Les sens et l’espace

Avertissement. Nous affirmons, dans la description qui suit, que tous les sens ont une dimension tactile. La rétine, par exemple, serait touchée par les photons. Nous supposons ainsi qu’il existe une mécanique sensorielle. C’est uniquement par contact que les informations sensorielles nous parviennent. Nous ne ressentons rien qui ne mette pas en jeu des "messagers" matériels. Certes, nous n’avons pas conscience que notre rétine est touchée par les photons. (Sauf, en un sens, quand nous sommes aveuglés de manière douloureuse par une lumière trop forte). Ce toucher est trés fin et se traduit pas des sensations de couleurs lesquelles nous permettent de percevoir des formes. Il y aurait donc un premier paradoxe en vertu duquel tous les sens  relevraient d’une forme de tactilité. Cependant la notion de contact, attachée à celle de tactilité, serait trop grossière pour rendre compte de la finesse des mécanismes sensoriels réels. Il y aurait ainsi un second paradoxe. Ma main touche nécessairement les "touches" du clavier avec lequel je rédige cette note. Et ma rétine est bien touchée par les photons diffusés par l’écran. Mais la sensibilité même, constitutive de la sensation, n’est pas le résultat de contacts de choses à choses. Le photon n’est pas une petite bille, mais un champ. Et c’est parce qu’il est un champ qu’il peut interagir avec le champ des électrons qui constituent le voisinage proche des cellules de la rétine.

Ce paradoxe vaut également pour le toucher. Mes doigts touchent bien les frappes du clavier. Mais c’est parce que les électrons se comportent comme des champs, et non commes des petites billes qui s’entrechoquent, que je ressens le fait que je touche les frappes. Cela signifie donc que c’est parce que des objets naturels trés fins demeurent à distance de champs, au cours même de chocs violents, qu’existe la sensibilité elle-même. Sa logique physique est celle de l’interaction. Et celle-ci se laisse davantage appréhender comme "combinaison" de champs que comme impact résultant de chocs.

La sensibilité suppose bien une forme générale de tactilité. Nous touchons des choses macroscopiques, nous sommes touchés par de telles choses. Mais nous sommes aussi touchés par des choses microscopiques : ondes mécaniques, ondes électro-magnétiques… Mais c’est parce que la chaîne de la sensibilité repose sur le principe de l’interaction de champs qu’elle existe comme sensibilité. Dés que des photons sont réfléchis par des choses en direction de la rétine existe la possibilité que, en tant que champs (et non en tant que "petites billes"), ils interagissent avec la composante électrique de l’appareil sensori-moteur. En ce sens c’est parce que, dans le toucher lui-même, nous ne touchons aucun électron que nous ressentons une sensation tactile. Les électrons demeurent comme à distance de champ. Et cela même quand les doigts de ma main droite, par exemple, exercent une forte pression sur les doigts de ma gauche.

Physiquement parlant la sensibilité – la sensibilité sensorielle – se présente comme une chaîne d’interactions de diverses formes reliant le non vivant au vivant et l’informant sur son "Umwelt", sur son monde environnant. L’évolution n’a construit l’appareil sensori-moteur que sous la pression de la dynamique de reproduction de génômes réglant les formes vivantes.

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CORPS DE LA NOTE :

La première question qui se pose est celle d’un critère de nature spatiale permettant une classification des cinq sens. Comprenant l’espace comme ce milieu où nous nous mouvons en profondeur il s’agirait alors de mesurer chacun de nos sens par la possibilité qu’il offre d’explorer cette profondeur.

Or il vient immédiatement à l’esprit que les sens se répartissent en deux groupes.

Dans le premier groupe, constitué par le goût et le toucher, nous ne pouvons connaître que ce qui nous est proche. Le vin doit couler sur la langue et dans le palais, la main qui caresse doit s’approcher. La soif, la faim, le désir exigent que la distance spatiale s’abolisse. (Montrer de la nourriture à un prisonnier affamé et sans que celui-ci puisse l’atteindre et s’en emparer constitue malheureusement un supplice classique).

Dans le second, constitué par l’odorat, l’ouïe et la vue, il nous est possible de former des connaissances empiriques de choses demeurant éloignées de nous. Ces sens se présentent même comme destinés à l’appréciation de caractéristiques de choses par définition à distance. Lorsqu’on met la main devant les yeux de quelqu’un pour l’empêcher de voir nous utilisons la propriété qu’à la chose touchante de ne pouvoir être vue par où elle touche. Pour voir une main, et la voir nette, il est nécessaire qu’elle soit à une certaine distance. Distance qu’il faut abolir si cette main veut toucher et se faire caressante. Et quand elle touche les yeux c’est pour les aveugler.

