Nobody knows

Vu Nobody knows de Kore-Eda Hirokazu

Quatre frères et soeurs, dont l’aîné est un jeune garçon de 12 ans, sont abondonnés par leur mère dans un appartement de Tokyo. Malgré le fait qu’elle leur envoie de temps à autre de l’argent – elle se prostitue aprés avoir été elle-même abandonnée – l’appartement devient de plus en plus invivable. Coupure d’électricité et coupure d’eau rendent la vie dans l’été japonais infernale. La petite dernière, Yuki, se tuera en tombant d’une chaise sur laquelle elle se tenait debout. L’aîné, et sa nouvelle amie, metteront le corps dans une valise et enterreront le petit cercueil à roulettes au bout de la ville, dans un terrain vague proche d’un aéoroport.

Peu importe si l’auteur, Kore-Eda Hirokazu, a ou non formulé explicitement pour lui-même la question mais je soutiens qu’il filme le processus plus qu’inquiétant, terrifiant, de l’animalisation de la société. Le spectacle est intolérable de ces jeunes corps faits pour l’étude et la découverte du monde s’engageant inexorablement dans un processus d’involution. Au fur et à mesure que le film avance ces corps semblent remonter le temps au-delà même de ce moment où la logique génétique a rencontré la logique sociale et culturelle. Bref, ce sont des corps de « singes humains » en voie de déshumanisation, de déshominisation. L’aîné regarde par exemple ses copains entrer dans l’école qu’il ne peut pas fréquenter. La cadette économise quelques yens dans l’espoir problématique d’acheter un piano. Le cinéaste ne se plaint pas abstraitement de l’absence de culture. Il montre que le corps humain, dans son évolution individuelle, laquelle prolonge l’évolution du vivant, a soif de culture. Le corps humain a besoin d’aller à l’école, a besoin de jouer du piano.

Un corps humain est en effet inséparable de la multiplicité des jeux de langage que lui propose le lien social. Privé de ces jeux, qu’ils soient ludiques, graves, sérieux, ce corps n’est plus qu’une épave animale dépouillée d’humanité. Le pathos filmé par Hirokazu est nouveau au cinéma. C’est celui de corps éprouvant de manière confuse et comme hallucinée le chaos de leur animalisation.

Les signes de cette animalisation sont nombreux. La famille elle-même, tout d’abord, est sur le modèle animal. Ce n’est pas tant l’absence d’un père institutionnel qui l’indique que le fait que les rares hommes que l’on voit dans les parages de la famille n’ont pas de rôle structurant. Pire : on voit tel contrôleur venir couper le courant pour cause de factures impayées et sans qu’aucune enquête sociale préalable n’ait été faite. La mère elle-même, qui ne consent pas à sa propre animalisation et qui aime ses enfants, ne peut pas accepter ce rôle de mère animale de pure protection. C’est au reste parfaitement compréhensible. Le corps humain étant fait pour la culture on ne voit pas pourquoi, sans possibilité d’assurer cette intégration culturelle, la mère s’épuiserait dans sa tâche protectrice. Elle se trouve dans la situation de ne plus être la mère d’êtres humains mais d’animaux. Le fait qu’elle abandonne ses enfants est en accord avec une société en voie d’animalisation. Son crime d’abandon ne fait que traduire cette catastrophe et sa force de propagation. Elle refuse d’être une mère animale d’êtres humains voués à la déshumanisation. C’est ce refus qu’elle exprime confusément, et de manière dramatique, par l’abandon. En ce sens elle ne doit surtout pas servir de bouc émissaire.

(Il faut nuancer ce que je dis à propos du monde animal. En réalité les animaux mâles adultes ont un rôle structurant en cela qu’ils sont souvent défiés par les jeunes mâles au cours de rituels de hiérarchisation. Cela n’est même pas le cas dans le monde Nobody knows. Il est à la fois inhumain et infra-animal. La mégapole bio-politique risque bien d’être le lieu par excellence de l’animalisation de l’homme. Et la tragédie est d’autant plus annoncée que cette animalisation est d’une certaine manière impossible. Sauf dans certaines « utopies » à base de manipulations génétiques.)

D’autres scènes sont des allégories de cette animalisation. Quand le jeune garçon attend à la porte des entrepôts d’un super marché qu’on veuille bien lui donner de la nourriture périmée mais encore mangeable il ressemble à un animal, gibbon ou chimpanzé, attendant sa gamelle. Et le jeune homme, au reste sympathique, qui lui fait la charité avoue ce qu’il est lui-même devenu. Il est comme un gardien de zoo. Plus âgé que le jeune garçon il est pourtant dans l’incapacité de lui transmettre quoique ce soit. Il ne peut faire que l’empêcher de mourir de faim en « volant » de la nourriture périmée et donc non vendable. Les personnages auraient-ils franchi leur propre date de péremption? Il ne peut donc que lui offrir une sorte de minimum biologique vital. Les liens de transmission de l’humanité étant rompus on ne voit pas comment il aurait les moyens de faire autrement. Aucune place n’est prévue pour qu’il puisse être un transmetteur. Il ne peut donc pas y penser. Son action charitable est respectable mais sert elle-même de fil conducteur à la catastrophe. Nobody knows c’est le monde au-delà de l’homme, après que son humanité ait été broyée par l’urbanisme biopolitique.

Finalement on se demande si la petite Yuki, confusément terrorisée par la déshumanisation qui s’abat sur elle et sur ses proches, ne s’est pas en réalité suicidée. A cinq ans. Et ça, personne ne le sait.

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