LE PILE ET FACE DE L’AMERIQUE- A history of violence de David Cronenberg.

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Une bonne façon d’entrer dans certains films de Cronenberg est de relever de quelle manière les personnages se comportent avec l’automobile. Si la voiture influence l’être humain c’est parce que ce dernier intégre sa machine préférée dans des fantasmes qui court-circuitent sa conscience. Dans la première partie du film – générique et post-générique – on voit par exemple un tueur faire quelques mètres au volant d’une machine "de rêve" puis abattre froidement, au révolver, une petite fille dont il comprend qu’elle est le témoin gênant de la tuerie de ses parents perpétrée par lui quelques moments auparavant. Il ne fait plus que conduire. Il tue la petite fille d’un coup de révolver en pleine tête exactement comme, d’un coup de volant, on évite un obstacle tout d’un coup aperçu sur la route. No problem.

Au contraire la femme de Tom – Tom étant le personnage central du film – utilise la voiture familiale pour "enlever" son compagnon et passer quelques heures chaudes et sans tabou avec lui. Fantasme et automobile sont à leur  place et non "mixés". De même, à la fin du film, Tom utilise un pick-up pour, aprés avoir roulé sans discontinuer pendant une quinzaine d’heures, sauver sa vie familiale.

Synopsis

Tom tient un café-restaurant dans une petite ville américaine. Il vit avec une compagne jolie et sensuelle avec laquelle il a eu deux enfants : une petite fille blonde et un garçon, adolescent brillant et intelligent. Un soir deux tueurs pénètrent dans le café dans le but de dérober la caisse. Menaçant une consommatrice Tom parvient, avec une adresse et une efficace redoutables, à les tuer. Il devient le héros médiatique de la ville. Il est alors contacté par des maffieux prétendant le connaître sous le nom de Joey. Ils ont des comptes à régler avec lui. Tom nie tout d’abord avoir été Joey. Sa femme devine cependant sa double identité. Il parviendra  à sauver sa vie familiale notamment en neutralisant la tête du réseau maffieux dirigé par son propre frère… Mais pour combien de temps?

Sur le bien et le mal

Le cinéma américain abonde de scénarios où de braves gens ont recours à la violence parfois extrême pour protéger leur bonheur et leur rêve injustement menacés. Dans ce dispositif le recours à la violence semble être d’exception. Elle se présente comme une sorte de technique d’appoint extérieure et étrangère à l’homme. Ce dispositif suppose que l’état normal correspond à ce que serait l’homme par nature, doux et sociable.

Toute autre est la vision de Cronenberg. L’essence de l’être humain n’est pas bonne en soi les actes violents n’étant que des accidents parfois nécessaires à la protection de cette bonté essentielle. L’être humain a quelque chose de constitutivement brutal et sauvage. Deux expériences, semble-t-il, sont capables de lui permettre de surmonter cette brutalité : l’érotisme et la transmission. Erotisme est ici un autre mot pour l’amour. Mais c’est l’amour incarné, lequel n’est pas étranger à la violence. Quant à la transmission – et peut-être n’est-elle qu’une déclinaison de l’amour – j’entends tout d’abord, et provisoirement, cela qui s’instaure entre des êtres forts et expérimentés – adultes ou plus âgés –  et des êtres fragiles et d’abord dépendants en vue de leur permettre de faire leur propre expérience. Cela suppose un renversement total de la pulsion meurtrière le plus âgé, qui est souvent le plus fort, consentant à donner de son propre temps en vue de permettre au plus jeune d’accéder aux savoir-faire nécessaires à toute expérience.

Dans l’érotisme les "hommes mâles" apprennent à sublimer une part de leur violence notamment leur désir de viol. (Les "hommes femelles" apprenant pour leur part à surmonter leur passivité, leur soumission, leur victimisation.) La scène d’amour dans l’escalier est en ce sens magistrale. Le conflit ayant éclaté entre Tom (le brave gars) redevenu Joey (le tueur) et sa femme, la scène d’amour n’est pas du tout un cliché de réconciliation (provisoire et illusoire). En redécouvrant la part de violence de l’acte sexuel la femme de Tom se trouve à même de mieux comprendre la problématique de son mari. Qui devient par conséquent aussi un peu la sienne.

Quant à la transmission… La véritable horreur, au cinéma, n’a pas besoin d’être gore. Lorsque le tueur, découvrant la petite fille paniquée de la famille qu’il vient d’abattre, lui sourit et lui demande de rester calme afin d’ajuster son tir "tranquillement", on pénètre là un des secrets de la violence. Il est incapable d’être apprivoisé par l’enfant. La chaîne de transmission est rompue. Et la pire violence peut continuer à déferler. Plus rien ne peut l’arrêter sauf une autre violence en l’occurrence, dans le film, celle de Tom-Joey.

