Sur l' »être-né ». Une note de Günther Anders.

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T. a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d’"être né", à sa naissance qu’il estime triviale (exactement comme le ferait le biographe d’un fondateur de religion) pour cette seule raison qu’elle est une naissance. Mais s’il a honte du caractère obsolète de son origine, il a bien sûr également honte du résultat imparfait et inévitable de cette origine, en l’occurrence lui-même.°

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° Le rejet de l’"être né" est un thème qui n’a jamais cessé de réapparaître – surtout, bien sûr, dans les religions. Certains fondateurs de religions ont volontiers été lavés de la souillure de l’"être-né" (Moïse). Nous trouvons un ultime écho du rejet religieux de cette souillure dans les réactions à la théorie de l’évolution, dans l’indignation provoquée par l’affirmation selon laquelle nous, les hommes, nous proviendrions d’autres étants. Le dernier discrédit en date de l’"être-né" vient de la révolution bourgeoise et surtout de la philosophie qui l’a accompagnée. Le "moi s’auto-posant" de Fichte est la transcription spéculative du self-made man, c’est-à-dire de l’homme qui ne veut pas être devenu, qui ne veut pas être né, mais souhaite ne se devoir lui-même qu’à lui-même comme son propre produit. Ce discrédit de l’"être-né" vient de la révolte contre la "haute naissance" comme source de privilèges et contre la naissance roturière, impliquant à l’inverse une totale absence de droits. Dans la philosophie de Fichte, le souhait qu’a l’homme d’être "fabriqué" (c’est-à-dire fabriqué par lui-même) au lieu d’être né, n’a donc pas, en dernière analyse, un sens technique mais un sens moral et politique : l’homme qui s’est fait lui-même est l’homme autonome et le citoyen de l’Etat souverain. La fameuse absence de philosophie de la nature chez Fichte provient de ce refus de l’"être-né" : "L’obscurité propre de l’homme", a écrit Schelling (Recherches sur la liberté humaine), "se  dresse contre l’origine à partir du fondement." Heidegger est une variante tardive de Fichte : car son concept d’"être-jété" ne conteste pas seulement l’"être-créé" par Dieu, c’est-à-dire l’origine surnaturelle, mais aussi l’"être-devenu", c’est-à-dire l’origine naturelle. […] Ce concept esquive ainsi toutes les difficultés. Le "se faire soi-même" (la métamorphose de "être-là" en "existence") a intégralement perdu son sens politique chez lui. Il reste une pure entreprise individuelle. Mais ce n’est pas par hasard qu’il manque chez lui une philosophie de la nature (en tout cas à l’époque d’ Etre et Temps), exactement comme chez Fichte; s’il ne l’avait pas laissée à la porte, il n’aurait pas pu contester l’"être-né".

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Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, Ed. Ivrea, Paris 2002, page 38.

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2 commentaires

  1. Je serais assez d’accord, sauf que j’aurais tendance à ajouter une lecture psychanalytique à ce « déni de l’origine » et à la (dé)négation du corps et de la sexualité qui s’ensuit. La « pseudo-concrétude » est bien loin de penser l’homme, ne parlons pas de la femme.
    Mais on n’est pas obligé de vouloir se pencher sur ces gouffres là…
    Yvon Er.

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  2. Bonjour Monsieur Er,
    Je découvre seulement aujourd’hui votre réaction au texte de Anders (je reviens d’un voyage en Grèce). Je ne suis pas tout à fait persuadé que c’est la psychanalyse qui a la meilleure réponse à la question qu’on peut se poser à propos de notre naissance. Depuis mon enfance, je me suis posé la question de savoir pourquoi on nous a persuadé que nous avons une âme, dans, à côté, au-dessus… de notre corps. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un problème sexuel stricto sensu. C’est de notre animalité que nous avons peur et de nombreuses cultures ont élevé des sytèmes de défense contre cette identification. Un animal, ça se comporte, mais ça ne pense pas, car ça ne parle pas, ça ne décide pas, car ça n’a pas de volonté, donc pas de liberté. Il existe des cultures qui ne manifestent pas le mépris pour les animaux comme nous. Le désir d’échapper à la naissance semble donc être d’ordre culturel. Méfiez-vous des gloses psychanalytiques! (Songez au ridicule contre-sens de Freud et de son (hélas)célèbre complexe d’Oedipe, car ce dernier justement ne l’avait pas. Mais quand on s’appelle Freud, on peut se dispenser de faire des interprétations basées sur la recherche historique et sur une lecture contextuelle des textes, puisqu’on a la science infuse).
    Amicalement
    R. Misslin

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