Notre expérience du proche et du lointain se déploie dans l’évidence. Je sais immédiatement que ces rochers sont prés de moi, que cet arbre est plus éloigné, que la ligne d’horizon sera toujours une ligne que je ne pourrai jamais saisir comme telle, qu’elle soit dessinée par des montagnes ou par des plaines. Comment cela se fait-il compte tenu que notre oeil n’est pas sensible comme tel à l’espace mais seulement aux excitations lumineuses? En effet notre sens de la vision repose sur le fait que la rétine peut être touchée par le rayonnement photonique. Or, pour autant que cette tactilité rétinienne suppose un contact avec les photons comment une expérience de la profondeur est-elle possible? Comment un contact peut fonder la perception d’une étendue? Ou, pour le dire de manière imagée, comment se fait-il que voir ne signifie pas voir un tableau sans profondeur?
Une réponse synthétique est possible : la vision est ainsi faite qu’elle nous permet de nous diriger vers les choses que nous désirons atteindre. Autrement dit notre expérience de la profondeur se constitue parce que voir n’a de sens que pour autant que nous voyons à partir d’un corps mobile qu’il nous est possible de solliciter pour atteindre les points accessibles d’un espace tri-dimensionnel. Voir, c’est se mouvoir. Ou, plutôt, tout voir actuel est un mouvoir virtuel. Et se mouvoir, c’est explorer l’espace dans sa latéralité, sa verticalité et sa profondeur.
Mais, pour ce faire, il est nécessaire que la vue s’éprouve depuis un point de vue. Voir, c’est toujours voir des choses là-bas et plus ou moins lointaines quoique nécessairement vues depuis un ici. Et l’ici, optiquement parlant, c’est bien cette pupille grâce à laquelle va être filtrée la partie utile du rayonnement lumineux. Enfin la mise au point réflexe dont est capable le système binoculaire est aussi une indication de profondeur. Elle est précisément expérience de la profondeur de champ. Mais celle-ci n’a de sens que parce que la mise au point est nécessaire à la localisation de ces choses vers lesquelles le corps désire se rendre. La perception de la profondeur, alors que tout est plat au fond de la rétine, exprime le fait qu’elle est la perception qu’un corps mobile, susceptible d’immobilité, se fait d’un espace immobile comportant des corps susceptibles de mouvement (dont lui-même).