude Lanzmann dénonce dans la rubrique « Rebonds »de Libération du 6 mars, les récentes déclarations de Raymond Barre, ancien premier ministre interviewé jeudi 1er mars dans l’émission « le rendez-vous des politiques ». Ci-dessous l’intégralité de sa réaction. (Paru dans Libération du 06 mars 2007)Le 1er mars, sur France Culture, l’ex-Premier ministre a défendu Papon et Gollnisch. Par Claude Lanzmann historien et cinéaste, directeur des Temps modernes.Premier ministre, M. Raymond Barre était tout en rondeurs : on pouvait aisément le regarder comme le paradigme du Français innocent, il en avait les airs, les allures, l’onction, le patelin, le débonnaire, il exsudait le bon droit, la légitimité, la satisfaction et la sûreté de soi. Même si, aujourd’hui, Raymond Barre a gagné en minceur, sa francité n’en a souffert nulle atteinte, on serait presque tenté d’ajouter «hélas». Ce qui fait problème, s’agissant de lui, c’est la confluence des deux prédicats : «Français» et «innocent». M. Barre en effet récidive : interrogé sur France Culture, le 1er mars, dans une émission intitulée le Rendez-vous des politiques, l’ex- «meilleur économiste de France» tombe carrément le masque, remplace ses rondeurs anciennes par la hargne têtue, laisse libre carrière à une vindicte qui lui fait réitérer, le jabot gonflé des satisfecit qu’il s’octroie, les proférations sinistres d’il y a vingt-sept ans.La différence, c’est qu’en 1980, quand, après l’attentat de la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre déplorait la mort de «Français innocents», il le faisait «innocemment» si l’on peut dire, parlant selon sa pente naturelle, ne comprenant rien au scandale et à la condamnation unanimes qu’allaient susciter ses propos. Aujourd’hui, il sait, il ne peut pas ne pas savoir, il n’a pas un mot de regret et, voulant mettre les points sur les i, il s’enferre d’une façon aussi révoltante que comique. Que les terroristes massacrent des juifs à l’intérieur d’une synagogue n’a, pour M. Barre, rien de contraire à l’ordre du monde et au train des choses. Ce qu’il reproche aux auteurs de l’attentat, c’est de ne pas avoir assez «ciblé» l’assassinat, c’est la bavure qui a transformé l’explosion en «attentat aveugle» puisque trois «Français innocents»,  «pas du tout liés à cette affaire» ( sic ) y ont laissé leur vie. «Ce qui était la caractéristique de ceux qui faisaient l’attentat, c’était de châtier des juifs coupables» ( sic ), poursuit-il. Coupables de quoi ? Nul ne le sait, M. Barre ne le dit pas, mais on infère aisément : ontologiquement coupables. Tuer, comme ce fut le cas, mon amie l’Israélienne Aliza Shagrir, qui passait, elle aussi par hasard, rue Copernic, tuer des femmes juives, des enfants juifs, des vieillards juifs, comme cela arrive ailleurs dans les cafétérias et les autobus, ce n’est pas une action aveugle, mais ciblée et méditée au contraire, puisque, coupables, les juifs attirent un juste châtiment.Ayant dit, l’ex-Premier enfile les perles dans un très cohérent délire. Après avoir longuement exonéré Maurice Papon de toute faute (la déportation des Juifs n’était pas pour lui «d’un intérêt national majeur» ; son problème, c’était de «faire fonctionner la France» ), il reprend à son compte, en la portant à son acmé, l’antienne de la collaboration : Pétain et de Gaulle étaient l’avers et le revers de la médaille France, tous deux concouraient, chacun à sa façon, à maintenir la Nation en ordre de marche. La Nation, c’est-à-dire les «grands commis» à la Papon et la sacro-sainte administration. Une extraordinaire division du travail et un génie certain de la communication font, selon Barre, que de Gaulle, dès la Libération, maintient en place et en France les fonctionnaires de Vichy pas trop compromis, tandis qu’il expédie au contraire en Allemagne, pour administrer les vaincus, «ceux qui s’étaient trop manifestés dans les voies de la collaboration» (sic). On n’avait encore jamais entendu cela, le général Pierre Koenig, vainqueur de Bir-Hakeim et premier gouverneur militaire français en Allemagne occupée, doit frémir dans son sépulcre…Après Papon, l’ex-Premier ministre exonère Bruno Gollnisch, son ancien collègue d’université et son conseiller municipal quand il était maire de Lyon, bien connu comme négateur obstiné et pinailleur de la Shoah : «Moi, je suis quelqu’un qui considère que les gens peuvent avoir leur opinion, c’est leur opinion», ( sic ). Raymond Barre, on le voit, est large d’esprit. A la fin des fins, conclusion de tout, il nous livre à deux reprises la clé universelle des attaques portées contre lui et des maux du monde : «le lobby juif» ! Le lobby juif est un fait de nature : de même que le soleil se lève et que l’eau bout à 100 °C, il y a un lobby juif, et c’est lui le responsable. «Je vous ai parlé très franchement, dit-il à Raphaël Enthoven, le présentateur de l’émission. Que vous me fassiez passer pour un antisémite, pour quelqu’un qui ne reconnaît pas la Shoah, j’ai entendu cela cent fois et cela m’est totalement égal.» Diantre ! Entre le «lobby juif», la «conspiration des sages de Sion», la «juiverie internationale», il faut un trébuchet ultrasensible pour déceler une différence de nature.

