Pas claire la lumière! Le renversement d’une métaphore.

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Quand nous ouvrons en plein jour les volets d’une pièce obscure ou quand, pour allumer une lampe, nous appuyons sur un interrupteur, nous avons la conviction que, ce faisant, nous permettons à une substance claire, la lumière, d’inonder l’espace et de donner ainsi forme aux objets. Lorsque nous roulons de nuit en pleine campagne les phares de notre voiture semblent effectivement projeter en direction du paysage le double jet rectiligne et régulier d’une sorte de « substance clarteuse ». La lumière se présente à l’évidence comme une puissance d’éclairement. Quand nous faisons monter la flamme d’une vieille lampe à pétrole c’est cette puissance d’éclairement que nous portons à son maximum.

Rien n’est cependant à la fois plus juste et plus faux. Le vivant que nous sommes n’a pas à se plaindre d’avoir l’impression de se mouvoir dans un élément lumineux et donc clair. La vision s’est réglée en effet sur la nécessité de nous permettre, en identifiant des formes et des couleurs, d’ approcher de certaines choses et d’en fuir d’autres. Ainsi, quand nous conduisons la nuit, la lumière des phares nous permet tout à la fois de suivre notre route et d’identifier des obstacles en tant qu’ils représentent des dangers.

Il a fallu de longs siècles de recherche en physique pour établir que la lumière est un rayonnement d’ondes-corpuscules, lesquelles sont comme les grains vibrants d’une matière-énergie, grains que nous appelons photons.

A la vitesse approximative de 300 000 km/s ces photons heurtent la surface des choses. Certains sont absorbés par elle, d’autres sont réfléchis. Compte tenu du caractère accidenté, à l’échelle microscopique, de cette surface, les photons réfléchis partent dans des directions différentes. Si nous pouvions voir ce phénomène, mais cela est impossible à une vision naturelle, nous verrions comme une sorte de mousse de clarté autour des choses. Au lieu de cela la pupille de notre oeil sélectionne des rayons utiles, constitués en faisceau lesquels, en rencontrant la rétine, dessinent alors en couleurs et en intensités une image naturelle des choses. Ainsi nous ne pouvons voir les rayons réfléchis qui partent dans les autres directions. Nous sommes littéralement aveugles à ces rayons. Mais c’est parce que nous sommes aveugles à ces rayons que nous sommes capables, et donc en sélectionnant les seuls rayons utiles, de constituer des images des choses. Nous ne sommes sensibles qu’à une trés faible quantité du rayonnement photonique. Mais c’est cela qui nous permet d’avoir une vision utile et nette.

Cela dit il faut aller plus loin dans le raisonnement. Le caractère trés sélectif de notre réception des photons met en valeur le fait que nous y sommes sensibles. Si nous n’y étions pas sensibles nous ne verrions rien du tout. Mais cette sensibilité n’est pas une sensibilité à la clarté comme telle mais seulement à l’énergie photonique. Bref, en elle-même, cette énergie peut être parfaiement « noire ». Nous ne saurons jamais, du reste, quel est l’aspect de cette énergie « en elle-même ». En elle-même elle n’a au reste aucun aspect. Ou, plutôt, elle est la somme de tous ses aspects virtuels. Et c’est difficilement représentable.

On appelle parfois « lumière noire » le rayonnement radioactif qui permet de réaliser par exemple des radiographies. L’expression « lumière noire » signifie que nous ne la voyons pas. Un rayonnement radioactif courant est en effet incapable de créer de la clarté dans une pièce sombre. Bref, si nous voyons la lumière « blanche » comme un phénomène de clarté, c’est uniquement parce que notre oeil traduit l’énergie photonique en processus électro-chimiques fins. Pour le dire autrement : la clarté de la lumière n’est constituée que de notre sensibilité électro-chimique au rayonnement photonique.

Il faut se rendre à l’évidence la clarté de la lumière n’a aucune réalité objective comme telle. Elle n’est que le vécu sensible électro-chimique que nous avons du rayonnement photonique. Elle n’est pas dans la lumière, comme la propriété d’une substance, mais elle est en nous, comme le résultat d’une sensibilité sélective et utile à certaines longueurs d’ondes électromagnétiques.

Certaines formes culturelles se présentent souvent comme des sortes de « substances lumineuses », comme des puissances spirituelles d’éclairement et de clarification. Nous n’aurions d’autre chose à faire que de nous baigner dans le rayonnement de leur vertu explicative. Mais là aussi il serait temps de renverser la métaphore. La seule lumière qui peut nous atteindre spirituellement ne peut venir d’une autre source que de nous-mêmes. Il n’y a pas d’autres vérités possibles que celles que nous sommes capables de faire surgir dans notre double relation avec le monde et avec autrui.

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