Quand nous nous regardons dans un miroir il ne nous viendrait pas à l’idée que notre image puisse acquérir de l’autonomie et se mettre à faire ce qu’elle veut. Quand je penche la tête mon double spéculaire penche aussi la tête et du côté que j’identifie aussitôt comme le même (quand bien même ma droite est à la gauche de mon reflet). Quand je souris mon double sourit… Si je lui tire la langue il n’hésite pas une seconde et me la tire aussi.Si, excédé par le fait, je lui envoie des éclaboussures de mousse à raser il est toutefois le seul à essuyer l’affront. En tous cas jusquà ce que je prenne acte que c’est le miroir qui est touché et non pas mon image qui n’est qu’un pur reflet sans consistance. Et qui ne fait que passer sous l’outrage… Mon double est si malin que, si je veux l’éclabousser, c’est moi que je dois punir.
Il ne fait pas de doute, dans ce cas, que le modèle appartient au même champ de présence que son image. Comparons alors cette image avec, par exemple, la trace odoriférante laissée par les animaux sur le sol et le feuillage, trace que les chiens savent si bien détecter et suivre. Ils ne le feraient pas s’ils avaient appris à leurs dépends qu’il n’y a jamais de « viande fraîche » au bout de cette ficelle d’odeur. En ce sens il n’y a pas de différence majeure entre mon image dans le miroir et la trace d’odeur laissée par l’animal. Toutes deux sont des indices de l’existence de quelque chose. Dans le premier cas l’image dans le miroir renvoie à l’existence ici et maintenant du modèle; dans le second la piste renvoie à l’existence « là-bas et plus tard » de la viande que représente le gibier. Compte tenu que les chiens chassent prés du sol et dans une végétation dans laquelle se cache le gibier leur flair est beaucoup plus efficient que leur vue.
En ce sens on peut dire que le modèle se reflète dans le miroir selon un système de lignes droites alors que le gibier se « refléte » sur le sol selon un système sinueux de traces odoriférantes. Les deux systèmes de localisation n’ont pas la même topologique.
Quand nous vérifions notre apparence dans le miroir nous faisons quelque chose de trés proche de ce que fait le chien quand il trouve un gibier au bout de la ficelle d’odeur. Notre visage est comme au bout d’une ficelle de lumière. Sauf, naturellement, que nous avons appris à nous reconnaître dans le miroir et à discriminer notre image de notre moi charnel. Certes nous n’avions pas attendu le stade du miroir pour ressentir le fait d’être. Mais, au bout de cette ficelle fugace que forment instantanément les rayons de lumière se réfléchissant sur mon visage, puis sur le miroir dans la direction de mes pupilles, se trouve ce quelque chose qui ne me quittera jamais, que j’aimerai, chérirai, detesterai, soignerai… et qui constitue le personnage que je reconnais et nommerai à la fois comme mien et comme celui que reconnaît les autres.
Un pas de plus a été franchi quand nous avons compris qu’une image pouvait subsister en l’absence d’un modèle. Par exemple en méditant sur les empreintes laissées par les animaux sur le sol. Il a donc fallu faire nous-mêmes des empreintes. Et là il apparut nécessaire de mettre la main à la pâte. Voulant imiter le miroir – ou, à défaut, une flaque d’eau réfléchissante – il s’est avéré indispensable de représenter cette représentation. On a mimé, on a sculpté, on a dessiné, on a peint, on a photographié, on a cinématographié, scanné, vidéographié… Nous avons gagné d’avoir accés à un monde d’images dont les modèles se sont depuis longtemps absentés. Et dont certains n’ont jamais eu d’autre existence que mentale. Notre expérience de l’image est ainsi devenue celle d’échos de visibilité de réalités absentes.