L’invention essentielle du film tient précisément dans le caractère double du personnage de Tom. Tom n’est pas un être bon capable de violences d’exception mais un tueur qui, à travers ses expériences érotiques et de transmission, est parvenu à socialiser ses pulsions les plus destructrices. Il ne comprend pas, ou feint de ne pas comprendre, pourquoi son propre fils a administré une correction à un provocateur ignoble, stupide et qui le menaçait épisodiquement. Notons au passage que le film peut s’interpréter comme une critique autant de la peine de mort que du système carcéral. N’importe quel tueur –  nous sommes tous des tueurs possibles – peut, par l’érotisme et la transmission, sublimer ses pulsions. Les bourreaux, en tuant les meurtriers, renoncent à une certaine forme de transmission. Et donc, d’une certaine manière, mettent "de l’huile sur le feu". Quant au système carcéral, en compromettant érotisme et transmission, il ne peut que favoriser la reproduction de la sauvagerie.

En s’attaquant au mythe du "bon sauvage" ne pratiquant la violence que de manière exceptionnelle et justifiée Cronenberg défait tout un ensemble de motifs. Tom n’est pas un brave gars seulement capable de "violences techniques" d’exception. S’il parvient à sauver sa cliente (et sa caisse) – et il ne peut le faire qu’en trouvant le moyen d’abattre les deux tueurs – c’est parce qu’il a en lui une culture fondamentale de la violence "efficiente". Il sait comment s’y prendre. Joey sommeille en Tom. En ce sens le personnage est une allégorie de l’Amérique – et de toute "contractualité" sociale. Toute société n’est pas d’abord un côté face polie à la bonté, la violence n’étant que l’exception. Cette pièce est en réalité étrange : elle n’a qu’un côté. Elle ne peut exister que comme mythe et discours de dénégation. L’autre côté de la pièce, le côté pile, c’est celui de la violence. La figure de Joey vient en ce sens complèter la pièce.

Le contresens à ne pas faire serait de voir dans le film de Cronenberg une justification incondionnée de la violence. Tout au contraire c’est en reconnaissant la structure Tom/Joey qu’il est possible d’apercevoir la logique des mécanismes qui bloquent ou pertubent la sublimation, c’est-à-dire le passage de Joey à Tom. La violence humaine étant constitutive et non accidentelle elle pourrait bien entraîner l’humanité entière dans l’abîme. Seule la sublimation est capable de dérouter cette orientation.

C’est pour rester Tom, pour continuer à aimer sa femme et ses enfants que Tom redevient Joey notamment en tuant les maffieux. Mais, encore une fois, cette violence légitime n’est pas extérieure à l’essence de l’homme et accidentelle. Si le Joey que Tom redevient pour protéger Tom est efficace c’est parce qu’il a une vraie expérience de la violence. Expérience de la violence sublimée par l’érotisme et la transmission.

En ce sens le drame de Tom c’est d’être contraint de se désublimer pour pouvoir, en appelant Joey à la rescousse, rester Tom. Le film décrit ce qui advient quand le psychisme oscille de manière aussi décisive autour du point de sublimation-désublimation.

Les derniers plans sont particulièrement suggestifs. En retrouvant sa maison et la table familiale Joey redevient Tom. Alors même qu’il vient d’abattre, par légitime défense, son propre frère. Tout semble à nouveau en ordre. Mais, désormais, sa famille sait qu’il est aussi Joey. Et, surtout, nous savons à quel point la "tomisation" de Joey est fragile. L’humanité elle-même semble ainsi menacée par la désublimation de la violence. Pourquoi, en effet, le harcélement "maffieux" devrait-il s’arrêter à la mort du frère de Tom-Joey?

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Sur trois manières de conduire

On peut repérer trois grandes manières de "conduire" l’automobile.

1 Il y a d’abord celle des tueurs fous de la première partie. Ils se conduisent comme ils conduisent une automobile. Ils se déplacent sur une route qui mène au plus court vers les butins qu’ils convoitent. Parmi ces butins figurent précisément voitures et camping-cars  Les obstacles sont éliminés, les témoins effacés. On peut se demander si leur recherche de l’argent facile ne leur masque pas leur véritable objectif qui est  de satisfaire leur pulsion de mort. Ce sont des "baiseurs de la mort". Ils sont ensauvagés par désublimation. Mais leur folie est absurde. Leur route est une impasse.

2 Il y a ensuite celle des maffieux. Elle exprime le passage du premier mode à l’institution de la société parallèle. L’automobile, de grande classe, est noire, ses vitres sont fumées et elle est conduite par un chauffeur qui est aussi un homme de main. Elle tient du corbillard. A ce deuxième mode correspondrait quelque chose comme une sorte de désublimation instituée et organisée. C’est le règne des "mois" fermés sur eux-mêmes. C’est, d’une certaine manière, une sorte de "nazisme".

3 Il y a enfin celle de la femme de Tom. Elle est à l’inverse des deux premières. La voiture reste à sa place et n’est pas comme greffée ou incorporée au psychisme. Elle est soumise et extérieure aux fantasmes. Elle ne les contamine pas.

On voit par ailleurs Tom, anciennement Joey, bricoler un pick up un peu vieux. Il se laisse "enlever" par sa femme en voiture. Apparemment il n’est pas, ou plus, dans le culte automobilistique… automobalistique pourrait-on dire.

Ce ne sont ici que quelques indications. "De l’automobile dans l’oeuvre de Cronenberg"… Ce serait à faire.

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