§ 19 des « Concepts fondamentaux » de Heidegger

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Je cherche ici, à propos du paragraphe 19 des Concepts fondamentaux de Heidegger, à mieux comprendre comment Heidegger introduit le nazisme dans la philosophie.

En préalable je tiens tout d’abord à souligner le caractére étrange du texte philosophique heideggérien. D’un certain côté « il tient la route », comme on dit. Il est édité, diffusé, lu et commenté comme du texte pensant. Pour ne pas perturber la réception il y a tout un discours qui limite le rapport de Heidegger au nazisme à un égarement, condamnable mais passager. On trempe en quelque sorte Heidegger dans l’abjection, on l’engueule un peu puis on l’en retire rapidement, reprenant la lecture du texte comme si rien ne s’était passé. D’un autre côté, cependant, dés lors qu’on admet et qu’on reconnaît le nazisme à caractère philosophique de Heidegger c’est tout un aspect du nazisme qui vient au jour. Que cet aspect soit heideggérien ne change rien à son abjection. Mais, surtout, cela place le texte lui-même dans un espace comme suspendu entre l’être et le néant. Le texte se découvre, parce qu’abject quant au fond, extrêmement fragile philosophiquement. Il perd la route, il dérape pour ne devenir qu’un habillage trompeur de la « pensée » du crime d’état.

Lisons. (Le texte de Heidegger est en bleu, le commentaire en noir).

§ 19. La remémoration du commencement inaugural de la pensée occidentale est méditation de l’être; elle conçoit le fondement.

Tout le nazisme de Heidegger est résumé par ce titre. Je résume aussi mon interprétation, que je justifierai au fur et à mesure de la lecture.

Il y a un initial, pour Heidegger, « c’est pour nous la Grèce ». Que dire de ce « pour nous »? Quelle en est la signification? « Le commencement de notre histoire, c’est le monde grec (page 30 des Concepts fondamentaux); nous y voyons quelque chose d’essentiel, qui abrite en soi des décisions encore en attente de leur accomplissement. Ce commencement ne relève pas pour nous de « l’Antiquité » et la méditation qui s’y rapporte n’est pas une simple occupation soucieuse de sauvegarder un patrimoine culturel transmis jusqu’à nous ».

Il ne s’agit surtout pas de se livrer aux délices de l’esprit antiquaire. Le « pour nous » est une adresse prêtée à la Grèce en direction des « Allemands ». (Le terme est utilisé par Heidegger).

Mais, nous avons bien lu : la Grèce « abrite en soi des décisions encore en attente de leur accomplissement ».

La remémoration ne consistera donc pas simplement à s’approprier la Grèce comme souvenir, mais à la répéter en tant que commencement. Et, surtout, à faire advenir les « décisions encore en attente ».

Cette remémoration sera méditation de l’être. Cela signifie par exemple qu’il ne s’agira pas de concevoir l’histoire de la Grèce comme une succession de faits. Si la Grèce est un initial « pour nous » ce sera pour autant que cette méditation de l’être sera comme une révélation de l’historialité. Elle sera donc décision et fondement « pour nous ».

Cette décision et ce fondement, le texte étant écrit en 1941, ne consistent pas en autre chose que l’extermination, que l’assassinat des juifs d’Europe.

Telle est la thèse. Elle se fonde sur une lecture d’ Introduction à la métaphysique. Mais tous les textes de Heidegger, de l’après rectorat jusqu’à la fin de la guerre, tournent autour de ce « pivot ».

Heidegger, en « penseur nazi », en nouveau grec des temps modernes, est persuadé qu’Auschwitz constituera une pierre angulaire pour le « fondement ».

Tel est ce qu’il dit en le taisant, c’est-à-dire, mais avec tous les guillemets possibles, « transphilosophiquement ».

Heidegger est conscient qu’il ne peut pas constituer et transmettre une « philosophie nazie ». Ce serait, pour lui-même, se tirer tout de suite une balle dans le pied. Il pratique donc ce que je propose de nommer, avec des guillemets, une « transphilosophie ».

Un des traits de celle-ci est qu’elle tait sciemment certaines choses pour pouvoir les dire et les transmettre.

Bien des raisons font que nous nous trouvons ci assaillis d’emblée par une série de doutes dont certains sont fort répandus. Retenons-en deux, sans leur accorder toutefois de plus amples discussions. Le commencement inaugural de la pensée occidentale – objectera-t-on – nous est inaccessible, et quand bien même il serait accessible par l’historiographie, il resterait pourtant sans effet. En quoi l’actualisation d’un passé depuis longtemps défunt peut-elle bien nous importer?

