Commentaire d’un comment-taire. Ou comment Luc Ferry administre l’affaire Heidegger.

Je commente ici un bref article de Luc Ferry intitulé Heidegger, le « salaud » génial, publié par la revue L’Histoire de septembre 2005.

(Pour des raisons de mise en page cette note de septembre est antidatée au 14 juillet 05).

Heidegger a-t-il été un national-socialiste engagé et militant? La réponse est oui – et, sur ce point le dernier livre d’Emmanuel Faye ne laisse réellement aucun doute. Y a-t-il un lien entre l’engagement de Heidegger et sa philosophie? Evidemment, car on imagine mal qu’un philosophe de quelque envergure n’associe aucune pensée à ses choix politiques. Heidegger fut-il, malgré tout, un immense penseur, voire le plus grand du XXe siècle? Un troisième oui s’impose, et c’est bien là que le bât blesse.

Même si nous comprenons ce que veut dire Luc Ferry quand il évoque l’engagement de Heidegger l’idée que Heidegger appartiendrait à une classe de « choses » – les philosophes – qui pourraient s’engager ou ne pas s’engager – en l’occurrence, s’agissant de Heidegger, dans le mouvement national-socialiste – passe quelque peu à côté du problème particulier que pose Heidegger. Le génie du penseur est vécu par lui comme la manifestation d’un génie trans-individuel de la race et de la langue. On ne saurait en ce sens critiquer Heidegger sans mettre à jour toute une tradition raciste, ou ethno-raciste. L’expérience heideggerienne du génie est ainsi constituée qu’elle a trouvé dans le national-socialisme le cadre politique de la possibilité d’une « correspondance » entre la (sa) pensée et la sphère sociale. Puisque penser génialement est une grâce de la terre, du sang et de la langue le nazisme lui est apparu comme doué, puisque fondé sur de telles valeurs « romantiques », d’une « grandeur et d’une vérité interne ». (Ce motif s’articule également à la thématique jüngerienne du Travailleur et de la Domination).

La démocratie est perçue par Heidegger comme une entreprise de destruction de la pensée car elle brime la génialité du peuple défini de manière völkisch, c’est-à-dire ethnico-raciale, génialité dont le penseur Heidegger en exprimerait la quintessence. Et la quintessence ouvrante et éclairante.

Le « philosophe » est pour Heidegger celui qui, habité par la grâce de la terre et de la langue, offre au peuple völkisch les moyens d’une domination, et d’une domination légitimée par le fait qu’il parvient par son oeuvre (géniale) à révèler ce qui, dans la langue maternelle par excellence – l’allemand et plus précisément l’allemand que j’appelle le « souabo-hölderlinien » – a vocation à entendre l’être et à s’accorder à la différence ontologique.

Pour Heidegger il n’y a pas d’un côté le philosophique et de l’autre le politique mais, « grâce » à la destruction nazie de l’espace publique démocratique – qu’on songe par exemple aux autodafés de sinistre mémoire – retrouvaille de la pensée la plus haute et du peuple ainsi sauvé des illusions et des amusements « divertissants » de la démocratie. Le peuple est supposé retrouver le sens du fondamental, de la provenance et de la destination, de la parole vraie et dévoilante, de l’essentiel. Et cela même se révèle à Heidegger dans sa propre expérience du génie philosophique.

En réalité il n’y a pas d’engagement politique de Heidegger. Son adhésion au nazisme a le sens d’une volonté de destruction du politique. C’est soit le « grand penser » de Heidegger, soit le politique. Les deux termes s’excluent.

Quant à la question de savoir s’il est un grand penseur, voire le plus grand du XXe siècle, cela doit être encore discuté et pas simplement affirmé. Qu’est-ce qu’un « grand penser »?

