La folie Füller

Vu Shock Corridor, de Samuel Füller.

Un journaliste feint la folie pour, en entrant dans un asile d’aliénés, découvrir l’auteur d’un crime. Il espère par là obtenir le prix Pulitzer. Devenant réellement fou – schizophènie catatonique – il ne ressortira pas de l’asile.

Le film n’est pas sur la psychiatrie, même si le système asilaire est sévèrement décrit. Et les folies qui se promènent dans le corridor sont des folies américaines (et donc du monde) : racisme, militarisme sécessionniste, militarisme atomique…

Pourquoi, cependant, le journaliste devient-il fou? Suffit-il, comme le directeur de l’asile le suggère lui-même non sans humour cynique, qu’il ait subi les traitements destinés aux malades : hydrothérapie, électrochocs?..

Il faut une hypothèse plus philosophique que psychologique. La mienne serait celle-ci : est fou – de folie füllerienne – celui qui est dans l’impuissance de vivre dans un monde multiple et divers.

Certes le journaliste nous apparaît tout d’abord comme un arriviste. Mais ou bien on a les moyens de ses ambitions, ou bien elles viennent se substituer, pour devenir obsessionnelles, à une existence non assumée. Elles apparaissent à tort comme des solutions à un mal-être non reconnu et non réfléchi.

L’épouse du journaliste, en ce sens, a valeur de symptôme. Elle est la première à avoir fui le désert amoureux du couple. Pour faire venir un peu d’argent elle fait du streap-tease. On la voit prendre des pauses dégradantes, devenir une sorte de poupée Barbie. Son journaliste de mari dit que s’il a fini par accepter c’est parce que sa compagne n’a pas sombré, malgré son « art », dans la prostitution… Mais n’a-t-il pas fait beaucoup plus que d’accepter après coup? N’a-t-il pas provoquer l’enfermement de sa femme dans un spectacle qui, par définition, la maintient à distance dans un univers régressif?

Bref, la folie annoncée du personnage serait celle-là : il est dans l’impuissance de vivre dans un monde où il y a des hommes et des femmes. Le scénario mis au point pour feindre la folie est en ce sens révélateur. Sa femme y joue le rôle de sa soeur et il l’aurait agressée et menacée de viol. Voilà en effet le fin mot : la transformation régressive de sa femme en soeur est l’aveu de son impuissance à vivre dans un monde « bi-sexuel ». Au reste, dans l’asile, il entrera de lui-même dans une pièce où il sera agressé par une demi douzaine de « nymphomanes ». Les femmes ne font pas partie du monde, de son monde. Le monde doit être simple, sans complication notamment sexuelle, sans risque érotique. Il se laisse dévorer par ses ambitions comme une manière de préserver une intégrité menacée par la différence sexuelle.

Les autres fous de l’asile participent de cette impuissance. Le personnage noir, dont la folie consiste à tenir le discours du Klu-Klux-Klan, est rendu impuissant par l’oppression raciste blanche. Il y a un plan extraordinaire : celui où le noir et le blanc sont côte-à-côtes, filmés en plongée verticale, tous les deux étant pris dans une camisole de force. Le racisme est l’expression d’une impuissance à vivre dans un monde multi-éthnique. Les blancs veulent vivre dans un monde blanc, les noirs étant destinés à la servitude. Du coup les noirs, qui ont des raisons de désirer d’être délivrés du monde blanc, rêvent d’un monde entiérement noir… Mais, dans le film de Füller, le noir et le blanc dialoguent humainement, malgré leur camisole, en contestant ainsi la folie de la vision simplificatrice et raciste du monde.

Le personnage qui se prend pour un général sudiste n’en revient pas, quant à lui, que le monde ne soit pas « sudiste » et qu’il puisse être en paix.

Quant au savant atomiste, âgé mentalement de 6 ans, il a tout simplement découvert son impuissance à enlever aux hommes l’arme qui pourrait bien détruire la planète. Voilà en effet le comble de la simplification. Le monde est tellement compliqué que sa destruction serait la manière, également la plus simple, de le simplifier. Bon débarras!

(Dans Elephant, de Gus van Sant, il y a du Samuel Füller.. C’est le corridor transformé en lycée.)

Telle est bien la folie selon Füller : une impossibilité, une impuissance régressive et infantile à vivre le monde dans « sa variété et sa dissemblance »… L’expression est empruntée à Montaigne.

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