Il s’agit effectivement d’un cours. Heidegger se veut pédagogue. Ce qu’il expose dans ce paragraphe se fonde sur les analyses de la temporalité d’ Etre et Temps et des Problèmes fondamentaux de la phénoménologie transcendantale.

Mais nous pourrions nous demander : quel était, en 1941 (et alors que la shoah par balles a déjà commencé, le public d’un tel cours?)  A qui s’adressait en réalité Heidegger? Que cherchait-t-il précisément à transmettre?

Nazi acharné, il se met en situation de « penser », et de la consigner sous une forme transmissible hors contexte, l’ historialité qui est en train de se déployer. A l’abri de sa posture de grand philosophe il rédige comme les actes de ce qui est en train de devenir le plus grand crime d’état de l’histoire. Tel est, en effet, en quoi consiste la remémoration de l’ initial. Les Allemands de Heidegger seront les grecs du XX° siècle et pour longtemps. A condition qu’ils sachent fonder, c’est-à-dire qu’ils sachent exterminer.

On constate que Heidegger n’a pas besoin des notions standards du national-socialisme. Elles seraient absolument contre-productive au regard du projet d’introduction du nazisme dans la philosophie. Il ne parle pas de race, de sous-homme etc. Il dessine ce que sera Auschwitz comme portique d’entrée dans une nouvelle époque de l’être.

Là où un « nazi vulgaire » parlera par exemple de la victoire de la race supérieure Heidegger parle de la « remémoration de l’initial ». L’heideggerisme est la « novlangue » du nazisme de culture et de diplomatie.

La Grèce est ici convoquée pour fournir et simuler une « grandeur interne » au mouvement.

Le fait heideggérien peut ainsi se représenter comme une « interface » entre l’ignoble et le noble. Heidegger érige une chambre d’écho « pensante » à la violence nazie, qui est pour lui une nécessité historiale.

Sans ce type de construction, du reste, le nazisme serait resté un mouvement marginal et sans lendemain. Dans un tel système un Heidegger peut bien apparaître comme « crachant dans la soupe », cela n’a pas vraiment d’importance. Cela fortifie au contraire l’image de marque du « nazisme de culture », qui doit rester une entité discrète en tant que nazie.

Ce qui est fort habile chez Heidegger est que cette Grèce, « notre Grèce », est dite n’avoir de sens que par la capacité du « nous » – notre… –  à se remémorer historialement l’initial.

Heidegger construit une Grèce sur mesure pour un système concentrationnaire et assassin.

C’est ce qu’il élabore tout au long des Concepts fondamentaux.

De fait, si cette actualisation ne concernait qu’un étant qui fut et a depuis longtemps cessé d’être, une série de raisonnements qui furent le fait de penseurs ayant existé jadis, notre recherche serait cramponnée à des réalités  à jamais disparues. Seulement, loin de vouloir ranimer dans le présent un étant passé, nous voulons bien plutôt nous aviser de l’être. Nous nous remémorons en pensant à l’être et à la façon dont il déploie initialement son essence et, initiatique, la déploie encore sans pour autant devenir un étant présent. L’initial est bien quelque chose qui a été, mais rien de passé. Ce qui est passé n’est jamais que ce qui n’est plus, tandis que ce qui a été est l’être qui, encore, déploie son essence; l’être, quant à lui, est ce qui est en retrait dans son initialité.

La question est celle de la remémoration. L’argumentation de Heidegger repose sur le caractère « fantasmatique » de l’identification – les grecs, c’est pour nous – à des « réalités à jamais disparues ». Il s’en prend aussi bien au philistinisme petit-bourgeois – à quoi bon Anaximandre ou Sophocle? – qu’à la vision ordinaire de la temporalité comme réalisation d’un possible et disparition de cette réalisation dans le passé.

Le philosophème de l’être vient ici doublement au secours de la stratégie de Heidegger. La remémoration sera ontologique ou ne sera pas. On constate au passage ce qu’il en est de l’être comme « commodité ». (J’entends par là que le mot être, qui permet d’exposer une ontologie toute en spiritualité, présente l’avantage de désigner aussi bien la race, le sang, le surhomme hitlérien… C’est le mot valise du nazisme heideggérien). Il est ici ce par quoi une essence se déploie initialement puis, cet initial étant également initiatique, perdure dans son déploiement sans cependant se résoudre en un « étant présent ». L’initial a bien été, mais l’initial demeurant initiatique, n’a rien de passé. Ainsi le « fantasme » de tout à l’heure ne concerne que les Grecs comme « étant(s) ». Mais l’initial grec relève de l’ontologique non de l’ontique , de l’être non de l’étant. « … l’être, quant à lui, est ce qui est en retrait dans son initialité ». Autrement dit, étant en retrait, il est du même coup à l’abri du caractére destructeur du temps. Tellement à l’abri qu’il perdure dans son déploiement tout en ne se résolvant pas dans un « étant présent », par exemple dans un état déterminé du III° Reich.