* Le « grand penser » de Heidegger c’est ce qui est déposé précieusement dans son oeuvre écrite ou transcrite. (Dans les 102 volumes de la Gesamtausgabe). C’est là où se trouvent consignés les actes du génie Heidegger. Il a vécu sa génialité comme une manifestation d’un génie ethno-linguistique trans-individuel. L’hypothèse national-socialiste est que cette grande pensée heideggerienne, étant celle d’un grand peuple, légitime le projet d’une domination mondiale. La « déception » de Heidegger, et la difficulté qu’il a éprouvé à la penser, tiendrait au fait que sa croyance dans le national-socialisme relève largement du mythe. S’il a des mots trés durs pour les nazis ce n’est pas pour rejeter le « concept » mais pour fustiger leur « indigence ». Ils ont été incapables d’incarner ce en quoi espérait Heidegger. En ce sens la vérité (non heideggerienne) de la démocratie est qu’une société, quelle qu’elle soit, ne peut incarner un rêve « grand pensé ». La société n’a pas à être mise en demeure de le faire. A moins que, et s’agissant par exemple de Heidegger – et il y a sans doute des gens pour le penser – on estime qu’Auschwitz est une réussite exemplaire. Six millions de morts « qui ne pouvaient pas mourir » en deux ans de fonctionnement. Et pas des soldats parmi lesquels des pères de famille mais, surtout, des femmes, des jeunes filles, des petites filles… des « mauvaises souches ».

* L’autre perspective est que par « grand penser » on entende tout autre chose que celui d’une grande oeuvre à incarner ethno-linguistiquement dans un peuple capable. Le grand penseur serait celui qui ouvre les voies à un être-ensemble universel. Et là, bien entendu, c’est une tout autre configuration. En déclarant dans l’entretien au Spiegel que la philosophie était à bout Heidegger entendait bien interdire aux philosophes de faire leur cette perspective. Un vrai testament de « salaud ».

Ou bien le « grand penser » est l’expression d’une supériorité ethno-linguistique; ou bien il est l’expression d’un « génie universel » entendu comme ouverture de voies susceptibles d’être éprouvées, discutées et débattues par tout être humain. Cette deuxième possibilité est une horreur pour Heidegger. C’est la pensée ou la démocratie; la pensée ou la politique.

Car les commentateurs français n’ont jamais pu sortir du dilemme suivant : ou bien on admet que Heidegger fut un grand philosophe, et dans ces conditions on doit tout faire pour fermer les yeux sur ces partis pris politiques, quitte à s’engager dans une nouvelle forme de révisionnisme. Ce fut le choix, non seulement de Jean Beaufret et de François Fédier, les disciples orthodoxes, mais aussi de Jacques Derrida et, avec lui, de bon nombre d’intellectuels français peu suspects de sympathie pour le nazisme et même pour la plupart franchement engagés à gauche. Ou bien on accepte la réalité, le fait indéniable que Heidegger ait bel et bien été un militant – comment aurait-il pu, autrement, être recteur dans un tel régime, ne fût-ce que quelques mois? Et on en déduit alors… qu’il n’a pas pu être philosophe.

Luc Ferry a une représentation un peu simple de la question. Il forme un groupe de gens rassemblant des Jean Beaufret et des Jacques Derrida tout en soulignant les motivations, au demeurant honorables, de leur commun révisionnisme. Le sac est un peu gros et noué d’un câble. Derrida, certes, n’a jamais « tonitrué » contre le Heidegger nazi. Mais il n’a eu de cesse de prolonger la « destruktion » heideggerienne en une déconstruction des présupposés métaphysiques de celui-ci. Son livre sur l’esprit est une critique serrée et pertinente de Heidegger qui tranche sur la dévotion d’un Jean Beaufret. Les travaux de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, déjà anciens, sont une critique directe ou indirecte du socle nazi de Heidegger. Mais on sait que Ferry n’aime pas beaucoup les « penseurs 68 ». Il ne peut se retenir ici de leur faire le mauvais coup de les mettre dans le même panier révisionniste que celui de Beaufret et Fédier. Cela, pour le coup, n’est pas trés « grand penser ».

