Nous pouvons ainsi décrire le mécanisme de la sélection naturelle. Chaque être vivant se reproduit dans des descendants lesquels présentent toujours une différence, fût-elle infime, avec l’original. Compte tenu du caractére changeant des conditions d’existence des vivants – modifications climatiques, concurrence plus ou moins forte relative à l’obtention de la nourriture et, quand la reproduction est sexuée, à la recherche des partenaires – les variations avantageuses renforcent les capacités de survie des individus. Les individus les mieux adaptés se reproduisant plus aisément que les autres transmettent ces modifications avantageuses elles-mêmes affectées d’autres modifications, soit encore plus avantageuses soit pénalisantes. Il n’y a nulle part ni intention ni finalité : c’est le simple jeu de la différenciation génétique qui rend compte du mécanisme.
L’ensemble du processus est possible parce qu’existent des molécules complexes capables de replication. Un lot initial de molécules produisant des molécules modifiées ce sont les molécules les mieux adaptées à des circonstances par ailleurs elles-mêmes changeantes qui assurent et leur existence et leur prospérité.
De ce point de vue toutes les autres molécules de l’être vivant étant placées sous le commandement, direct ou indirect de ces molécules "souveraines", un organisme se présente comme une "stratégie non intentionnelle" permettant aux molécules répliquantes de se perpétuer. Il y a ainsi comme une pente qui va dans le sens d’un accroissement continu de la volonté de puissance du vivant. Il existe toujours en effet des variations qui procurent un avantage. La spéciation suit cette pente de volonté de puissance. L’expression est un peu maladroite car, comme nous l’avons dit, le processus n’obéit à aucune finalité. Mais c’est cette pente qui explique pourquoi, dans un biotope donné, il existe toujours des vivants qui semblent couronner la chaîne alimentaire. Dans telle mer existent telles ou telles classes de micro-organismes mais, également, telles espèces de requins. L’ensemble s’équilibrant les organismes les plus forts permettent à des molécules répliquantes d’assurer leur avenir et cela tant que le biotope correspondant permet à ces organismes "royaux" de se nourrir et de se reproduire.
Les aptitudes spécifiques développées par l’homme comme l’aptitude à symboliser, l’aptitude à l’invention technique, l’aptitude à l’abstraction et à la conceptualisation, peuvent se comprendre comme des pouvoirs jalonnant une ligne de plus grande volonté de puissance. Les armes et l’architecture, par exemple, protègent les hommes du monde sauvage et, partant, assurent aux molécules génétiques correspondantes un meilleur avenir. La conscience de la mort, le sens de la dignité sont des acquis culturels qui, de même, offrent un avantage décisif aux molécules répliquantes de type "homme". Le savoir médical, autre exemple, offre un soutien trés efficace à cette stratégie moléculaire.
En ce sens les organismes humains et les civilisations qu’ils sont capables d’édifier ne sont que des parties d’un jeu statistique permettant au génome humain d’étendre son empire. C’est pourquoi j’ai parlé d’un impérialisme du génome humain. Les résultats sont au reste probants. Non seulement l’humanité comptera bientôt dix milliards d’individus – ce qui, au regard de la taille moyenne de l’organisme humain, est considérable – mais cette victoire démographique de nos molécules d’ADN se paie d’une destruction catastrophique de la diversité biologique ainsi que d’un déréglement climatique aux conséquences incalculables mais probablement tragiques.
Ce que nous avons jusqu’ici adoré comme une exception humaine, le plus souvent soutenu par certaines formes de spiritualité, n’est en réalité qu’une sorte de droit donné à nos molécules génétiques d’occuper l’espace-temps naturel pour renforcer encore plus leur aveugle et brutale volonté de puissance.
Nous devons opérer en ce sens l’équivalent d’une révolution copernicienne. Nous devons cesser de toute urgence de considérer le succés démographique de l’humanité comme une manière de nous rendre hommage. Du point de vue de l’éco-systéme global le génome humain est plutôt un produit hautement polluant. Car il ne cesse de tout mettre au service de sa seule expansion.
Cette vérité moléculaire transparaît clairement dans le racisme ou dans l’interprétation raciste du contrôle de la démographique. Penser par exemple que le génome de l’homme blanc étant supérieur – à supposer qu’une telle notion de "génome de l’homme blanc" ait un sens – devrait faire l’objet d’une préservation privilégiée n’est qu’une façon, pour un sous-groupe d’humains, de confisquer à son avantage la "pente de la volonté de puissance".
Seule une culture de la diversité à la fois biologique et culturelle est susceptible de construire un rapport à nos molécules répliquantes capable de leur éviter le suicide collectif – et entraînant comme tel dans la mort de nombreuses espèces non humaines – lequel ne peut qu’être induit par leur insulation dans un "empire dans un empire".
Supposons, de manière toute allégorique, que la planéte devienne dans les siècles à venir invivable pour l’humanité autant à cause d’un surnombre que d’une gestion catastrophique de l’environnement. (1)
Nous n’aurons plus alors, piètre consolation, d’autre solution que d’envoyer dans l’espace d’innombrables capsules équipées pour conserver indéfiniment du génome humain. En espérant qu’un jour une civilisation avancée, à la fois curieuse et généreuse, décide qu’il est oppurtun de faire revivre un peu d’humanité terrestre.
————————
(1) Il y a malheureusement tout lieu de penser que la forme future des conflits et des guerres risque de provoquer plus de dégâts que ce dysfonctionnement général.
a propos de heidegger
on peut trouver le texte de l’entretien posthume du Spiegel(en anglais)à l’adresse suivante:
http://www.eco.utexas.edu/facstaff/cleaver/350kPEE
HeideggerSpiegel.pdf
J’aimeJ’aime
rectification:Cleaver et non cleaver
J’aimeJ’aime
A Laurence,
Merci.
Je viens de publier une page-blog où l’on peut trouver la transcription d’un entretien d’Emmanuel Faye avec Brice Couturier et Alain Finkielkraut.
J’aimeJ’aime