Cela ressemble fort à une onto-logie de l’éternel retour. L’Allemand comme éternel retour du Grec. La justification produite par Heidegger repose, on le sait, sur l’idée que la langue grecque est la première grande langue de l’être. Et pour couper court au danger que représenterait la tradition critique philosophique au regard de ce Mythe, et prenant là aussi appui sur Nietzsche – celui  de l’ Origine de la tragédie – il construit un commencement grec de la pensée anti-philosophique. Le déploiement de l’être est par ailleurs assuré par la croyance en l’ouverture à l’être privilégiée que recèle la langue allemande. Elle sera la seconde grande langue de l’être.

Quant à l’éternel retour des ces grecs-pour-nous, il est assuré par le national-socialisme, mais par le national-socialisme en son noyau le plus « dur », celui de la Vernichtung, celui de l’exterminatoin.

C’est Marx qui disait : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : La première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

On dira qu’on ne peut appliquer ce « dicton » marxien à l’horreur nazie. La Grèce aurait été une tragédie – une tragédie qui a inventé la tragédie théâtrale – tandis que l’Allemagne du Reich n’aurait été qu’une farce. Pourquoi pas car une farce peut être immonde et abjecte. Heidegger, penseur de la farce immonde des camps. Dans l’espace tragique la mort est celle du héros qui doit faire face à son destin. Dans l’espace de la farce la mort est celle que donne les SS et leurs kapos aux enfants, aux femmes, aux vieillards, aux hommes fidèles. Le Reich c’est la grande (et tragique) civilisation grecque à l’état de farce bestiale et dégoûtante de meurtres.

L’heideggérisme est une farce philosophique où la « grandeur interne » ne cesse de trinquer avec la « bassesse externe ». Soigneusement, pour les nécessités de « l’introduction » (du nazisme dans la philosophie), tenue hors-champ, voire « critiquée ».

Le Prince de la pensée nazie rayonne tandis que les bourreaux boivent un coup et violent pour garder le moral pendant le massacre. Le premier est dans son rôle quand il crache de temps à autre sur les seconds : c’est cela même le nazisme.

Qui trouverait cela contradictoire n’aurait rien compris à la farce hitlérienne.

Que le commencement soit en retrait, cela ne signifie pas qu’il soit enseveli : cela signifie seulement qu’il nous est singulièrement proche, encore que cette proximité ne soit pas éprouvée d’emblée, c’est-à-dire à partir des évidences toutes faites. Ce commencement de l’être nous est peut-être plus proche que tout ce que nous connaissons et admettons comme nous étant tout proche, c’est-à-dire plus proche que tout étant qui, en vertu du fait qu’il est réel, semble tout absorber en lui et tout régenter.

Et voilà… Pour que les Grecs soient vraiment « pour nous » – et pour que le « nous » soit celui du troisième Reich assassin – il faut comme court-circuiter l’étant, cet étant qui croupit dans une proximité trouble et trompeuse. Il est fait des affaires, de la publicité, de l’opinion publique, de la « philosophie » elle-même, des droits de l’homme, de l’enseignement « à l’antiquaire » des humanités…

La lutte contre le « genre humain » – le communisme?… mais que s’est-il passé là aussi contre le « genre humain »? – exige la formation d’un peuple tueur. Pour ce faire la « pensée de l’être » doit l’arracher à la torpeur ontique, à la somnolence de l’étant et à sa fascination pour le constituer en peuple historial. Il sera donc le Grec version farcique et concentrationnaire. « Arbeit macht freiheit », telle est la farce, telle est la tragédie transformée en farce immonde.

Et voilà la version heideggérienne de la farce du surhomme hitlérien : l’Allemand ne savait pas, sans doute à cause du cosmopolitisme juif, qu’avec sa langue maternelle il était dans la proximité de l’être. C’est-à-dire appelé à la domination.

La condition est, cependant, que cette domination soit elle-même ontologique. Elle doit se fonder comme « commencement originaire » : elle doit exterminer cela même qui la tient captive de l’ontique.