Le problème c’est que les deux membres de cette alternative sont également faux. Tout le « cas Heidegger » est là : il fut à la fois un nazi convaincu, voire zélé, au moins au début, et un immense penseur. Au reste, si tel n’était pas le cas, qui s’intéresserait encore à l' »affaire Heidegger »? Et qui ne sait combien, de l’autre côté, celui de Staline, la situation est analogue, au point qu’on pourrait sans peine citer une myriade de noms prestigieux fourvoyés dans les arcanes d’un totalitarisme soviétique.

Pourquoi avoir lu Faye si c’est pour dire une chose comme celle là? Heidegger n’a jamais été vraiment un repenti. Sa distance par rapport au nazisme réel n’est pas de l’ordre du rejet, mais de la déception. Les dirigeants étaient trop indigents pour comprendre les enjeux… et pour comprendre Heidegger…
Malgré les travaux de Faye Ferry s’en tient pour l’essentiel à la légende. Or, et bien qu’il lève un coin du voile un peu plus loin, il y a tout lieu de penser, en lisant le testament philosophico-politique de Heidegger, à savoir l’entretien au Spiegel, que Heidegger est même devenu à sa manière un néo-nazi. Heidegger n’est pas un philosophe qui se fourvoie dans le nazisme mais un nazi qui philosophe.

Beaucoup d’anciens staliniens sont devenus des critiques impitoyables du totalitarisme à caution marxiste. Heidegger, dans le Spiegel et de manière posthume récidive, persiste et signe!

Le mérite du livre d’Emmanuel Faye est de prouver – une fois encore après tant d’autres, mais la lumière de documents découverts récemment – la réalité et la profondeur de l’engagement politique de Heidegger. Les limites du livre sont inhérentes au choix du second membre de l’alternative évoquée plus haut : selon Emmanuel Faye, si Heidegger a bien été nazi, alors il ne peut pas être un grand philosophe; ce qui, hélas, est tout à fait faux.

L’objectif de Ferry étant d’épargner le Heidegger philosophe il tait la thèse de Faye selon laquelle le discours heideggerien est une entreprise d’introduction du nazisme dans la philosophie.

La performance de Ferry est « géniale » : il parle d’un livre en occultant totalement son propos principal!

Cette entreprise d’introduction du nazisme dans la philosophie ne signifie pas qu’il n’y ait pas quelque chose comme une philosophie de Heidegger. Mais celle-ci est essentiellement un instrument d’introduction du nazisme. Elle doit être dans son ensemble évaluée en conséquence et politiquement, et philosophiquement… et éthiquement.

Pour utiliser un argument à la Ferry nous pourrions dire que, si tel est bien l’objectif, Heidegger ne pouvait réussir sans fournir au minimum certaines preuves de sa capacité à philosopher. On voit mal comment les nazis auraient pu faire admettre par les philosophes l’insertion de pages de Hitler dans les encyclopédies ou les anthologies philosophiques.

On sort de l’impasse en situant les réussites philosophiques de Heidegger dans cette perspective d’introduction. On peut alors, et dans la mesure où effectivement un tel projet contreviendrait à une sorte de déontologie philosophique, reconnaître à la fois tel ou tel apport philosophique de Heidegger tout en réfusant à celui-ci d’être, à cause de son calcul, un grand philosophe. Il n’y a ni contradiction ni volonté d’éradication à déclarer que le Heidegger nazi a compromis la réussite de son oeuvre philosophique. Il a criminalisé la pensée. Comment peut-on alors encore soutenir qu’il aurait même été le plus grand penseur du XXe siècle? Est-ce que ce n’est pas tomber dans le piège d’une sorte de propagande sournoise fondée sur une vision romantique et ethno-linguisitique du génie?