Même si cela lui est «totalement égal», j’accuse M. Raymond Barre d’être un antisémite. Plus encore : je l’accuse de se faire le héraut de cette passion immonde, de la propager, de s’en glorifier, délit qui tombe sous le coup de la loi.

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Un commentaire de Jacques Tarnero :

Ainsi un ancien premier ministre de la France, et pas n’importe lequel, celui qui fut désigné en son temps par l’ancien Président Valery Giscard D’Estaing comme étant le plus brillant économiste de France, a pu tenir des propos indignes, sans que ces propos ne suscitent d’indignation particulière autre que celles des institutions juives et de Claude Lanzmann. Que Raymond Barre ait pu justifier l’attitude de Maurice Papon au nom du sens de l’Etat est une insulte à la Résistance. C’est une obscénité jetée à la mémoire de Jean Moulin et on est étonné de l’absence de réaction des associations d’anciens résistants devant une telle infamie. Que ce même Raymond Barre dénonce l’influence néfaste du « lobby juif » relève d’une pensée que n’aurait pas renié Laval ou Darquier de Pellepoix. Que ce même Raymond Barre prenne la défense de Bruno Gollnish, sous chef du Front National apporte la confirmation idéologique de ce que l’on soupçonnait chez le grand économiste : on peut tout savoir des mécaniques économiques et fonctionner dans l’imaginaire des pires régressions antisémites. Rétrospectivement on comprend mieux ce qui fut nommé à l’époque « la directive Barre » ou la « circulaire Barre » je ne sais plus et qui favorisait, au nom de la loi de la République, le boycott arabe du commerce d’Israël. Il y avait bien une convergence torve des sympathies privées avec ce que cet homme estimait être l’intérêt de la France.Cette histoire est lamentable mais ce qui est effrayant est bien le silence politique qui l’entoure ! Où sont les protestations indignées ? Où sont les positions vertueuses des candidats à l’élection présidentielle ? Qu’en pensent Ségolène et Nicolas, François et Olivier, Arlette et Marie Georges ? Je ne demanderai pas ce qu’en pense Jean Marie, je suppose qu’il est d’accord avec Raymond. Cette affaire révèle le très fin vernis qui recouvre les institutions de la République et on comprend mieux comment ce furent les mêmes députés de la IIIeme République qui aient pu voter les pleins pouvoirs au Maréchal en 1940.Tout cela ne sent pas bon et si cette histoire devait être l’aboutissement du procès Papon alors on pourrait conclure que toutes les déclarations solennelles à propos du « devoir de mémoire » sont autant de paroles vaines.Jacques Tarnero

Le Monde.fr du 08 mars 07 :

La classe politique française a réagi avec retard et véhémence aux propos de Raymond Barre. Dans un entretien à France Culture diffusé jeudi 1er mars, il avait incriminé« le lobby juif capable de monter des opérations indignes » et défendu Maurice Papon et Bruno Gollnisch. L’ancien premier ministre a réitéré ses propos dans l’émission « Les Grosses Têtes » de RTL qui sera diffusée jeudi 8 mars. Il s’est insurgé contre la « clique »  qui, depuis 1979, veut le « faire apparaître comme antisémite ».