L’expérience humaine de la sensorialité est celle d’une sensibilité qui se déploie du plus proche au plus lointain.

1. Le goût suppose une proximité, et une proximité de contact avec cette partie du corps humain qui est comme un intérieur-extérieur. Non seulement ce qui est goûté est proche mais ne l’est que s’il est organiquement intériorisé. Le goûté ne prend pas seulement contact il se fond en nous pour, en général, finir par être incorporé. C’est pourquoi la chose goûtée est souvent mastiquée, diluée, absorbée.

2. Si le goût est celui des cinq sens le plus localisé le toucher apparaît comme étant le plus diffus. Non seulement tout notre corps "externe" est sensible aux contacts physique, mais les parties de notre corps interne aisément accessibles le sont aussi. De façon plus générale toute partie de notre corps, interne ou externe, est tactilement sensible. Nous avons mal à l’estomac, au foie, à la tête etc. Mais, et c’est aussi une autre différence avec le goût, nous pouvons être aussi touchés à distance, par exemple quand nous ressentons la chaleur du soleil. Notons par ailleurs que la langue est un organe "bi-sensuel". Quand nous nous mordons la langue le désagrément peut persister plus longtemps que telle ou telle impression de dégoût.

3. Nous savons depuis des millénaires que certains animaux ont un odorat beaucoup plus développé que le nôtre. Quoiqu’il en soit, avec ce sens, nous pouvons obtenir certaines informations à propos de choses plus éloignées que celles qui nous touchent de manière cutanée. Au reste il s’associe étroitement avec le goût. C’est grâce à cette association que nous pouvons développer une trés grande palette de saveurs.

4. L’ouïe nous emporte semble-t-il encore plus loin. Il arrive souvent que nous entendons les choses avant de les voir. Mais plus qu’avec les sens déjà mentionnés l’expérience du son, quand elle est musicale, se vit comme une expérience proche de celle de la langue. Avec la vue, qui est aussi un sens plus "intellectualisé", l’ouïe contribue étroitement à la localisation des choses dans le champ de l’expérience quotidienne ainsi qu’à caractériser l’environnement.

5. Nous savons aujourd’hui, qui nous nous sommes cultivés, que nous voyons des émissions lumineuses d’étoiles mortent depuis longtemps. Un regard sur le ciel nocturne est un regard sur des réalités spatio-temporelles. La vue est ainsi celui des sens qui porte le plus loin. Il est coextensif à la transparence. Le ciel, surtout le ciel nocturne, est comme un "miracle" de transparence. Des animaux carnassiers comme les loups peuvent profiter d’une pleine lune pour chasser. Les êtres humains se sont interrogés sur le ciel et ont réussi avec succés à commencer à l’explorer en s’évadant de la pesanteur. Ils ont marché sur la lune.

Nous proposons une première cartographie des sens.

1. C<
2. O<
3. O<——————–
4. O<—————————————————-
5. O<——————————————————————————————–

Sur cette première carte la flèche du stimulus [1] pénétre l’intérieur du corps C. C’est le goût.
En [2] la flèche touche ce même corps. [3, 4, 5 ] expriment le rapport de l’ouïe, de l’odorat et de la vue avec la distance explorée.

Mais, en réalité, le sens du toucher a l’originalité de comporter divers registres. Il est sensible à la chaleur, par exemple, et cela a pour conséquence que nous touchons aussi la lumière solaire quand elle est suffisante pour échauffer.

De même le sens du toucher est impliqué dans la sensation de nos mouvements et de nos actions musculaires. (Kinesthésie).

Il s’impose donc de faire une cartographie un peu plus fine. Nous placerons notamment un repère "soleil" de manière à donner une échelle aux grandes dimensions signifiées par la carte.

1. C-
2.>O<
….O<————————————————————————¤

3. O <———————……………………………………………¤
4. O<——————————————–………………………..¤
5. O<————————————————————————-¤———–<

Dans le symbole >O< de cette seconde carte la flèche de gauche représente l’expérience tactile kinesthésique en l’espèce des sensations de mouvements et d’efforts musculaires; la flèche de droite représente quant à la elle la sensibilité organique et cutanée aux contacts physiques directs. Quant à la grande flèche – ou flèche solaire – elle nous rappelle que le toucher est sensible aux états et aux variations thermiques. Lorsque le corps communique une certaine quantité de chaleur cet échange est ressenti en l’espèce de la sensation de froid. Lorsqu’il reçoit certaines quantités de chaleur l’absorption est ressentie comme un échauffement.