Heidegger est un authentique génie et ses livres consacrés à Kant et à Nietzsche sont des chefs d’oeuvres que tout philosophe digne de ce nom rêverait d’avoir écrits. Concernant son engagement politique, il faudra bien un jour que chacun prenne actes de faits qui sont incontestables et dont la négation par les heideggeriens orthodoxes et d’une telle mauvaise foi qu’elle confine à l’absurde. En un autre temps et sur un autre registre, certains n’avaient même pas pu imaginer que le rapport Khrouchtchev ne fût point un faux grossier. Ne répétons pas aujourd’hui ce type d’attitude, sous le prétexte que le livre d’Emmanuel Faye contiendrait ici ou là une erreur matérielle ou qu’il serait animé par je ne sais quel ressentiment!

Pour sauver les meubles, semble dire Ferry aux orthodoxes, il ne faut pas s’obstiner dans une attitude qui donnera à terme beaucoup de force aux arguments à charge d’un Emmanuel Faye. Mais là aussi Ferry prête sa voix et sa plume à une opération de minimisation. Le propos de Faye n’est pas tant un propos qui porte sur le passé nazi de Heidegger, qui n’est plus depuis longtemps à prouver, mais sur l’avenir académique d’une oeuvre « finalisée », notamment par le Heidegger néo-nazi de l’entretien au Spiegel, pour introduire le nazisme dans la philosophie. Dans une certaine mesure le débat portant sur le nazisme « historique » de Heidegger détourne de la vraie question. Celle-ci est bien plutôt de savoir quel est le devenir d’un discours conçu pour introduire le nazisme dans la philosophie. Que peut-être une transmission Heidegger? Alors que Heidegger, avec l’infâme testament du Spiegel, la conçoit comme une introduction au (néo) nazisme?

La vérité est que la démonstration d’Emmanuel Faye est implacable et que la lecture des lettres de Heidegger et des cours dans lesquels il professe tout à la fois son adhésion inconditionnée à la personne de Hitler et son engagement profond et raisonné en faveur de doctrines antisémites ne laisse aucune doute. Son attitude personnelle à l’endroit de collègues juifs est misérable ou abjecte, comme on voudra. Il fut nommé recteur de l’université de Fribourg dix jours seulement après que Edmund Husserl, son maître, en eut été exclu parce que juif. De même, son usage constant du vocabulaire nazi le plus marqué est totalement incontestable pour quiconque connaît un tant soit peu l’allemand.

Ouf! Après l’affaire Victor Farias, des années 80, on avait surtout cru entendre que Heidegger, s’il avait été effectivement fasciste, n’avait jamais été antisémite parce que non « biologisant ». C’est ce que disaient Nancy et Lacoue-Labarthe sans doute encore abusés.

Le problème qui se pose à nous est bel et bien de savoir quel lien Heidegger a pu faire lui-même entre sa philosophie et ses choix politiques : ce qu’il a voulu dire, par exemple, en parlant encore, plus de vingt ans après la guerre, dans l’entretien accordé au Spiegel, « d’une grandeur et d’une vérité interne » du national-socialisme.

Ferry est captif de son couple philosophie/engagement. Heidegger est ce que j’appelle un « nazi profond ». Il est totalement investi par l’idéologie ou le mythe d’une supériorité « grecque » de l’allemand. Et son entretien au Spiegel est en réalité un manifeste néo-nazi. Heidegger n’est pas un philosophe engagé dans le nazisme mais un nazi qui philosophe, un nazi engagé comme philosophe. Et qui philosophe pour introduire le nazisme dans la maison. Et par une petite valise que sa figure de grand penseur rend parfois totalement invisible.

Pour dire les choses simplement : Heidegger décèle ou croit déceler, dans la pensée occidentale moderne telle qu’elle s’élabore en Occident depuis Descartes, un vaste projet de « domination » du monde par la technique. La philosophie des Lumières fut ainsi animée par l’idée que les progrès des sciences et de la civilisation seraient émancipateurs pour l’humanité en ce qu’ils permettraient de dominer l’univers naturel et social. Ce que met en cause Heidegger, c’est le moment où la « technique » n’est plus soumise à un objectif déterminé, à une fin émancipatrice (assurer le bonheur et la liberté des hommes), mais qu’elle se transforme en une fin en soi.