Pour le porte-parole du parti socialiste, Julien Dray, « ces propos sont indignes d’un ancien premier ministre »  qui est « censé rester une référence ». « A défaut d’avoir marqué l’histoire en tant que premier ministre, a-t-il ironisé, peut être cherche-t-il à le faire par la provocation. » Il a exhorté la droite à « condamner sans appel ces propos inadmissibles ».

François Bayrou « a fait part de sa stupéfaction »  face à ce qu’il considère comme des propos « purement et simplement inacceptables ». Pour le candidat centriste à l’élection présidentielle, « il n’y a rien à commenter, rien à discuter, rien à expliquer » concernant « ces propos et ces références qui mettent en cause les valeurs de la République ».

« LE LOBBY JUIF EST UN FAIT DE NATURE »

Le cinéaste Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah,  s’est lui aussi montré outré. Dans une tribune parue dans Libération du mardi 6 mars, il a« accusé »  M. Barre « d’être antisémite et de se faire le héraut de cette passion immonde, de la propager et de s’en glorifier ». Il a soutenu que, pour l’ancien premier ministre, « le lobby juif est un fait de nature : de même que le soleil se lève et que l’eau bout à 100 °C ». Il a rappelé que de tels propos constituaient un « délit qui tombe sous le coup de la loi ».

Les associations antiracistes ne sont pas en reste dans cette condamnation unanime. Dans un communiqué diffusé mardi, SOS Racisme en a appelé au ministre de la justice, Pascal Clément, pour qu’il « prenne l’initiative d’engager des poursuites ». L’association a insisté sur le fait que« ces propos seraient inadmissibles dans la bouche d’un quidam ; dans celle d’un ancien premier ministre, ils méritent d’être portés à la connaissance de la justice ».

« SILENCE ASSOURDISSANT »

Au diapason, la Ligue des droits de l’homme (LDH) a fustigé, mardi, les paroles « déshonorantes »  de M. Barre. L’association s’est étonnée « du silence assourdissant (…) des héritiers politiques de Raymond Barre qui, en se taisant, sont nécessairement complices ». La LDH met en cause « l’œuvre malfaisante » de « cinq années de lepénisation des esprits, y compris parlementaires ».

La Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a estimé que M. Barre « récidivait après les propos intolérables qu’il a tenu en 1980 après l’attentat de la rue Copernic ». M. Barre avait évoqué « l’attentat aveugle » visant des Juifs qui avait coûté la vie « à trois Français innocents ».

lemonde.fr

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Deux réactions :

Marie-George Buffet, candidate de la gauche populaire et antilibérale, le 8 mars, réagit aux propos de Raymond Barre : « L’ancien Premier ministre et ancien maire de Lyon, Raymond Barre s’est roulé dans la fange. En volant aux secours de la mémoire de Maurice Papon, le préfet qui a envoyé des enfants juifs à la mort, lors d’une émission de promotion de son livre sur France Culture, il remet en cause une décision de justice. En dénonçant le « lobby juif », il enfreint la loi Gayssot. En soutenant le sinistre Bruno Gollnisch, le provocateur et souvent condamné numéro 2 du FN, il ferme une boucle bien mal odorante. Le danger de l’extrême droite et de l’antisémitisme est toujours là ».Ara Toranian, directeur des Nouvelles d’Arménie, ancien président du Conseil de Coordination des Associations Arméniennes (CCAF) explique à la newsletter du CRIF qu’il est  « comme beaucoup, abasourdi par le cynisme des propos de Raymond Barre sur Papon et les Juifs. Ces déclarations ne traduisent  pas seulement le fond de racisme et d’antisémitisme qui continue à prospérer gentiment dans notre société…elles le flattent. Il est incroyable qu’une personnalité qui fut Premier ministre et qui  jouit d’une grande respectabilité fasse montre d’une telle indécence. On voudrait croire qu’il ne s’agit que d’une nouvelle maladresse verbale. Mais il est hélas à craindre qu’on ait en l’occurrence  affaire à une poussée de morgue aux relents d’extrême droite. Attisant les douleurs toujours vives du martyr juif en France, cette provocation alourdit de surcroît le climat d’intolérance qui continue à faire des victimes, en particulier au sein de votre communauté. »