L’originalité du toucher, de pouvoir être sollicité par contact ou à distance, nous met de plus sur la voie d’une caractéristique essentielle du système sensoriel. Tous les sens, sans exception, ne sont-ils pas en effet sollicités en réalité par contact? Pour l’admettre il faut changer d’échelle et quitter le monde des "macro-choses" pour celui des "micro-choses".

Ce sont des molécules, notamment diluées, qui agissent sur les récepteurs gustatifs de la langue. Ces molécules entrent bien en contact direct avec l’organe. Mais il en est de même pour ces molécules volatiles qui excitent l’odorat; pour les ondes mécaniques qui font vibrer le tympan; pour les ondes électro-magnétiques qui excitent la rétine. Quant au toucher c’est probablement parce que des cellules nerveuses court-circuitent sous la pression que nous ressentons tactilement les contacts. De même les électrons que nous recevons sous forme de chaleur excitent ces mêmes cellules.

Autrement dit tous les sens auraient un aspect tactile. La langue est touchée par les molécules; le corps est touché par les contacts et par les états et les variations thermiques; le nez est touché par les molécules volatiles; l’oreille est touchée par les ondes mécaniques; les yeux sont touchés par les ondes électro-magnétiques. Nous ne serions donc jamais affectés sensoriellement à distance. En ce sens nous ne ressentons rien de l’espace comme tel. Mais cela ne signifie pas que nous ne nous faisons pas une expérience de l’espace.

Il s’agit surtout de comprendre ce qu’est une chose, en tous cas une "macro-chose", au regard du système sensoriel. Prenons l’exemple du gibier du point de vue d’un chasseur. Ce dernier peut d’abord, un jour, avoir aperçu un cerf. Ce qui est lui parvenu de la chose ce sont des ondes lumineuses, électro-magnétiques, réfléchies par elle. Il peut avoir entendu cette chose, par exemple pendant la saison du brâme. Ses oreilles auront alors été excitées par des ondes mécaniques émises par le cerf. Il peut l’avoir senti d’abord en examinant de prés certaines traces : touffes de poils, excréments. Mais, l’animal une fois tué, il pourra en humer des préparations culinaires. Il dégustera enfin tel ou tel plat. Ce sont alors des molécules, volatiles ou diluées dans du liquide, qu’il appréciera en tant qu’odeurs et saveurs. La chose, après avoir été lointaine, a fini par être incorporée dans son organisme.

Nous appellerions arc vital ce parcours que fait la chose du lointain au proche. Dans le cadre de certaines conditions géo-physiques d’existence la vue, le son et l’odorat – par exemple si le chasseur se fait seconder par un chien – permettent de localiser dans l’espace des choses qui doivent devenir proches et, dans le cas de notre exemple, être incorporées comme nourriture. Cela dit l’odorat, le toucher et le goût ont permis également au bébé que fut le chasseur de s’alimenter. Dans le monde animal, qui est toujours un peu le nôtre, il faut par exemple que la jeune antilope, dés la naissance, soit guidée vers le lait maternel et ne se mette pas à boire ou à manger des substances nocives ou inutiles.
Chez l’animal le système sensoriel, couplé au système moteur, est ce système qui lui permet d’avoir les informations nécessaires à la localisation de la nourriture, des partenaires sexuels ainsi que des menaces. L’être humain a naturellement gardé en mémoire ce dispositif. Il lui permet d’agir comme l’être naturel qu’il est aussi. Mais nous le caractériserons comme ayant, sous la poussée d’une évolution singulière, cérébralisé ce système. Il voit, mais il peint. Il entend, mais fait de la musique. Il sent, mais il créé des parfums. Il touche, mais il a inventé les caresses et la danse. Il goûte, mais il a inventé la cuisine. D’autre part il a multiplié sa puissance d’observation. Il voit, mais il voit avec des télescopes. Il entend, mais il sait amplifier les signaux et les transporter etc. Cette cérébralisation n’est pas que le moyen naturel qui a favorisé l’essor des sciences et des techniques. Des techniques rudimentaires, mais ayant une grande efficacité de rupture, ont contribué à façonner un milieu qui lui a permis précisément de creuser son sillon évolutif, de se cérébraliser davantage. L’être humain aurait mis à profit l’intelligence des grands singes, dont il est un héritier, pour augmenter sa puissance d’être. Et cela en façonnant un environnement favorable à sa cérébralisation.