La volonté de maîtrise devient alors aveugle : « volonté de volonté », maîtrise pour le maîtrise. On entre dans l’univers de la pure technique auquel est voué, selon Heidegger, le monde contemporain. Contre cela, le philosophe préconise de « déconstruire » la modernité tout entière. Fondamentalement, c’est dans cette attitude activement antimoderne, donc, en ce sens, néoconservatrice, qu’il faut chercher l’origine de la sympathie de Heidegger pour un mouvement politique, le nazisme, qui se voulait très clairement antilibéral tout autant qu’anticommuniste.

Cette courte analyse péche en ce qu’elle croit trouver dans l’antimodernisme et l’antitechnicisme de Heidegger le point d’accroche essentiel avec le nazisme. Heidegger ne proteste contre la domination par (et de) la technique que pour autant qu’elle compromet un autre type de domination, celle à laquelle aspire Heidegger en tant que nazi, à savoir la domination du sang et de la langue en tant qu’expression de la génialité völkisch. La critique de la technique est une chose. Le mythe de l’apprenti sorcier ne date pas des écrits heideggeriens sur le Ge-stell. Il instrumentalise la critique de la technique afin de ménager l’espace du völkisch et dont sa propre génialité en constitue une manifestation sublime et éclairante.

C’est par haine de la modernité technicienne que Heidegger a dû éprouver une sympathie presque naturelle pour l’héritage romantique que le nazisme reprenait à son compte dans sa critique du libéralisme et du communisme – ces deux visages du « monde de la technique » que Heidegger n’a cessé de stigmatiser dans ses cours au nom de la résistance vaillante d’une Mitteleuropa dont l’Allemagne était à ses yeux le coeur vivant. Voilà, sans aucun doute, ce qui l’a conduit à adhérer sans réticence au nazisme.

Le récit de Ferry participe encore de la légende. Il manque la perspective essentielle. Il n’y aurait pas un « bon » Heidegger romantique et anti-techniciste qui se serait laissé happer par l’idéologie nazie. Il y a surtout et d’abord un projet de domination ethno-linguistique, projet de domination au sein duquel le Philosophe « platonicien » serait appelé, puisque génial, à ouvrir les voies de l’entente avec la différence ontologique notamment en protégeant ce projet de domination des pièges de la technique, de ce qu’il appellera le Ge-stell.

La seule erreur d’Emmanuel Faye, à mes yeux, est de penser qu’un tel engagement, parce qu’il est misérable moralement, invaliderait les analyses du philosophe touchant la technique. Il n’en est rien. Elles restent même, pour quiconque les étudie de bonne foi, d’une profondeur et d’une évidence chauque jour plus évidente. Qu’un être qui incarnait à merveille la figure sartrienne du salaud puisse avoir été génial, voilà ce qui nous choque et que nous ne parvenons pas à accepter, empêtrés que nous sommes aujourd’hui dans la logique humanitaro-antiraciste des bons sentiments. C’est pourtant la point nodal de « l’affaire Heidegger ». (Fin de l’article de Luc Ferry).

Il faudra un jour faire le point sur la critique heideggerienne de la technique. Il peut être commode de pouvoir se réfèrer à une critique de la technique estampillée « haute philosophie ». On voit alors, en escamotant la thèse de Faye sur l’introduction du nazisme dans la philosophie, comment Luc Ferry protége l’autorité intellectuelle sinon morale de l’inventeur du Ge-stell.

L’idée serait que la critique globale de la technique, critique qui a déjà permis à Heidegger d’escamoter la responsabilité des allemands quant au génocide, servirait également à dissimuler les ressorts sociaux de la crise de la civilisation moderne.