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Un article de Patrick Jarreau :

Raymond Barre et l' »intérêt national

majeur », par Patrick Jarreau

LE MONDE | 09.03.07 | 14h21  •  Mis à jour le 09.03.07 | 14h21

Simple péripétie ? Résurgence tardive d’une querelle réglée depuis le discours de Jacques Chirac sur la rafle du Vél’d’hiv’, en juillet 1995, et depuis la condamnation de Maurice Papon pour complicité de crime contre l’humanité, en avril 1998 ? Ou preuve de la persistance, dans une partie de la société française, d’un antisémitisme rampant, toujours prêt à sortir de l’ombre si l’on en croit de nombreux et inquiétants commentaires sur Internet ?

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Raymond Barre a de nouveau provoqué le scandale sur un sujet qui lui vaut depuis longtemps le soupçon d’être porteur de l’antisémitisme de la vieille droite française, ancré dans le nationalisme et le catholicisme. A ses yeux, Maurice Papon, ancien préfet de police de Paris, ancien député gaulliste, ancien ministre du budget, condamné pour son rôle dans l’arrestation et la déportation de familles juives, entre 1942 et 1944, à Bordeaux, où il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, mort le 17 février, était un « grand commis de l’Etat ».

Il n’avait pas de raison de donner sa démission de l’administration de Vichy. « On démissionne lorsqu’il s’agit d’un intérêt national majeur. (…) Ce n’était pas le cas », a affirmé l’ancien premier ministre, avant de reconnaître que Maurice Papon avait eu au moins le tort de ne pas regretter ce qu’il avait fait : « Il lui a manqué la phrase disant que ce qui avait été fait sous son autorité était quand même regrettable. »

Faut-il s’attarder sur la psychologie de Raymond Barre, sur son goût de déplaire, sur sa certitude d’être toujours dans son bon droit et, quand il est critiqué, victime d’esprits malintentionnés ? Cette petite manie serait sans importance chez un homme de bientôt 83 ans, qui lui doit d’ailleurs, pour une part, l’échec de ses ambitions politiques. Mais ses propos – accompagnés de considérations nauséabondes sur « un », puis « le » lobby juif, et d’amabilités déplacées envers Bruno Gollnisch, condamné pour négationnisme – sont venus rappeler que le dossier Vichy n’est toujours pas réglé dans l’esprit d’une partie des Français. Il en est pour continuer à penser que, obéissant au régime mis en place par Pétain, Laval et leurs affidés à la faveur de la défaite de juin 1940, l’Etat n’a fait que son devoir, même quand il a pourchassé les résistants, raflé les juifs ou arrêté les hommes qui refusaient d’aller travailler en Allemagne.

C’est cette fable d’un appareil d’Etat neutre et innocent que Jacques Chirac a chassée de l’histoire officielle, le 16 juillet 1995, à l’occasion de l’anniversaire de la rafle de juifs des 16 et 17 juillet 1942. Les hommes, femmes, enfants et vieillards arrêtés alors ont été rassemblés au Vélodrome d’hiver, puis parqués dans des camps, d’où les forces d’occupation allemandes les ont emmenés vers Auschwitz. « La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable », a déclaré Jacques Chirac.

Le président de la République a rompu ainsi avec une vision totalitaire du service de l’Etat. Le devoir d’obéissance, qui s’impose à tout fonctionnaire civil ou militaire, ne le soustrait pas à la responsabilité, qui est le lot de tout être humain. Maurice Papon a été condamné pour avoir exécuté les ordres qu’il recevait sans manifester la moindre répugnance ni user de son autorité pour ralentir les procédures ou donner le temps aux familles, par exemple, de mettre à l’abri leurs enfants.

« Bouc émissaire », a dit Raymond Barre. Sans doute Maurice Papon a-t-il payé non seulement pour lui-même, mais aussi pour ses semblables, fonctionnaires qui ont appliqué sans sourciller des consignes contraires à la simple morale. La justice n’est pas toujours intégralement juste. Mais l’absence de justice est la suprême injustice.

Patrick Jarreau
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