L’extermination assurerait, pour Heidegger, le passage de l’ontique à l’ontologique, de l’étant à l’être.

Elle serait le travail même de la différence ontologique!  

Le passé est passé, c’est-à-dire : l’étant qui fut antérieurement n’en est plus un; toute science historique traite de l’étant qui n’est plus. Aucune actualisation due à la science historique n’est à même de faire un étant d’un étant qui fut. Tout ce qui est passé n’est jamais que ce qui n’a fait que passer; or le passage de l’étant advient dans le domaine essentiel de l’être. Cela ne « subsiste » assurément pas « en soi » quelque part, mais constitue la dimension proprement historique dans le passé, ce qu’il a d’impérissable, autrement dit : ce qui depuis le commencement n’a cessé d’être et déploie encore son essence à la faveur de ce commencement.

Confirmation ontologique : la science historique, traitant du passé en tant qu’il est précisément passé, n’est pas à même « de faire un étant d’un étant qui fut ». Mais pour que des étants de passage – le Parthénon, les fragments d’Héraclite… – soient des étants dignes de la science historique (et de la philologie) il faut que le « passage de l’étant [advienne] dans le domaine essentiel de l’être. » C’est parce que les étants grecs sont advenus dans ce domaine essentiel de l’être qu’ils constituent des objets impérissables de la science historique. Mais, du même coup, cette advenue dans le « domaine essentiel de l’être » témoigne de ce que le commencement est le commencement d’une « histoire de l’être » qui ne cesse de se déployer.

L’être est ce en vertu de quoi, pour Heidegger, les Allemands peuvent élaborer une représentation de leur domination qui se justifie d’être dans le déploiement de l’être que les Grecs-pour-nous ont commencé.

Tout ceci est une fantastique re-construction. Elle est destinée à soustraire les Allemands au risque d’un destin d’universalité. Ils se constituent ainsi en « Mensch » – hommes – absolus et par là disent qu’ils n’ont pas d’autres lois à respecter que la leur en tant qu’ils sont les héritiers légitimes et uniques du commencement grec de l’être. (Une des conditions étant, nous l’avons , le refus de la philosophie, qui est en réalité une menace « juive », « communiste » d’universalisation).

Le professeur Heidegger martèle son propos à destination, réelle ou virtuelle, de l’élite nazie :

La remémoration du commencement ne concerne pas de l’étant ni du passé, elle concerne quelque chose qui a été et qui, à ce titre, déploie encore son essence : l’être. Si, la plupart du temps, le commencement reste à ce point entouré du halo qui  pare l’inaccessible, cela tient peut-être à sa trop grande proximité, qui fait précisément qu’il nous a toujours d’emblée échappé. Si la vue et le sens de la proximité des proximités ne nous font certes pas défaut, mais sont bel et bien réprimés par la puissance du réel – lequel, non content de devenir l’étalon de l’étant, se fait fort de devenir aussi celui de l’être -, cela est peut-être dû à la singularité du séjour où se tient notre essence historiale.

Qu’est-ce que la « singularité du séjour où se tient notre essence historiale »? Je la caractériserais aussi bien par la « prise en étau » entre le capitalisme américain et le communisme bolchévique que par ce que le jeune Heidegger avait appelé « l’enjuivement ».

Bref, le réel – le réel enjuivé, le réel capitalistique, le réel prolétarisé… – fait obstacle, en brouillant la proximité du commencement, à la remémoration authentique.

On voit ici ni plus ni moins que se confirmer le motif de l’extermination. L’avant-garde nazie – elle est aussi heideggérienne – doit accomplir Auschwitz. Cet accomplissement rendra le commencement à sa véritable proximité. L’extermination tracera le plus court chemin entre l’essence historiale des Allemands et la proximité du commencement. Elle est en quelque sorte le commencement du commencement.

Et comme l’être – le nazisme retrouvant l’Ouvert de la langue allemande – ne cesse de se déployer…

Certes, et ce serait faire preuve d’aveuglement que de vouloir le nier, toute tentative visant à ériger en décision, immédiatement et sans préparation aucune, la remémoratoin du commencement inaugural de la pensée occidentale relève de projets chimériques. C’est pourquoi nous renonçons à de plus amples justifications d’une telle tentative. Aussi bien, les justifications données d’avance à une tentative de ce genre restent dénuées de signification tant que la tentative d’une telle remémoration n’a pas été faite pour de bon. Allons plus loin : un retour tel qu’il nous ravise dans le commencement inaugural de la pensée occidentale présente tous les signes d’une entreprise violente.

