Définir l’architecture 1

Wittgenstein, je crois, comparait le sens d’un mot à la clarté émise par une lampe. Une ampoule allumée dans une pièce sombre présente certes un point brillant mais, à partir de ce point, rayonne un halo qu’il est impossible de circonscrire avec précision. Ou s’arrête la clarté? Ou commence l’obscurité? C’est un peu comme si, dans une gradation fine qui mène du jaune pâle à l’orangé vif il s’asissait de tracer une ligne mince départageant sans aucune ambiguïté le jaune de l’orangé.

Si le mot est architecture quelle genre de lampe allumons-nous? En quoi consiste le point brillant, le foyer? Quel genre d’architecture trouve-t-on vers la zone la plus sombre du halo?

L’exercice peut être par ailleurs de chercher à définir par quelques mots seulement à la fois le foyer et le halo. Citée par Lynch dans son classique sur l’image de la cité Suzanne Langer est, je crois, parvenue a trouvé une telle définition. Elle est la suivante :

« C’est la totalité de l’environnement rendu visible. »

« Rendre visible », se demandera-t-on aussitôt, suffit-il à caractériser l’activité à laquelle se livrent les architectes? Le « bâtir » se laisserait-il réduire à cette mise en visibilité?

Il faut, pour comprendre et éventuellement accepter la définition Langer, accorder toute l’importance qu’il convient à la notion d’environnement. Or, et la chose ne manque pas d’intérêt, l’environnement n’est pas sans ressembler à une lampe avec son foyer et son halo. Précisément il y a le foyer, le chez soi et puis, au loin, les nuages je veux dire les paysages. L’environnement commence en effet ici, autour de mon corps habitant et résidant, et fuit vers ces paysages où ce même corps habitant voyage, se perd, se retrouve.

Certes le paysage peut être le résultat d’actions humaines matérielles et physiques. Par exemple, les forêts de la région du mont Aigoual, dans les Cévennes, ont été plantées et ne sont en aucun cas de l’ordre de la forêt primaire. Dés lors qu’on prendrait en compte, dans la gestion de ces forêts, leur visibilité nous ferions de l’architecture : de l’architecture paysagère. Pourquoi pas. La fluidité du sens se joue des territoires institutionnels.

Voyat_2003_4_056Mais alors que faire des paysages sauvages? Précisément ces sites sans traces visibles d’humanité n’ont pas toujours été des paysages. La haute montagne, ainsi que le bord de mer, sont loin d’avoir toujours été recherchés et même simplement appréciés. Bref, ce que Alain Roger appelle artialisation, relèverait ainsi de l’architecture. Est architectural le geste de reconnaissance de la valeur paysagère d’un environnement sauvage. Je « fais » de l’architecture quand je reconnais la valeur de visibilité, ou « esthètique », d’un environnement fût-il vierge de toute intervention humaine.

A l’extrêmité du halo se trouverait donc, juste après la catégorie des paysages conçus ou partiellement conçus, celle des paysages sauvages, c’est-à-dire celle des sites naturels sauvages architecturalement reconnus et promus en tant que paysages.

Occupons-nous maintenant du foyer. On imagine la bougonnerie des constructeurs! « Comment? Notre métier est de rendre visible »? Et bien oui. Argumentons.

L’idée est que, de toutes façons, le visible a le pouvoir. Mon environnement proche peut être commode, mais aussi insupportable autant à ma vue qu’à celle des autres. Un bel édifice, qu’il soit caché et réservé à quelques-uns ou au contraire situé dans des espaces publics trés ouverts et trés fréquentés, est une chose qui fait plaisir à voir.

Mais, surtout, c’est en ayant la maîtrise du plan, des solutions constructives, des choix de matériaux, des proportions, de la modulation de la lumière que l’architecte parvient à la maîtrise de la visibilité.

« L’intériorité » de l’ouvrage, qui ne se confond pas ici avec l’intériorité habitée, est toute entière destinée à servir son « extériorité », sa visibilité. Et cette extériorité de visibilité rayonne aussi bien au dehors qu’au dedans de l’ouvrage. Les pièces ou les salles doivent être de beaux « morceaux » de visibilité. Ainsi que les faces qui sont exposées dans l’espace public, lequel est souvent urbain.

Voyat_2003_2_014_1Nous distinguerions par conséquent entre une extériorité et une intériorité de localisation – être dedans ou être dehors – et une extériorité d’apparence et une intériorité de consistance – opposition pour laquelle, par définition, est extérieur ce qui est visible, intérieur ce qui demeure caché au regard.

Un mur, par exemple, délimite une intériorité et une extériorité de localisation. « Je suis dedans… je suis dehors… je suis dans l’entre-deux… » Mais le mur lui-même se décompose entre une intériorité destinée à ne pas être visible et une extériorité qui est comme un acte de visibilité. Chez les Incas, comme dans toute l’architecture de blocs, la structure commandait à la fois l’intériorité de consistance et l’extériorité d’apparence. Mais, par exemple chez Mies dans le pavillon de Barcelone, l’intériorité de consistance a pour fonction de porter des parements de marbre destinés quant à eux à moduler la visibilité du mur.

Ce qui justifie depuis l’origine le métier d’architecte est la nécessité de disposer des savoirs spécifiques nécessaires à la domestication de la visibilité du cadre construit. S’il s’agit bien, au foyer de notre lampe, de bâtir, il faut que ce bâtir soit une oeuvre, et si possible, un chef-d’oeuvre de visibilité.

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