LA REPUBLIQUE DES GAMINS

De Jean Renoir aux révoltes des ghettos.

.

J’ai revu, hier soir, La Chienne de Jean Renoir. (1931)

.

Synopsis

Legrand, employé de bureau, vit avec Adèle une femme avare et acariâtre. Pour s’évader il peint. Un soir il secourt une jeune femme, Lucienne Pelletier, maltraîtée par son compagnon, un dénommé Dédé. C’est un petit malfrat qui vit aux crochets de femmes qu’il met parfois "au travail". Il pousse ainsi Lucienne dans les bras de Legrand lequel l’installe dans un petit appartement possèdant baignoire et chauffe-eau automatique au gaz. (Nous sommes en 1931). L’appartement est décoré des oeuvres de  Legrand. Après une scène entre Dédé et Lucienne – Dédé ne cesse, dans le film, de dire à quel point il n’aime pas les femmes – Dédé emmène quelques tableaux de Legrand pour les vendre. Au café son copain, qui l’entretient en payant ses ardoises, suggère de signer Clara Wood, du nom d’une pouliche renommée, les tableaux et de les attribuer à Lucienne Pelletier laquelle devient ainsi "une artiste d’origine américaine du nom de Clara Wood." Et comme Lucienne accepte de se prostituer  à de riches clients elle devient rapidement un peintre célèbre et cotée.

Legrand découvre un jour, à la vitrine d’une galerie, ses propres tableaux signés Clara Wood. Lucienne se justifie en présentant Dédé comme son frère. Le trio aurait bien fonctionner si, après avoir remis Adèle dans les bras de son premier mari et gagnant l’appartement de Lucienne Legrand n’avait pas trouvé celle-ci dans les bras de Dédé.

Au cours d’une scène Legrand traite Lucienne de saloperie et de chienne. Puis l’implore de le suivre. "Allons allons partons." Lucienne éclate de rire. Legrand la tue avec le coupe papier dont elle se servait pour couper les pages d’un livre qu’elle était en train de lire.

Soupçonné par la police Dédé est arrêté et jugé. Interrompant son avocat au cours de la plaidoierie pour prendre en main sa défense  il commet la maladresse de ne s’en tenir laconiquement qu’à la stricte vérité : il n’a pas tué Lucienne. Il est condamné à mort. Legrand, qui se trouve dans le public, est pris de vertige mais ne dit mot. C’est son second meurtre.

A la fin du film les deux anciens compagnons d’Adèle se retrouvent non loin d’une galerie de peinture. Ils sont devenus clochards. On voit s’éloigner une voiture transportant à l’arrière un autoportrait de Legrand sans doute acheté au prix fort. Cet autoportrait est bien entendu un "portrait" faussement attribué à Clara Wood. Morte du fait du véritable auteur de l’autoportrait ses "oeuvres" n’en ont que plus de  valeur.

.

Quelques fils de marionnettes

Les personnages du drame sont traités comme des marionnettes. (Le film s’ouvre sur une scène de guignol). Ils sont gouvernés par des pulsions et des désirs qu’ils méconnaissent et qu’ils travestissent. Je décris ainsi la machinerie "guignolesque".

1. Legrand vit avec Adèle comme avec une mère méchante. Il supporte l’enfer mais se donne le beau rôle en jouant à l’artiste. Il adore jouer des tours à Adèle. Par exemple en la mettant nez à nez avec son premier mari supposé mort en héros en 14-18. Incapable de changer de vie il optera pour la "double vie" avec Lucienne. Il ira jusqu’à prendre de l’argent dans le coffre de ses employeurs. Legrand, de même que Dédé, est comme un gamin.

2.  Lucienne Pelletier est persuadée qu’elle est amoureuse de Dédé. "Elle est sincère : elle ment tout le temps". Pour cet amour elle se prostitue, notamment avec Legrand, afin d’aider Dédé "qui imite si bien Maurice Chevalier". Faisant visiter son appartement à une de ses amies on voit celle-ci, en vue de se baigner et d’essayer la baignoire, commencer de se déshabiller en présence de Lucienne.