Nous aurions acquis notre savoir de l’espace en multilpliant les expériences cérébralisées de localisation. Songeons, par exemple, à ce que signifie faire le point quand on navigue en bateau, en avion, en ballon. Comme tous les animaux il nous est toujours fondamental de savoir où sont les choses qui nous sont indispensables, et comment nous les procurer. L’économie est une telle technique de localisation et de mise à disposition. Là nous localisons le pétrole, par exemple, ici nous passons à la pompe. Mais ces expériences de l’arc vital ont été progressivement, autant par affinements continus que par ruptures, cérébralisées. Il est possible, aujourd’hui, d’envoyer dans l’espace des sondes capables de se placer sur des orbites lointaines et de nous faire parvenir des messages radios qui mettent des dizaines de minutes pour nous parvenir.

5 commentaires

  1. Bonjour, avez-vous une explication scientifique à me fournir sur le sujet suivant:

    L’influence de la vue et de l’odorat sur le goût.

    Veuillez me répondre s’il vous plaît. Merci.

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  2. A J. M.,

    Je ne peux vous donner que quelques indications.

    Il a été établi récemment qu’il existe une relation étroite, du moins chez l’homme, entre les sensations olfactives et les sensations gustatives.

    Une perte de sensibilité dans un des domaines se traduit par une perte de sensibilité dans l’autre.

    Ce ne sont pas, effectivement, des domaines disjoints. Il y a comme une boucle entre l’olfactif et le gustatif.

    Quant à la question de la vue.

    Je vous propose une esquisse d’interrogation.

    On peut opposer ce que j’appelle le système « loup » au système « aigle ».

    Le loup. Le loup a une bonne vue mais il compte surtout sur son flair pour chasser.
    Il « sent » ce qu’il va manger. Les loups se transmettent ainsi des associations entre le registre olfactif et le régime alimentaire. Il y a en ce moment un débat à propos de savoir si le loup peut être un mangeur d’homme.

    Je pense qu’à l’état « normal » le loup ne recherche pas la chair humaine. Ce n’est pas dans ses habitudes. Il ignore l’homme comme gibier à chasser, donc à sentir, donc à manger.

    Certains font l’hypothèse que, dans certaines circonstances, des groupes de loups peuvent intégrer l’homme dans leur tableau de chasse. Ce serait à voir. Quoiqu’il en soit cela fait apparaître quel peut être le lien étroit, chez l’animal, entre l’odorat et le goût. Et le rôle de la transmission des habitudes de chasse.

    L’aigle. L’aigle, comme beaucoup d’oiseaux de proie, compte surtout sur sa vue qui est exceptionnelle. On peut alors tenter d’imaginer ce qui se passe entre la vue et le goût. Dans ce cas le couplage entre ces registres est sans doute fort : parmi les choses que l’aigle voit ce qui le met en mouvement c’est ce qui va constituer son repas.

    Ceci est intuitif. Mais je ne peux vous dire si des études scientifiques fines décrivent mieux ces associations.

    Ce qui compte c’est de comprendre comme l’animal se met en mouvement notamment pour se procurer de la nourriture. Comment passe-t-on de la sensation d’un besoin de nourriture – appétit ou appétence – à un ensemble de mouvements coordonnés permettant d’obtenir de la nourriture.

    Chez l’homme, comme chez certains animaux, il existe donc une relation étroite entre l’odorat et le goût.

    Chez certains animaux il existe sans doute une relation étroite entre la vue et le goût.

    Chez l’homme l’association de la vue avec l’odorat et le goût semble surtout un acquis culturel. Les animaux sacrifient spontanément la qualité du spectacle nutritif à l’efficacité. (Sauf dans le moment de la chasse… auquel ne succède, semble-t-il, aucune mise en scène visuelle de la nourriture comme telle.)

    On connaît l’importance, chez l’homme, de la présentation dans les préparations culinaires.

    D’autre part, en ce qui concerne la recherche des partenaires sexuels, les hommes ont appris à sublimer les sensations olfactives par des sensations visuelles.

    Ce ne sont ici que quelques indications.

    Il existe un ouvrage philosophique fondamental sur la question .

    Erwin Straus

    Du sens des sens.
    Contribution à l’étude des fondements de la psychologie.

    ED. Millon.

    « Du sens des sens, paru en 1935, est sous plus d’un rapport un ouvrage prophétique, dans lequel les principales difficultés épistémologiques et les apories de la psychologie scientifique contemporaine sont clairement mises en évidence par l’auteur. »

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  3. Boujour, je suis en première S, et nous avouns un TPE à rédiger pour une épreuve anticipée du bac. Notre sujet est le suivant:
    « Quel sont les facteurs nous permettant d’avoir la notion de goût? »
    c’est pourquoi j’aimerai savoir si vous pouvez me renseigner sur la relation qui lie le goût et l’odorat.
    Merci de me répondre svp!

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