Certains l’aiment chaud

Revu Certains l’aiment chaud de Billy Wilder.

Dans Shock Corridor Füller montrait la folie résultant de l’impuissance à vivre un rapport au monde nourri de la reconnaissance de sa diversité. Billy Wilder dit la même chose mais par une approche symétrique. Ce qui m’a frappé, en revoyant Certains l’aiment chaud, c’est la générosité de Wilder. Si le journaliste du Corridor souffre de ne pouvoir reconnaître la différence sexuelle les deux travestis du film de Billy Wilder, en pénétrant le monde féminin sans le troubler par des signes masculins, et donc en se dépouillant eux-mêmes de ce qui les fait regarder les femmes à travers la construction sociale du masculin, découvrent précisément la multiplicité du monde, l’autre féminin et, finalement, leur propre multiplicité. La mise en scène de Wilder se nourrit d’une réflexion sur le regard. La caméra ne regarde pas les personnages comme si elle était Dieu mais en créant un dispositif où le spectateur masculin voit des hommes-femmes découvrant le monde féminin et le spectateur féminin des femmes découvertes par les mêmes.

Bref les spectateurs hommes et femmes assistent à des scènes où des hommes et des femmes, nouant des relations « féminines », sont vus sans qu’un discriminant sexuel visible influence les femmes, cet escamotage bloquant par ailleurs, chez les hommes-femmes, la possibilité de se comporter en tous cas extérieurement de manière virile.

C’est un dispositif à la fois intuitif, subtil et complexe de regards.

En effet dans les scènes mixtes mais à travestis :

Le spectateur. homme ou femme, voit :

1. Des hommes se sachant être vus comme des femmes par des femmes.
2. Des femmes ne se sachant pas être vues par le regard que posent les hommes sur elles.
3. Des hommes se sachant ne pas être vus comme tels par des femmes.
4. Des femmes ne sachant pas qu’elles voient des hommes se sachant ne pas être vus comme tels.
………………….

Pour autant que la scène sociale est saturée de représentations sous domination masculine le dispositif wildérien brise le jeu de miroir où cette domination capture les affects.

Les scénes dans le train sont exemplaires de cette brisure. Echappant à leur surveillante-chef d’orchestre les jeunes filles improvisent une fête « défoulatoire » sous les yeux médusés des deux travestis lesquels pénétrent ainsi la vérité d’un monde féminin tantôt interdit, tantôt fantasmé, tantôt mis en scène.

Pour que le jeu fonctionne il est nécessaire que le travestissement ne soit pas parfait. C’est aussi dans la facilité avec laquelle les jeunes filles se laissent abusées par leurs « copines » qu’il déploie sa saveur. Il y a là une petite allégorie : les jeunes filles n’ont aucune vraie identité et sont sous domination disciplinaire. Ce sont des « musimages » proposées sur le marché du fantasme masculin. Leur naïveté n’a d’égale que le peu de consistance de leur conscience de soi. Etat contre lequel elles se révoltent pourtant confusément.

La scène, dont les ficelles sont naturellement entièrement tirées par Wilder, où Tony Curtis met au défi Marylin Monroe de lui redonner le goût de vivre amoureusement est centrale. La femme wildérienne n’est pas schizophéniquement divisée entre une infirmière prude qui soigne et une femme refoulée jusqu’à l’hystérie. En soignant par des baisers langoureux le pseudo milliardaire joué par Curtis c’est le personnage de Marylin lui-même qui se soigne. Et là Wilder a réussi à faire entendre un rire de Marylin trés beau et trés émouvant. Le château de cartes illusoires, frustrantes et compensatoires s’effondre au profit d’une joie toute spinozienne. Marylin a reconquis le pouvoir-être de son corps.

A la fin, lorsque le quartet quitte le quai en canot, nous voyons moins vers où il se dirige que ce qu’il quitte : un monde puritain cloisonné et finalement violent. C’est un embarquement pour Cythère.

Cela dit le couple formé par le vieux beau et le travesti à la mine amère ajoute un dernier grain de poivre : voilà ce que subissent les femmes-objets. Et c’est un homme qui le vit. « Personne n’est parfait ».

Post-Scriptum. Disons un mot sur les gangsters. Ils sont ridicules, abjects et parfaitement nihilistes. Le monde qui a prospéré à l’ombre de la prohibition est filmé comme la caricature de la société licite. Mais il y a plus que l’interdiction de la vente d’alcool. La prohibition est en réalité le symbole de la violence puritaine faite à la chair, au désir, à la plénitude d’être. Le résultat de cette violence est la « production » de jeunes filles sans identité définie, soumise aux illusions, à la fois honteuses de leur corps et sourdement révoltées. On remarquera aussi que le film est ponctué de certains signes totalitaires. Les scènes de train, le portrait de la chef d’orchestre, l’orchestre lui-même ne sont pas sans évoquer, à la transposition près, certaines réalités concentrationnaires. Les gangsters, avec leur brutalité épaisse, sont-ils des sortes de SS? L’intention de Wilder n’est évidemment pas de suggérer une analogie entre l’Allemagne hitlérienne et les USA. Mais, ne serait-ce que parce que l’histoire se déroule au temps de la prohibition, il s’agit aussi de nous avertir de ce qui peut advenir aux sociétés démocratiques, toujours susceptibles de glisser vers des formes nécessairement perverses de massification.

Laisser un commentaire