3. Dédé se croit un caïd. Il fait "turbiner" les femmes. Mais il ne les aime pas. Elles lui répugnent. Il se fait entretenir par son copain. Récompensant Lucienne par quelques baisers c’est lui qui, en un sens, se prostitue. Il se prostitue à celle qu’il prostitue.

Tel est le vrai trio de base : infernal. La subversion de Legrand – tromper Adèle – n’est en rien glorieux. L’enfer se multiplie. "L’enfer croît".

Je crois savoir que le film, à sa sortie, a fait un véritable scandale : chahut et fauteuils cassés. Il semblait insupportable que les représentations illusoires et kitschifiantes que la société de l’époque se faisait d’elle-même pussent être à ce point malmenées.

.

Le crime parfait

Le destin se présente comme le dessin d’une destination combinant la nécessité subjective du désir et le hasard d’une trajectoire. Woody Allen s’est en souvenu dans Match Point : Chris réussit son double meurtre, et son entrée dans le clan des Hewett, grâce à la chance. Ayant déguisé ses meurtres en vol notamment en s’emparant des bijoux d’une des victimes il croit s’en débarasser en les jetant dans la Tamise. Manque de chance une bague vient frapper, comme frappent parfois les balles de tennis le haut du filet, la barre d’un parapet et tombe sur le trottoir. Le spectateur croit le destin de Chris scellé et attend son arrestation, arrestation qu’il prétend lui-même souhaiter pour calmer sa conscience.(Tout en priant le dieu Chance que cela ne soit pas le cas.) Hélas? Renversement heureux du destin? Un drogué ramasse la bague et se fait arrêter et condamner pour le double meurtre. Et là le désir, le désir de s’insérer dans le clan riche et puissant des Hewett est plus fort que la conscience. Chris ne dira rien et ajoutera à la liste de ses victimes le drogué à tort condamné. Faiblesse et cynisme d’une conscience s’en remettant à la chance pour faire croire, pour "se faire croire", qu’elle est encore capable de signification et de liberté. Alors qu’elle est totalement engluée dans la mauvaise foi. Allen a fait sienne la théorie sartrienne du salaud.

C’est aussi la destination de Legrand. Un concours de circonstances fait de son meurtre un crime parfait. Mais il n’est pas le seul à commettre un crime parfait.

.

La peine de mort comme crime parfait

Dédé, donc, est injustement condamné à mort. Mais, dans le film de Renoir, le fait n’est pas qu’une erreur judiciaire. C’est aussi un crime et un crime d’autant plus parfait qu’il a toutes les apparences de la légitimité que confère la procédure judiciaire. Dédé est assassiné par la machine judiciaire. Pourquoi? Quel est le mobile de ce meurtre aussi rituel que l’égorgement du "bouc" perpétré par Legrand sur la personne de Lucienne?

Quelques répliques de la marionnette Dédé peuvent nous éclairer. S’expliquant devant le juge les menottes aux mains Dédé affirme avec une logique implacable qu’il peut d’autant moins avoir pu assassiner Lucienne qu’il tirait profit de sa prostitution. C’est la vérité vraie, toute nue et abjecte. Mais c’est une vérité gênante. Personne ne s’interroge, dans le film, sur le mobile réel de Dédé. Si tel avec été le cas les enquêteurs n’auraient pu faire l’économie d’élaborer un profil auquel aurait correspondu davantage Legrand. Mais celui-ci, devenu trés malin, joue si bien son rôle de brave homme sincérement épris trahi par une chienne qu’il finit par susciter de la pitié.

Dédé est assassiné par un dispositif exclusivement masculin – les femmes ne votaient pas encore, à l’époque… elles étaient des "chiennes" – au motif qu’il commet la bêtise d’énoncer, de dénoncer les "règles du jeu" de la domination.

