Mémoire et expérience

Le fait de pouvoir nous remémorer avec précision et de manière détaillée des scénes vécues est toujours un sujet d’étonnement et d’admiration. Par quel "miracle" sommes-nous ainsi capables de faire revivre ce qui n’est plus?

La perception nous émerveille moins facilement. Les choses étant présentes, nous ne nous étonnons pas de les percevoir. Sans doute avons-nous tort de ne pas interroger ce qui, dans la perception, nous rend précisément présent ce qui est perçu.

Quant à l’imagination il est rassurant que tout ce que nous sommes capables d’inventer ne finit pas par se produire. Le désir de deviner l’avenir induit un usage particulier de l’imagination mais ne la définit pas. Il y a comme un droit à imaginer ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais hors de soi.

Certes nous pouvons aussi nous satisfaire de la seule faculté d’imaginer le passé. Ce que nous appelons histoire ne manque pas de recéler une part de cet imaginaire qui, en certaines circonstances, peut tenir lieu de tout ce qui se conçoit comme étant supposé avoir été.

Ce qui nous étonne avec la mémoire, et souvent nous émeut et parfois profondément, est bien que la présence imaginaire du passé se révèle être comme une sorte de perception, une perception sans présence. L’imaginaire d’anticipation est aussi une telle perception. Mais elle s’avère beaucoup plus aventureuse. Elle n’est que rarement confirmée. Au reste nous éprouvons davantage de difficultés à la comparer à la perception. La possibilité que nous avons, en recoupant des témoignages, d’authentifier cette "rétro-perception" qu’est la mémoire nous confirme qu’elle est bien une faculté qui nous donne le pouvoir de revivre ce qui a été. Mais, indépendamment de toute vérification, l’émotion elle-même agit comme un signe d’authentification. En tous cas elle atteste que ce que nous "percevons" du passé est bien notre passé.

Il reste que les mécanismes de la remémoration demeurent à ce jour encore dans l’opacité. Qu’est-ce qui, en nous, nous donne ce pouvoir de "rétro-percevoir" une part de ce qui a été et qui ne peut plus être? Remarquons tout d’abord que, à la différence de l’histoire qui semble d’autant mieux se faire que les témoins directs imposent moins leurs interprétations, la mémoire implique qu’une partie des situations qui se sont nouées continue, en l’espèce de l’acteur qui se remémore, d’être. On peut alors se demander si la mémoire n’est pas indispensable, en quoi et de quelle manière, à ce qui subsiste, et persiste, des situations anciennes comme telles.

On a dit et redit qu’à la différence de l’animal l’être humain avait une conscience du temps, qu’il se projetait dans une temporalité qui se distingue, même si elle compose nécessairement avec certains d’entre eux, des cycles des événements naturels. L’analyse a montré que l’expérience perceptive elle-même ne peut se comprendre qu’en tenant compte du jeu des sensations, des anticipations et des souvenirs immédiats. Dans la perception la profondeur est toujours spatio-temporelle. En ce sens la perception, bien qu’on puisse l’isoler partiellement des autres expériences notamment des expériences impliquant pleinement la dimension sociale, ne peut être dissociée du fait que l’être humain est toujours, quoiqu’à des degrés divers de concentration et de complexité, en apprentissage. Il est un être d’expériences et ses expériences se complétent, se corrigent, se conjuguent, se contredisent.

D’un point de vue fonctionnel on ne saurait donc concevoir qu’un tel être ne puisse pas avoir la capacité de former des remémorations fines et détaillées. L’hypothèse serait que l’être humain ne ressent ni ne perçoit rien qui ne s’adresse pas à lui, d’une manière ou d’une autre, en tant qu’il est en apprentissage perpétuel, qu’il est en disposition d’expérience. L’appareil sensori-moteur humain est "cérébralisé" de manière telle que rien d’un tant soit peu significatif ne lui arrive qui ne soit une formation. La mémoire n’est pas alors tant un stockage d’informations que la formation de dispositifs permettant de leur donner sens dans la perspective d’activités futures. On ne se souviendrait vraiment que de ce qui nous a formé en vue de développer de nouvelles expériences. Ce qui fait souvenance ce serait alors le caractère précieux de qui se forme dans le contexte de situations où la disposition expérimentale est à la fois mise à l’épreuve et confortée.

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