Qui était Heidegger?

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Entretien avec Emmanuel Faye
« Heidegger fait sien le culte de la violence et de la mort »

Propos recueillis par Roger-Pol Droit

© le point 29/06/06 – N°1763 – Page 87 – 959 mots

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Heidegger est profondément nazi, dans sa pensée et dans son enseignement philosophique comme dans ses choix politiques : voilà ce que soutient le philosophe Emmanuel Faye, maître de conférences à l’université Paris-X. Il récuse donc entièrement l’idée, autrefois si répandue, d’un partage possible entre les égarements idéologiques de l’homme et l’oeuvre méditative du penseur.

Avant d’arriver à cette conclusion, il a consacré à la question des années de travail et une démonstration de 574 pages. Ce livre, intitulé « Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie », paru chez Albin Michel au printemps 2005, a rencontré un large écho dans la presse française comme dans la presse allemande. Il est en cours de traduction en anglais (Etats-Unis), allemand, italien, espagnol.

Emmanuel Faye montre comment Heidegger a mis sa philosophie et son enseignement au service de l’idéologie du Reich, notamment en assimilant l’Etre à l’Etat hitlérien dans ses séminaires de 1934. Il apparaît que Heidegger ne cesse de défendre, selon ses propres termes, les « possibilités fondamentales de la race originellement germanique », même quand il aborde des thèmes qui semblent appartenir uniquement à la métaphysique et à l’histoire de la philosophie.

En quel sens la pensée même de Heidegger est-elle, selon vous, nazie ?

Sa pensée a connu deux versants, dont l’histoire est inti- mement liée au destin du mouvement nazi. De la fin des années 20 au début des années 40, c’est un moment volontariste : Heidegger fait sien le culte nazi de la violence et de la mort comme sacrifice de l’individu à la communauté völkisch. Ecrivant à Maria Scheler le 7 mars 1933, dans une lettre qui vient d’être découverte, Heidegger se fait l’avocat de la terreur hitlérienne. Il s’enthousiasme pour Horst Wessel, cet ancien souteneur devenu SA et mort dans un combat de rue, que le parti nazi célébrait dans son chant officiel, le « Horst-Wessel-Lied ». Heidegger va jusqu’à en appeler, dans un cours de philosophie, à l’extermination totale (völlige Vernichtung) de l’ennemi intérieur.

A partir de Stalingrad, et plus nettement encore après la défaite du nazisme, s’ouvre une seconde période, d’apparence quiétiste, qui a séduit beaucoup de Français. L’éloge de la sérénité et l’attente du dernier dieu ne peuvent toutefois masquer que Heidegger dépossède les hommes de toute capacité d’agir dans l’Histoire. Ne se reconnaissant plus dans les pouvoirs en place, il rejette explicitement la démocratie et travaille à relativiser, voire à nier la réalité du génocide nazi. Après 1945, jamais il ne parle explicitement de la « solution finale ». Quand il évoque les camps d’extermination, c’est, sans dire un seul mot des juifs, pour mettre sur le même plan des centaines de milliers de victimes – il ne dit pas six millions – et des millions de morts… de faim, en Chine ! Ces famines chinoises furent une terrible réalité, mais elles ne sont pas comparables à la Shoah.

Il ne parle jamais des chambres à gaz ?

Une seule fois, pour les mettre au compte du « dispositif de la technique », au même titre que… l’agriculture motorisée ! Cette association n’est pas seulement odieuse, elle masque aussi le fait que c’est bien la mort de Hitler et la défaite des nazis, et non une « nouvelle écoute de l’être », qui ont mis un terme à la destruction des juifs d’Europe. A mes yeux, un déni aussi grave de la vérité historique fait de Heidegger un des pères du révisionnisme. Sa pensée a épousé la montée en puissance du mouvement nazi, puis inspiré le révisionnisme de ses principaux disciples, l’historien Ernst Nolte en Allemagne, qui a tenté de minimiser la spécificité du totalitarisme hitlérien, et le philosophe Jean Beaufret en France. Ce dernier a exprimé les « mêmes doutes » que le négationniste Faurisson sur l’extermination des juifs.