Le témoignage du militaire est particulièrement significatif. Avec une élégance et une rhétorique impeccables l’officier rappelle que Dédé, trés mauvais soldat de l’armée coloniale, organisait la prostitution. Ah bon? Pour le coup c’est Dédé qui devient le chien de la fable, ce chien que l’on accuse d’avoir la rage pour pouvoir le noyer. Ce qui est l’ordinaire des garnisons devient une sorte de "rage" sur la scène judiciaire.

La France de Renoir nous sert des plats pas trés ragoûtants. C’est la France antidreyfusarde, impérialiste, machiste. C’est la France des double-jeux et des apparences sacralisées. Legrand se meut dans ces eaux troubles comme un gamin condamné à pourrir dans son cocon. Tel est peut-être le personnage du clochard : l’impuissance à grandir en s’empêtrant dans des dépendances infantiles qui lui demeurent d’autant plus cachées qu’il déploie des ruses, mais des ruses illusoires, de contournement de ces dépendances. Legrand, qui joue facilement à l’artiste face à Adéle, devient le meurtrier de Lucienne, le co auteur du meurtre légal de Dédé, le dindon de la farce promotionnelle d’une peinture kitsch. Et comme il semblait s’être identifié au Christ il ne supporte pas ce qu’il est en vérité : complice soumis d’une escroquerie artistique, deux fois assassins et menteur.

/

La république des gamins (1931)

La république des gamins c’est cette image critique, pertinemment caricaturale, que le film de Renoir fait de la République. Les "marionnettes" disent la vérité cachée, enfouie et tue de millions de gens aux prises avec leur désir et la règle du jeu des apparences. L’homosexualité est un crime. L’adultère est un crime. Les femmes n’ont pas le droit de voter. Il faut ruser, ne pas se faire prendre même si on n’est pas assez héroïque pour dérégler le système. Quelques oeuvres, de temps en temps, peuvent cependant reléguer dans l’archaïsme des moeurs aliénantes et grandes productrices d’hypocrisie.

Il y a un fil qui mène tout droit de l’oeuvre de Renoir aux événements récents. C’est le fil d’un post-colonialisme qui n’a pas fait le deuil de la mythologie de l’empire. Il dit l’impuissance de la France à habiter avec l’autre, cet autre qu’elle a d’abord violenté et  sur-exploité; qu’elle a invité ensuite chez elle et qu’elle diabolise au profit de ses crispations quand cet autre, sous l’impulsion d’une jeunesse symboliquement miséreuse, exprime le désespoir de se sentir captif des lieux de relégation.

Mais ceci est une autre histoire dont nous reparlerons ailleurs.

.

Quelqu’un tue quelqu’un – Un amant trahi tue sa maîtresse

Tel est le fait. D’autant plus que, dans l’ordre humain, cela constitue un meurtre, est jugé et condamné. Il faut alors, comme Oedipe faisant le récit de ce qui le conduisit au carrefour fatidique, imaginer l’archéologie qui conduit au passage à l’acte. Les Grecs en firent d’admirables tragédies. Renoir, par le fait même qu’il en fait un film, réinscrit cette structure immémoriale dans la modernité. Le tragique antique est contemporain du char tiré par les chevaux. Le tragique cinématographique l’est de l’automobile. Et l’automobile Renoir nous la montre en train de coloniser Paris. Autant pour transporter les personnes que pour afficher leur rang.

Dédé, grâce à la grande artiste Clara Wood a acheté un superbe cabriolet. Lorsqu’il s’arrête les enfants se précipitent vers le bolide pour l’admirer de prés et le toucher. Ils ne l’incendient pas encore. On voit ainsi Dédé, au volant de sa voiture, descendre sans doute une rue de Belleville – peut-être Ménilmontant – et s’arrêter devant l’immeuble où habite Lucienne. Mais l’admiration des enfants – pour l’automobile d’un "gamin" – ne fait déjà plus la gloire de son propriétaire. Il vient de découvrir Lucienne ensanglantée et morte. Lorsqu’il remonte dans l’auto il chancelle. Il pressent que le meurtre risque de lui être attribué. Le plan est extraordinaire où l’on voit Dédé repartir. La rue étant en pente l’automobile semble ainsi glisser l’entraînant vers une chute sans fin.

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s