La technique se déchaîne pour autant que des rapports sociaux dressent entre les hommes un monde de choses, de matières, de machines et d’instruments. Pour la petite fille afghane qui passe dix heures par jour, sans instruction et simplement pour avoir un peu de nourriture, à manipuler les éléments d’un métier à tisser, ce n’est pas du Ge-stell moderne dont elle souffre, mais d’un clivage de la société. Sa fragilité et sa dépendance, au lieu de susciter amour et protection, la transforme en appendice énergétique et intelligent d’une machine primitive et ancestrale.

On comprend tout l’intérêt qu’il peut y avoir à disposer d’une représentation anti-technicienne générale et globalisante. Et si la critique heideggerienne de la technique était elle-même d’inspiration nazie? Le reconnaître perturberait le jeu de ceux qui, sans être nazis, ont appris à s’en servir pour recouvrir le champ social d’une représentation occultante.

Et que dire des dernières phrases de Ferry? Les droits humains fondamentaux sont-ils réductibles à de bons sentiments? En s’en prenant facilement aux dits bons sentiments n’est-ce pas à la sympathie, à la compassion, à la solidarité, aux liens sociaux eux-mêmes que Ferry s’attaque?

2 commentaires

  1. Quand Ferry a parlé, Dieu n’a plus qu’à se taire, n’est-ce pas? Et si Ferry s’était complètement « planté » sur le rapport de Heidegger à la technique comme il l’a fait sur de nombreuses autres choses! Et si Ferry s’était « planté » sur la question de la « sympathie » de Heidegger envers le nazisme!

    Le jugement d’autorité de Ferry n’est pas plus sûr que celui de Heidegger sur le « sens de l’histoire ». Il serait temps qu’on en finisse avec ces jugements tout prêts qui nous sont servis comme des potages Knorr avariés qu’on nous présente comme des vérités d’évidence. Notoriété – et encore il faut voir laquelle -, n’est pas garantie de vérité. Et dans le cas de Ferry moins que dans aucun autre. On a l’impression d’assister à la renaissance du placardage d’évidences du comte Keyserling. « Moi qui me considère comme un aristocrate de l’esprit, j’ai dit , donc c’est vrai ». Arrêtons ce cinéma et allons au vrai, c’est à dire aux choses même, et nous y découvrirons peut-être autre chose. Arrêtons ces demi-mesures de faux sages qui font l’opinion des gens non informés, parce qu’on leur prête, à tort, une capacité universelle d’esprit critique alors que leur lecture des textes est restée terriblement superficielle et fort incomplète. Luc Ferry n’échappe pas au constat.

    D’abord Heidegger n’est pas un « salaud » au sens sartrien. Sa monstruosité a une autre dimension. Elle porte sur le sens de l’histoire à partir de Dilthey mais cela monsieur Ferry n’a pas été capable de le voir. Deuxièmement Heidegger valorise l’emploi de la technique quand elle est au service des nazis, il la dénigre quand elle est au service des alliés (cf. Introduction à la métaphysique, d’une part et Essais et conférences , d’autre part). Il est temps qu’on en finisse avec les interprétations absurdes des faux sages, qui encombrent le paysage de l’intelligence française et qui passent pour des vérités absolues.

    Heidegger n’est en rien génial, ou si génie il est, c’est un génie du mal. Mais je ne parlerai pas de génie en ce sens , je dirai que c’est un grand malade. Les psychotiques ont aussi du génie . Qui dira le contraire? Mais quel génie!!! « Moi, Pierre Rivière… ».

    Monsieur Ferry a placardé ses préjugés sur la revue Histoire. Pas plus que les préjugés de Keyserling en son temps, ils ne tiendront lieu de vérité. Réfléchissez et instruisez-vous davantage Monsieur Ferry avant de parler. C’est la fonction première d’un philosophe. Ne vous abandonnez pas à l’opinion avec autant de facilité. Platon ne vous a-t-il pas appris cette sagesse? Qu’avez-vous donc appris en philosophie si vous n’avez pas d’abord appris cela?

    Michel Bel, qui travaille en silence sur la pensée de Heidegger depuis 25 ans.

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