Cela signifie-t-il en fin de compte qu’enseigner Heidegger, le traduire, le commenter, soit à vos yeux dangereux politiquement ? humainement ? culturellement ?

Il nous faut résister au déni de vérité de l’heideggérianisme. Bien évidemment, résister ne veut pas dire interdire : chacun est libre de lire qui il veut. Il s’agit au contraire, par des recherches plus approfondies, par le débat public et par des traductions sans euphémisme ni jargon, de donner à connaître la réalité de l’oeuvre de Heidegger.

Dans cet esprit j’ai analysé le contenu de cours non traduits et de séminaires en partie inédits. Ils montrent avec quelle radicalité Heidegger s’est identifié aux visées de l’hitlérisme. Je me suis également élevé contre la censure qui pèse sur la recherche, puisque plus de soixante ans après la défaite du nazisme les archives Heidegger, comme les archives Baeumler, ne sont toujours pas libres d’accès à tous les chercheurs.

Il faut aussi repenser la relation de la philosophie à l’effectivité de l’histoire. Il est troublant de constater que des universitaires comme Gérard Granel ont fait l’apologie du « Discours du rectorat » de Heidegger, comme s’il s’agissait d’un texte philosophique, sans voir qu’il est construit autour de la promotion du « nouveau droit des étudiants », qui n’est rien d’autre qu’une législation antisémite.

Que préconisez-vous ?

On n’a pas suffisamment mesuré tout ce que représente, sur le long terme, la diffusion, après 1945, du nazisme et de l’hitlérisme dans la pensée, avec des auteurs comme Heidegger ou Carl Schmitt. Cela vient de ce que l’on a trop vite magnifié une pensée dont les visées racistes et exterminatrices sont à l’opposé de toute philosophie. Aussi peut-on regretter que certains heideggériens préfèrent s’en prendre au chercheur qui apporte des données nouvelles plutôt que d’affronter les problèmes qui se posent désormais à tous. Ces problèmes concernent tout à la fois les fondements nazis de l’oeuvre de Heidegger et les points aveugles de sa réception. Il faut donc développer les recherches critiques, mais aussi renouveler notre manière de discerner ce qui est philosophique et ce qui ne l’est pas

Entre nazisme et heideggérianisme, ce philosophe spécialiste de Heidegger trouve une identité profonde.

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« Une inacceptable calomnie »

© le point 29/06/06 – N°1763 – Page 89 – 837 mots

Avec Walter Biemel, témoin direct, j’étais en mesure d’apprendre si Heidegger avait vraiment « manqué de caractère » – et précisément à l’époque cruciale des années 1942-1944. Ce que m’a alors raconté Walter Biemel est venu corroborer ce que je pressentais. A l’université de Fribourg, me disait-il (et comme j’ai dit plus haut, il l’a publié depuis), Heidegger était le seul professeur qui ne commençait pas ses cours en faisant le salut hitlérien. Je me souviens de lui avoir alors demandé : « Voulez-vous dire que les professeurs hostiles au régime, ceux qui allaient former, après l’effondrement du nazisme, la commission d’épuration de l’Université devant laquelle Heidegger a été sommé de comparaître, faisaient, eux, le salut hitlérien au commencement de leurs cours ? – Evidemment ! Seul Heidegger ne le faisait pas », me répondit Walter Biemel en frappant la table du plat de la main. […]

Walter Biemel ne manquait pas d’attirer mon attention sur le fait tout aussi important que cette attitude courageuse de Heidegger était parfaitement comprise par les étudiants. Aussi me confia-t-il n’avoir pas été étonné outre mesure, lors de la première visite privée qu’il lui rendit à son domicile, de voir Heidegger se livrer à une critique en règle du régime nazi, qu’« il traitait de criminel ». C’était la première fois, ajouta-t-il, que j’entendais prononcer des propos aussi graves de la bouche d’un professeur d’université. […]