Le paragraphe est quelque peu embrouillé. Heidegger semble d’abord justifier sa propre position dans le dispositif nazi global. Le Reich a besoin de lui. Heidegger se présente comme un « propédeute » à la « remémoration du commencement inaugural de la pensée occidentale. »

Dans un second temps on retrouve en fait Heidegger tel qu’en lui-même. Le Reich a besoin de lui. Mais le Reich et Heidegger ont surtout besoin que « la tentative d’une telle remémoration [… soit…] faite pour de bon ».

La dernière phrase est d’une parfaite clarté : l’entreprise sera nécessairement violente.

On s’en serait douté.

Faire retour, par la pensée, au commencement entendu comme ce qui a été et n’a donc cessé d’être, à ce commencement qui, par conséquent, est seul porteur d’à-venir parce que le fait d’être « lancé à » appartient à son essence, nous remémorer, donc, le commencement, cela signifie : recueillir toute méditation en allant au « fond », concevoir le fond. Fond, c’est ici : accueillir à partir de soi, en soi recueillir – recueillement qui est garant de l’Ouvert où il est donné à tout étant d’être. Fond signifie l’être même, et c’est lui le commencement.

Le dernier paragraphe se justifie par sa dernière phrase. Telle est l’insistance de Heidegger : de l’intempestif à l’historial. Fond veut dire être, et être sera la remémoration actualisante de l’initial.

Fond veut dire être, et être conduit à Auschwitz comme commencement du commencement.

Je persiste et je signe : le § 19 des Concepts fondamentaux est le fait d’un « penseur d’Auschwitz ».

Et la seule « résistance spirituelle » que Heidegger a opposée au nazisme concerne l’incompréhension de la bureaucratie devant la nécessité historiale d’Auschwitz comme commencement du commencement d’un (re)déploiement de l’être que les Grecs-pour-nous auraient initié.

Ce dispositif, ce Gestell heideggérien, permet à la fois de produire une « légitimation » de l’extermination et de justifier des « critiques » contre l’aspect mécanique, bureaucratique et technique de la machine de mort.

Je n’y vois pour ma part aucune contradiction. Car telle est la farce civilisationnelle du national-socialisme : de l’ontologie existentielle et sa métamorphose déniée en gaz zyklon.  

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Heidegger a ajouté à ce paragraphe une reprise postérieure à sa rédaction. L’avertissement du traducteur ne nous donne pas de  détails précis sur la production de la version éditée chez Gallimard. C’est un texte remanié, épuré, « reprisé ». Il nous est tout de même dit que le texte initial est une transcription de mai 1944 due au frère de l’auteur, Fritz Heidegger.

Nous dirons plus tard quelques mots de la fameuse « reprise ».

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3 commentaires

  1. ne pas oublier que le nazisme se vit et se pense comme un retour à une forme d’hellenité mythifiée et purifiée de « l’asiatique »…
    et on y voit plus clair.
    JV

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  2. Pour ce qui est du mythe héllène qui a fait tourné la tête de la plupart des penseurs allemands depuis Winckelmann, il est de bon ton d’affirmer qu’Heidegger a suivi le mouvement et s’est inventé son propre fantasme d’un retour de la Grèce à travers le nazisme. C’est ce qu’affirme Lacoue-Labarthe dans « La fiction du politique ».

    Mais une phrase du cours de 1936 sur Schelling suffit à se méfier de ce raccourci :

    « un temps post-chrétien sera quelque chose de radicalement différent d’un temps pré-chrétien » (p.251)

    Précisément, Heidegger décèle dans le legs grec des structures ontologiques qui s’imposent nous et dont il faut se déprendre (apriorisme, métaphysique de la puissance, de la présence…etc).
    La « grandeur de l’initial » n’est donc qu’un hommage ambigüe, puisque il n’est pas du tout certain que Heidegger souhaite encore, surtout après 1934, l’établissement d’un « Reich de mille ans », si celui-ci n’a que l’allure d’un déploiement de puissance meutrier nihiliste.
    Je crois que Heidegger à cette époque, fataliste face à la mobilisation totale fasciste et communiste, pensait à l' »après » : à la possibilité d’une porte de sortie pour l’occident.
    Le voir comme un être assoiffé de sang est tout à fait ridicule. Il suffirait juste de se l’imaginer comme un patriote qui a eu la bêtise de vouloir voir son camp gagner, tout en prêchant par ailleurs que tous les camps se valaient à l’ère de la puissance (cf. Geschichte des seyns)

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