Que reproche-t-on à Heidegger ? Toujours et encore ce que l’on prend bien soin d’appeler son « adhésion au nazisme ». Or cette formulation est inadmissible – pour la raison claire qu’en bon français « adhésion au nazisme », cela signifie adhésion à l’idéologie raciale des nazis, laquelle implique : l’extermination des juifs, la réduction en esclavage des « races » prétendues « inférieures » et la création, par sélection des « meilleurs », d’une race appelée à incarner l’humanité future. Rien que dire : « l’adhésion de Heidegger au nazisme », cela implique par conséquent – qu’on le veuille, ou bien que l’on ne s’en rende pas clairement compte – que Heidegger a donné son assentiment à cette idéologie criminelle. […]

A présent, regardons de plus près. Si c’est bien une inacceptable calomnie que de parler d’une « adhésion de Heidegger au nazisme », il n’en reste pas moins que le philosophe s’est engagé, pendant son rectorat, en soutenant sans réserve plusieurs initiatives du nouveau régime – parce que, précisément, il ne soutient pas tout ce qui se fait avec l’arrivée au pouvoir du régime en question. L’une des premières mesures prises par le recteur Heidegger est un fait incontestable et très significatif par lui-même : interdire dans les locaux universitaires de Fribourg-en-Brisgau l’affichage du « Placard contre les juifs » rédigé par les associations d’étudiants nationaux-socialistes (et qui sera affiché dans presque toutes les autres universités d’Allemagne). Ce fait indéniable (que les détracteurs de Heidegger, au mépris de la plus élémentaire honnêteté, passent sous silence, ou bien dont ils cherchent à minimiser la signification pourtant patente) permet, à mon sens, de se faire une idée plus claire des conditions dans lesquelles Heidegger a cru pouvoir assumer la charge du rectorat. […]

Il importe donc de bien prendre en vue le moment chronologique de cet engagement. Au tout début de l’année 1933 (et pendant plus d’un an), le pouvoir de Hitler est bien loin d’être total. Les observateurs, dans le monde entier, se demandent s’il va durer plus de quelques mois. Heidegger, pendant ces quelques mois, examine ce que propose le nouveau chancelier. Ne rejetant pas tout par principe, il donne son assentiment à ce qu’il juge acceptable, tout en s’opposant sans fléchir à ce qu’il juge inadmissible. En regardant de la sorte cet engagement, nous pouvons du même coup y repérer par où il pèche : Heidegger n’a pas vu d’emblée que la nature totalitaire de l’hitlérisme allait s’imposer irrésistiblement, et que de ce fait une distinction entre l’acceptable et l’inadmissible perdrait nécessairement toute pertinence, vu que, dans un totalitarisme, tout est proposé d’un seul tenant – plus exactement encore : vu que tout y est donné à approuver en bloc, de sorte que l’idée même d’y infléchir quoi que ce soit se révèle en fin de compte être chimérique.

Peut-on reprocher à Heidegger de ne pas s’en être aperçu d’emblée ? Pour être à même de répondre honnêtement, il faut préalablement s’être posé la question : ne pas comprendre d’emblée la nature fondamentalement totalitaire d’un régime, est-ce vouloir s’aveugler soi-même ? […]

Un autre fait, tout aussi incontestable et significatif, l’interdiction faite aux troupes nazies de procéder devant les locaux de l’université à l’« autodafé » des livres d’auteurs juifs ou marxistes peut (et dans mon esprit : elle doit) être, elle aussi, interprétée de la même manière, c’est-à-dire comme refus, par le recteur, de ce qu’il juge incompatible avec ce pour quoi il a accepté la charge du rectorat. […]

Mais à peine aura-t-il compris qu’avec ce type d’action il n’aboutissait à rien d’autre qu’à repousser les échéances, sans obtenir de véritables garanties d’indépendance, Heidegger démissionnera de son poste. Rappelons que cette démission, il la présente en février 1934, et qu’elle sera entérinée le 27 avril .

François Fédier, chef des défenseurs du philosophe, le juge irréprochable. Extraits de L’Infini n° 95, été 2006. « Heidegger : le danger en l’être » (Gallimard, 255 pages, 15 E).

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